Ce 25 mai, lancement de la nouvelle saison. Temps magnifique. Un monde fou.
Décidément, il va nous falloir doubler, tripler ces présentations. Trop de gens ne peuvent entrer à l’intérieur du théâtre. Colère légitime de tous ceux refoulés.
Inauguration du jeu de boules derrière le théâtre comme salle de bal. On eut dit le décor d’un film de Jacques Becker.
Comment dire ? J’ai ressenti, et toute l’équipe avec moi, tout au long de la soirée comme une joyeuse vibration, une sorte de ferveur amicale. L’émotion d’être ensemble. Tous ensemble. Le ravissement d’en être conscient. Physiquement. Ce sentiment d’appartenir à une aventure. Rien de banal donc. Une douce fierté. Peut-être est-ce là notre plus grande réussite. Chacun est fier de venir dans notre théâtre. La fantaisie, les facéties faisant bon mariage avec les propositions les plus risquées, les plus ambitieuses. La fierté d’être toujours humble devant cet art si précaire et si mystérieux, toujours réinventé qu’est le théâtre. Il n’est pas question ici de tout savoir, d’être dans la vérité, de donner des leçons, de prétention. Il est question de s’abandonner à des visions qui toutes à leur manière excitent nos regards et notre imagination, ravivent notre désir, redonnent confiance.
À la suite d’une intervention chirurgicale assez ordinaire, une douleur s’est installée dans mon corps pendant près d’une quinzaine de jours. Une douleur parfois insurmontable que même la morphine ne parvenait pas à calmer. Lorsque la douleur est en soi, plus rien n’existe : la douleur exige que tous nos sens se rejoignent dans la même souffrance. Il n’y a plus de marge de manœuvre possible.
Plus de respiration possible autre que la crispation des muscles et des nerfs.
La douleur nous enferme dans une solitude infranchissable.
J’ai vu beaucoup de gens souffrir autour de moi de cette douleur tenace et profonde.
Ai-je assez su poser ma main sur leur corps tétanisé ? Au fond, le plus grand ennemi de la douleur, c’est la caresse de celui ou de celle qui est à vos côtés. Peut-être parce que la caresse est encore plus insondable que la douleur.
Je me dis que si Planchon, là où il est, entend ce que certains hypocrites disent de lui aujourd’hui, il doit avoir une furieuse envie de ressusciter pour rétablir la vérité.
Le problème c’est que l’on ne ressuscite pas alors les hypocrites s’en donnent à cœur joie. Pauvre monde !
« L’artiste est quelqu’un qui ne devient artiste que là où sa main tremble, c’est à dire là où il ne sait pas au fond ce qui va arriver, ou ce qui va arriver lui est dicté par l’autre. » Jacques Derrida
Je travaille sur ma prochaine création Maman, j’ai peur dans le noir. Je rêve que ce solo soit drôle et intime. Les deux mots sont par la force des choses contradictoires. L’intimité de chacun, il faut bien le reconnaître est rarement drôle. C’est que s’y retrouvent toutes nos secrètes blessures, nos insuffisances chroniques, nos peurs enfantines, notre terreur de l’abandon, notre maladresse. L’exploration de cet endroit de nous-mêmes est à haut risque. Les effondrements peuvent s’y révéler meurtriers. Alors ? Comment faire ? Peut-être faut-il s’en tenir aux détails, dans ce qu’ils ont de plus pittoresque. Ces petits moments, ces petites choses, ces souvenirs anodins qui nous ont construits et qui au fond sont communs à tout le monde. Ce qui devient drôle alors c’est que nous nous ressemblons tous. Nous nous croyons uniques et puis soudain nous découvrons que nous sommes ordinaires. Est-ce que dire qu’être ordinaire prête à ordinaire ? Sans doute, puisque le ridicule n’est pas loin…
"…Rêveurs, tristes, joyeux, amers, sinistres, doux,
sombre peuple, les mots vont et viennent en nous ;
les mots sont les passants mystérieux de l’âme."
Victor Hugo
En ce moment à La Croix-Rousse : le Cirque Hirsute.
Sans doute l’un des plus beaux spectacles accueillis à La Croix-Rousse.
C’est chaplinesque, d’une virtuosité incroyable, avec des prises de risque stupéfiantes. C’est léger ; l’air de rien ! C’est sur la pointe des pieds.
C’est fait de détails drolatiques et judicieux. C’est gai et profond. C’est du trapèze comme on en n’a jamais vu.
On a peur et on se lève soudain, saisi d’une joie bondissante.
Philippe Faure
jeudi 28 mai 2009
jeudi 14 mai 2009
Dieu le père
Planchon est mort.
J’ai inlassablement recherché son contact.
Il y a quelques années (une dizaine) je lui ai proposé d’écrire un livre sur sa vie.
Une sorte d’autobiographie subjective et personnelle. Il m’avait donné son accord.
Aussi l’ai-je interviewé une quinzaine de fois pendant deux heures à chaque rendez-vous. J’ai amassé beaucoup de confidences. Je lui ai posé toutes sortes de questions, des plus naïves aux plus personnelles. Ces rencontres furent comme une drogue.
J’aimais cet homme, au sourire si coupant, aux yeux si perçants, à la tête si énorme.
Jamais il ne se laissait aller à la moindre émotion, et quand mes questions allaient de ce côté-ci il se brusquait, se fermait. Décidait : « Philippe, soyez un peu sérieux !… »
Je n’ai pas écrit le livre. Je l’ai commencé et fini, manque le milieu.
Quand j’ai pris la direction de La Croix-Rousse je n’ai eu de cesse de provoquer une création de Planchon ici. Quatre années de suite nous nous sommes rencontrés pour mettre sur pied un projet. Je lui proposais de mettre en scène un spectacle uniquement avec de jeunes acteurs, quasiment sans décor. Plateau Nu. Je rêvais de retrouver le Planchon des débuts. Le saltimbanque, le fantaisiste, celui qui en construisant d’humbles palissades de bois peut réinventer Shakespeare mieux que personne. À chaque fois il me donnait son accord, puis quelques jours plus tard changeait d’avis et me proposait une de ces productions "Planchoniennes" lourdes et déjà vues.
Je refusais évidemment. Je voulais le Planchon libéré des années du TNP. Du coup, nous ne fîmes rien ensemble. Nous nous téléphonions régulièrement. Une fois un projet a failli se faire. J’avais décidé d’organiser la tournée. Aucune des grandes maisons de théâtre ne désirait accueillir Planchon. Je me suis heurté à des refus systématiques : "Trop vieux !", "Dépassé !", "Inutile !", "Insupportable !", etc…
Après son éviction impitoyable du TNP, Planchon a beaucoup souffert. Il a été maltraité malgré les arrangements de dernière minute. Il était comme un éléphant blessé qui ne sait pas pleurer. Sa solitude fut grande. Peu de mains se sont tendues. Il a retenu sa colère, il a accepté de ne plus "être à l’ordre du jour". Malgré tout, il a cherché le théâtre partout où il pouvait s’inventer. Que de lectures de ses pièces n’a-t-il pas fait ! Il est redevenu l’humble paysan de son Ardèche natale. Rude à l’épreuve. Digne aux chagrins. Conscient que la gratitude n’est plus de ce monde. Comme il m’a ébloui cet homme même pas voûté, aux épaules encore énergiques, si pressé de tout, si impatient de l’avenir, si peu ému par le passé. Je l’ai aimé comme un père, comme un frère. Devant ce bloc on ne pouvait qu’avoir le vertige.
Si seulement tous ceux qui l’ont méprisé, abandonné pouvaient se taire aujourd’hui, ne rendant que des hommages délirants d’hypocrisie.
C’était un monstre. Une sorte de Michel Simon. Je n’en reviens pas que son cœur ait lâché. Lui, l’infatigable travailleur des jours et des nuits.
Je bénis le ciel de toutes ces heures passées avec lui. J’étais devant Dieu le père. Il n’y a pas d’autres mots !
Philippe Faure
J’ai inlassablement recherché son contact.
Il y a quelques années (une dizaine) je lui ai proposé d’écrire un livre sur sa vie.
Une sorte d’autobiographie subjective et personnelle. Il m’avait donné son accord.
Aussi l’ai-je interviewé une quinzaine de fois pendant deux heures à chaque rendez-vous. J’ai amassé beaucoup de confidences. Je lui ai posé toutes sortes de questions, des plus naïves aux plus personnelles. Ces rencontres furent comme une drogue.
J’aimais cet homme, au sourire si coupant, aux yeux si perçants, à la tête si énorme.
Jamais il ne se laissait aller à la moindre émotion, et quand mes questions allaient de ce côté-ci il se brusquait, se fermait. Décidait : « Philippe, soyez un peu sérieux !… »
Je n’ai pas écrit le livre. Je l’ai commencé et fini, manque le milieu.
Quand j’ai pris la direction de La Croix-Rousse je n’ai eu de cesse de provoquer une création de Planchon ici. Quatre années de suite nous nous sommes rencontrés pour mettre sur pied un projet. Je lui proposais de mettre en scène un spectacle uniquement avec de jeunes acteurs, quasiment sans décor. Plateau Nu. Je rêvais de retrouver le Planchon des débuts. Le saltimbanque, le fantaisiste, celui qui en construisant d’humbles palissades de bois peut réinventer Shakespeare mieux que personne. À chaque fois il me donnait son accord, puis quelques jours plus tard changeait d’avis et me proposait une de ces productions "Planchoniennes" lourdes et déjà vues.
Je refusais évidemment. Je voulais le Planchon libéré des années du TNP. Du coup, nous ne fîmes rien ensemble. Nous nous téléphonions régulièrement. Une fois un projet a failli se faire. J’avais décidé d’organiser la tournée. Aucune des grandes maisons de théâtre ne désirait accueillir Planchon. Je me suis heurté à des refus systématiques : "Trop vieux !", "Dépassé !", "Inutile !", "Insupportable !", etc…
Après son éviction impitoyable du TNP, Planchon a beaucoup souffert. Il a été maltraité malgré les arrangements de dernière minute. Il était comme un éléphant blessé qui ne sait pas pleurer. Sa solitude fut grande. Peu de mains se sont tendues. Il a retenu sa colère, il a accepté de ne plus "être à l’ordre du jour". Malgré tout, il a cherché le théâtre partout où il pouvait s’inventer. Que de lectures de ses pièces n’a-t-il pas fait ! Il est redevenu l’humble paysan de son Ardèche natale. Rude à l’épreuve. Digne aux chagrins. Conscient que la gratitude n’est plus de ce monde. Comme il m’a ébloui cet homme même pas voûté, aux épaules encore énergiques, si pressé de tout, si impatient de l’avenir, si peu ému par le passé. Je l’ai aimé comme un père, comme un frère. Devant ce bloc on ne pouvait qu’avoir le vertige.
Si seulement tous ceux qui l’ont méprisé, abandonné pouvaient se taire aujourd’hui, ne rendant que des hommages délirants d’hypocrisie.
C’était un monstre. Une sorte de Michel Simon. Je n’en reviens pas que son cœur ait lâché. Lui, l’infatigable travailleur des jours et des nuits.
Je bénis le ciel de toutes ces heures passées avec lui. J’étais devant Dieu le père. Il n’y a pas d’autres mots !
Philippe Faure
jeudi 30 avril 2009
Souvenirs de Laurence
Avant, j’avais beaucoup grossi, et personne ne me le faisait remarquer. Maintenant j’ai maigri (9kg) et tout le monde me le fait remarquer. Bizarre !!!
Cela dit, si j’ai décidé de maigrir, c’est le jour où un ami m’a dit : « Maintenant tu es taillé pour jouer De Gaulle. » Ça m’a tellement affolé que j’ai décidé de me surveiller.
Quand on y pense, c’est quand même stupéfiant d’être au monde. D’exister.
Il y a une semaine, c’était, sur sa pierre tombale, l’anniversaire de la mort d’une collaboratrice, qui fut 10 ans près de moi dans le travail. Elle est quasiment tombée malade à quelques jours d’intervalle de la naissance de ma fille Marie. La maladie fut longue, irrégulièrement douloureuse, parfois absente puis ressurgissant de nulle part, discrète mais obstinée. Une sorte de maladie qui prend son temps. Laurence la nia, l’amadoua, la combattit, l’éloigna, la prit au sérieux, enfin tenta toutes les stratégies possibles. Mais, à la fin, la maladie n’eut aucune pitié et les derniers jours furent au-delà de l’imaginable. Elle, si fidèle, si amoureuse de son homme, de ses enfants, de sa famille, du théâtre, de la vie qui va dans ce qu’elle a de plus imperceptible… Nos relations furent parfois houleuses (elle ne cédait jamais). Ses idées étaient très arrêtées. Elle ne changeait jamais d’avis. Pourtant, elle m’accompagna sans jamais la moindre trahison. Peut-être m’a-t-elle appris ce que c’était que de respecter l’autre : l’affronter sans coup bas, le suivre en conscience, le contredire sans l’influencer, être libre en lui faisant savoir qu’on est là. Pour toute l’équipe du théâtre, elle fut exemplaire d’intégrité, de courage et d’amour. Comme elle a aimé cette maison où je suis encore ! Jamais elle n’aurait manqué à sa parole, à son devoir et à ses engagements. C’est la vie qui ce jour-là a singulièrement manqué d’élégance, en se retirant de sa gorge dans un souffle si rauque qu’il nous fit peur à tous.
Cette célèbre formule de Jean-Jacques Rousseau : « Commençons par écarter tous les faits car ils ne touchent pas à la question. »
La saison prochaine, nous allons reprendre quatre de nos créations qui furent marquantes et contribuèrent à faire de La Croix-Rousse ce qu’elle est aujourd’hui. C’est comme une sorte d’état des lieux : Molière, Musset, Zola, Andersen. Quatre écrivains qui chacun à leur manière ont transfiguré la réalité, n’ont pas adhéré au sens commun, sont demeurés parfois comme étrangers en leur temps, ont été du côté du petit contre le grand, du faible contre le fort, ont été des travailleurs infatigables. Tous les quatre, dans leur confrontation au monde, ont cherché à dépasser le quotidien des vies ordinaires pour savoir en fin de compte de quoi est capable l’être humain. Une sorte de radiographie de l’âme. Cet état des lieux artistique traduit sans doute mon besoin de reprendre mon souffle après 10 ans d’une intense activité. Les années qui viennent vont exiger du théâtre (en général) qu’il nous sauve de toute résignation. Qu’il nous donne plus que jamais le désir de réinventer nos vies. Qu’il nous donne la force de croire les uns dans les autres. Salutaire état des lieux. Décidemment, nous ne sommes rien sans les poètes.
Ces jours-ci, je dois prendre une décision difficile puisqu’elle exige d’être absolument lucide et surtout d’en tirer les conséquences. Il faut donc accepter de se remettre en question, et de retrouver une humilité qui, dans le feu de l’action, nous échappe parfois. Se débarrasser de tout orgueil et, comme dirait l’autre, l’orgueil colle à la peau comme un sparadrap trop performant. Alors… En tout cas, décider en son âme et conscience est une des responsabilités premières de l’être humain.
Hélène, ma collaboratrice, s’en va vers d’autres cieux. Elle est arrivée chez nous à un moment extrêmement délicat. Elle sait être délicate. Et si, ici, à la Croix-Rousse, nous avions la spécialité de créer de la délicatesse ?
Philippe Faure
P.S. : La décision est prise.
Je repense à ce dialogue avec Georges-François Hirsch, directeur de la DMDTS : « Promesse de l’Etat ne vaut pas engagement. »
Au fond la décision fut facile à prendre…
Cela dit, si j’ai décidé de maigrir, c’est le jour où un ami m’a dit : « Maintenant tu es taillé pour jouer De Gaulle. » Ça m’a tellement affolé que j’ai décidé de me surveiller.
Quand on y pense, c’est quand même stupéfiant d’être au monde. D’exister.
Il y a une semaine, c’était, sur sa pierre tombale, l’anniversaire de la mort d’une collaboratrice, qui fut 10 ans près de moi dans le travail. Elle est quasiment tombée malade à quelques jours d’intervalle de la naissance de ma fille Marie. La maladie fut longue, irrégulièrement douloureuse, parfois absente puis ressurgissant de nulle part, discrète mais obstinée. Une sorte de maladie qui prend son temps. Laurence la nia, l’amadoua, la combattit, l’éloigna, la prit au sérieux, enfin tenta toutes les stratégies possibles. Mais, à la fin, la maladie n’eut aucune pitié et les derniers jours furent au-delà de l’imaginable. Elle, si fidèle, si amoureuse de son homme, de ses enfants, de sa famille, du théâtre, de la vie qui va dans ce qu’elle a de plus imperceptible… Nos relations furent parfois houleuses (elle ne cédait jamais). Ses idées étaient très arrêtées. Elle ne changeait jamais d’avis. Pourtant, elle m’accompagna sans jamais la moindre trahison. Peut-être m’a-t-elle appris ce que c’était que de respecter l’autre : l’affronter sans coup bas, le suivre en conscience, le contredire sans l’influencer, être libre en lui faisant savoir qu’on est là. Pour toute l’équipe du théâtre, elle fut exemplaire d’intégrité, de courage et d’amour. Comme elle a aimé cette maison où je suis encore ! Jamais elle n’aurait manqué à sa parole, à son devoir et à ses engagements. C’est la vie qui ce jour-là a singulièrement manqué d’élégance, en se retirant de sa gorge dans un souffle si rauque qu’il nous fit peur à tous.
Cette célèbre formule de Jean-Jacques Rousseau : « Commençons par écarter tous les faits car ils ne touchent pas à la question. »
La saison prochaine, nous allons reprendre quatre de nos créations qui furent marquantes et contribuèrent à faire de La Croix-Rousse ce qu’elle est aujourd’hui. C’est comme une sorte d’état des lieux : Molière, Musset, Zola, Andersen. Quatre écrivains qui chacun à leur manière ont transfiguré la réalité, n’ont pas adhéré au sens commun, sont demeurés parfois comme étrangers en leur temps, ont été du côté du petit contre le grand, du faible contre le fort, ont été des travailleurs infatigables. Tous les quatre, dans leur confrontation au monde, ont cherché à dépasser le quotidien des vies ordinaires pour savoir en fin de compte de quoi est capable l’être humain. Une sorte de radiographie de l’âme. Cet état des lieux artistique traduit sans doute mon besoin de reprendre mon souffle après 10 ans d’une intense activité. Les années qui viennent vont exiger du théâtre (en général) qu’il nous sauve de toute résignation. Qu’il nous donne plus que jamais le désir de réinventer nos vies. Qu’il nous donne la force de croire les uns dans les autres. Salutaire état des lieux. Décidemment, nous ne sommes rien sans les poètes.
Ces jours-ci, je dois prendre une décision difficile puisqu’elle exige d’être absolument lucide et surtout d’en tirer les conséquences. Il faut donc accepter de se remettre en question, et de retrouver une humilité qui, dans le feu de l’action, nous échappe parfois. Se débarrasser de tout orgueil et, comme dirait l’autre, l’orgueil colle à la peau comme un sparadrap trop performant. Alors… En tout cas, décider en son âme et conscience est une des responsabilités premières de l’être humain.
Hélène, ma collaboratrice, s’en va vers d’autres cieux. Elle est arrivée chez nous à un moment extrêmement délicat. Elle sait être délicate. Et si, ici, à la Croix-Rousse, nous avions la spécialité de créer de la délicatesse ?
Philippe Faure
P.S. : La décision est prise.
Je repense à ce dialogue avec Georges-François Hirsch, directeur de la DMDTS : « Promesse de l’Etat ne vaut pas engagement. »
Au fond la décision fut facile à prendre…
jeudi 16 avril 2009
Quoique je me suis mis à aimer les chats
Dans la vie d’un artiste, deux seules vérités existent : l’obstination et la capacité à se remettre en question. Lorsque ces deux vérités se télescopent, le corps et l’esprit en prennent un coup. C’est l’électrocution assurée. Parfois même pire : la dépression. S’impose une évidence. Il faut alors un certain courage pour croire en soi. Osons le dire : les artistes sont des êtres courageux. Ce sont par la même occasion de grands brûlés !
La saison 2009/2010 était prête. Et puis soudain, une responsabilité soudaine et brutale surgit. Une nouvelle saison pour dire quoi ? Il ne s’agit pas d’additionner tant de spectacles aussi beaux soient-ils ! Il s’agit de proposer une vision. Quelle vision ? Pour quelle réalité ? Pour quelle espérance ? Et quelle humanité à la fin ? Alors c’est le branle-bas de combat. On se dit que l’on est indigne de notre rôle. Trop limité. Trop paresseux. Trop terre à terre. On s’affole et puis on se ressaisit. Il n’est pas interdit de s’améliorer. De retrouver une intelligence fatiguée. Il n’est pas interdit de se tenir droit. "La droiture" est un mot que j’adore. Un mot qui m’inspire. Même si parfois j’ai tendance à voûter les épaules, ce que ma compagne déteste.
Partout des portraits dithyrambiques de Jean Dujardin. C’est réellement un acteur génial. Il a ce qui ne s’apprend dans aucune école de théâtre : la grâce. Sainte Marie pleine de grâce, merci de parfois la partager avec des acteurs.
Revenons quelques instants sur Des anges mineurs, spectacle de Joris Mathieu. C’est un bricoleur de théâtre né. Ça pourrait paraître laborieux et ça prend tout son sens. Les images sont très sombres mais quelque chose flotte ; comme la recherche d’une nudité enfouie. Rencontré à cette occasion Hortense Archambault, co-directrice du festival d’Avignon. C’est une femme qui gagne à être connue. Elle est douce et fraternelle. Le lendemain, c’est l’autre co-directeur, Vincent Baudriller, qui est venu. Comme je n’étais pas là, je ne sais pas si lui aussi est doux et fraternel.
Conversation téléphonique avec René Gonzalez (qui était dans ses Cévennes), conversation d’une intimité bouleversante. Nous n’avions plus peur de nous-mêmes puisqu’entre nous, il y a le respect de ce que nous sommes et de ce que nous ne sommes pas (ou plus !).
Lorsque Simenon a cessé d’écrire, il s’est mis à publier une trentaine de livres qu’il appelait ses dictées (il dictait une heure par jour ses pensées au magnétophone). Lui, "le monstre littéraire" croquait son quotidien (de sa minuscule maison suisse) avec une banalité sidérante. J’ai été très frappé par ces dictées décourageantes de petitesse. Pourtant je les ai lues et relues comme fasciné. Au fond, il cherchait à taire le drame de la vie, pour toucher au silence de la vieillesse et donc de la mort. Simenon est un petit homme qui dépasse tous les autres : tous les grands hommes.
On vit avec la peur panique que personne ne voit rien de ce que l’on fait de bien. Et cette peur-là est fatigante, pour le moins usante. Elle donne parfois envie de ne rien faire, pire de faire n’importe quoi.
Autre peur, celle de ne pas utiliser son temps comme il faut. Le drame c’est qu’on est seul avec soi-même à savoir qu’on utilise mal son temps. Qu’on triche. Or tricher avec soi-même est désespérant. De là à dire que tous les désespérés sont des tricheurs serait exagérer.
Autre peur : accepter qu’il y a plein de choses que nous de ferons jamais ici-bas : des petites et des grandes. Ça aussi ça n’arrange pas nos affaires !
Au fond, on passe notre temps à combattre nos peurs. C’est que l’on voudrait tellement être meilleur que nous sommes. Une seule solution : travaillons à vivre heureux, jamais au détriment des autres. Travaillons à donner l’exemple. Pas le mauvais exemple. Mais l’exemple qui crée de la richesse pour les autres. Oserais-je dire que je n’aime pas les gens qui s’enrichissent. C’est dégoûtant et si inutile !
Vu deux films magnifiques : de Clint Eastwood Gran Torino et Slumdog Millionnaire. Deux films profondément humains. L’humain, il n’y a que ça de vrai. Son contraire est terrible : inhumain !
Beaucoup vu Adjani ces temps-ci (TV et presse). Mais bon sang qu’est-ce qui lui arrive ? On ne la reconnaît pas. Où est passée l’Adjani de Truffaut ? L’Adjani de Camille Claudel ? Eh ! Isabelle reviens-nous, t’étais si belle. A te voir ces temps-ci si changée, tu nous fais mal et peur !
« On gémit et on souffre lorsque la vie est dure mais on ne chante pas ou pas assez fort lorsqu’elle est tendre. » (Christophe André)
On prend un temps infini à ruminer. La rumination aggrave les angoisses. Alors, on permet seulement aux vaches de ruminer car elles sont nées pour ça. Pas nous !
Du nouveau à propos de la situation de la Croix-Rousse. De son label (comme on dit). C’est presque irréel. D’ailleurs depuis la nouvelle j’ai du mal à ressentir de la joie. C’est que le combat fut si long et si truqué, si décevant. Qu’aujourd’hui, notre Ministère de la Culture nous sorte de la situation par le haut… il va me falloir du temps pour le réaliser. Très vite, j’entre dans les détails. Mais je pense à tous ceux, anonymes, qui ont cru en notre combat, qui se sont mobilisés, inquiétés, déplacés. Je pense à Gérard Collomb, Jean-Jack Queyranne, au préfet, à Jérôme Bouët et maintenant Alain Lombard, à d’autres ici et là ; Patrice Beghain, aujourd’hui à Georges Képénékian, aussi à Bertrand Prade, à Abraham Bengio. J’en oublie tant et tant. À toute l’équipe du théâtre qui n’a pas douté, qui m’a fait confiance. Je pense à notre responsabilité nouvelle, mais comme je l’ai toujours dit, je pense que la reconnaissance aujourd’hui décidée est méritée. Demain elle sera rendue publique. Elle appartiendra donc au peuple de la Croix-Rousse (c’est ainsi que je prends l’habitude de nommer le public qui remplit soir après soir la grande salle de notre théâtre). Et tant pis pour ceux qui dans cette affaire m’ont accusé d’être un imposteur.
La solidarité (par rapport à la générosité) n’est jamais désintéressée. Elle est une convergence d’intérêts (André Compte-Sponville). Voilà matière à réflexion.
Cette phrase d’Antoine de Saint-Exupéry au hasard d’une publicité : « La grandeur d’un métier, c’est d’unir les hommes. » Le drame dans notre temps moderne c’est que les métiers tombent comme des mouches au champ de bataille des restructurations, et cette hécatombe désunit les hommes puisqu’elle crée la pire des injustices. Il y a ceux qui ont du travail et ceux qui n’en ont plus… Saint-Exupéry qui disait aussi que « l’essentiel est invisible pour les yeux. » Disons que l’essentiel a changé de nature, l’essentiel c’est de ne pas être au chômage. Et ça, quand ça arrive, on a plus que ses yeux pour pleurer.
Ruminer, c’est ne pas réfléchir.
S’émerveiller nous donne toujours l’impression de commencer. Côté émerveillement, je suis plutôt bon candidat. Parfois ça frise l’enfantillage. Toujours est-il que je suis dans un perpétuel commencement. Donc je ne crée pas d’habitudes. C’est que l’enfance n’est pas encore si loin de moi.
René Gonzalez me citait Paul Valéry : « Il faut chaque jour réinventer sa vie. » En tout cas, depuis quelques mois, j’ose dans ma vie personnelle être d’une sincérité absolue (ce qui n’est pas si évident que ça en a l’air), j’agis au grand jour. Je recherche sans cesse la liberté de donner aux autres ce qu’il y a de mieux pour eux. Une bienveillance s’est emparée de moi. Je refuse tout jugement négatif. Je rassemble autant que faire se peut. Je veux croire que mes actes sont utiles à inventer un avenir loin de toute querelle, loin de tout gémissement. Au-delà de mon métier et de son égo, je désire être un homme simple, que les enfants regardent avec confiance. C’est peut-être que j’ai conscience de quand tout est fini, il ne reste que ce que l’on a donné. Tout le reste est du pipi de chat. Quoique je me suis mis à aimer et à ne plus avoir peur des chats.
Philippe Faure
P.S. : « Je ne parle pas mes mots
Ce sont mes mots qui me disent
Et qui me réconcilient. »
(Henri Meschonnic)
La saison 2009/2010 était prête. Et puis soudain, une responsabilité soudaine et brutale surgit. Une nouvelle saison pour dire quoi ? Il ne s’agit pas d’additionner tant de spectacles aussi beaux soient-ils ! Il s’agit de proposer une vision. Quelle vision ? Pour quelle réalité ? Pour quelle espérance ? Et quelle humanité à la fin ? Alors c’est le branle-bas de combat. On se dit que l’on est indigne de notre rôle. Trop limité. Trop paresseux. Trop terre à terre. On s’affole et puis on se ressaisit. Il n’est pas interdit de s’améliorer. De retrouver une intelligence fatiguée. Il n’est pas interdit de se tenir droit. "La droiture" est un mot que j’adore. Un mot qui m’inspire. Même si parfois j’ai tendance à voûter les épaules, ce que ma compagne déteste.
Partout des portraits dithyrambiques de Jean Dujardin. C’est réellement un acteur génial. Il a ce qui ne s’apprend dans aucune école de théâtre : la grâce. Sainte Marie pleine de grâce, merci de parfois la partager avec des acteurs.
Revenons quelques instants sur Des anges mineurs, spectacle de Joris Mathieu. C’est un bricoleur de théâtre né. Ça pourrait paraître laborieux et ça prend tout son sens. Les images sont très sombres mais quelque chose flotte ; comme la recherche d’une nudité enfouie. Rencontré à cette occasion Hortense Archambault, co-directrice du festival d’Avignon. C’est une femme qui gagne à être connue. Elle est douce et fraternelle. Le lendemain, c’est l’autre co-directeur, Vincent Baudriller, qui est venu. Comme je n’étais pas là, je ne sais pas si lui aussi est doux et fraternel.
Conversation téléphonique avec René Gonzalez (qui était dans ses Cévennes), conversation d’une intimité bouleversante. Nous n’avions plus peur de nous-mêmes puisqu’entre nous, il y a le respect de ce que nous sommes et de ce que nous ne sommes pas (ou plus !).
Lorsque Simenon a cessé d’écrire, il s’est mis à publier une trentaine de livres qu’il appelait ses dictées (il dictait une heure par jour ses pensées au magnétophone). Lui, "le monstre littéraire" croquait son quotidien (de sa minuscule maison suisse) avec une banalité sidérante. J’ai été très frappé par ces dictées décourageantes de petitesse. Pourtant je les ai lues et relues comme fasciné. Au fond, il cherchait à taire le drame de la vie, pour toucher au silence de la vieillesse et donc de la mort. Simenon est un petit homme qui dépasse tous les autres : tous les grands hommes.
On vit avec la peur panique que personne ne voit rien de ce que l’on fait de bien. Et cette peur-là est fatigante, pour le moins usante. Elle donne parfois envie de ne rien faire, pire de faire n’importe quoi.
Autre peur, celle de ne pas utiliser son temps comme il faut. Le drame c’est qu’on est seul avec soi-même à savoir qu’on utilise mal son temps. Qu’on triche. Or tricher avec soi-même est désespérant. De là à dire que tous les désespérés sont des tricheurs serait exagérer.
Autre peur : accepter qu’il y a plein de choses que nous de ferons jamais ici-bas : des petites et des grandes. Ça aussi ça n’arrange pas nos affaires !
Au fond, on passe notre temps à combattre nos peurs. C’est que l’on voudrait tellement être meilleur que nous sommes. Une seule solution : travaillons à vivre heureux, jamais au détriment des autres. Travaillons à donner l’exemple. Pas le mauvais exemple. Mais l’exemple qui crée de la richesse pour les autres. Oserais-je dire que je n’aime pas les gens qui s’enrichissent. C’est dégoûtant et si inutile !
Vu deux films magnifiques : de Clint Eastwood Gran Torino et Slumdog Millionnaire. Deux films profondément humains. L’humain, il n’y a que ça de vrai. Son contraire est terrible : inhumain !
Beaucoup vu Adjani ces temps-ci (TV et presse). Mais bon sang qu’est-ce qui lui arrive ? On ne la reconnaît pas. Où est passée l’Adjani de Truffaut ? L’Adjani de Camille Claudel ? Eh ! Isabelle reviens-nous, t’étais si belle. A te voir ces temps-ci si changée, tu nous fais mal et peur !
« On gémit et on souffre lorsque la vie est dure mais on ne chante pas ou pas assez fort lorsqu’elle est tendre. » (Christophe André)
On prend un temps infini à ruminer. La rumination aggrave les angoisses. Alors, on permet seulement aux vaches de ruminer car elles sont nées pour ça. Pas nous !
Du nouveau à propos de la situation de la Croix-Rousse. De son label (comme on dit). C’est presque irréel. D’ailleurs depuis la nouvelle j’ai du mal à ressentir de la joie. C’est que le combat fut si long et si truqué, si décevant. Qu’aujourd’hui, notre Ministère de la Culture nous sorte de la situation par le haut… il va me falloir du temps pour le réaliser. Très vite, j’entre dans les détails. Mais je pense à tous ceux, anonymes, qui ont cru en notre combat, qui se sont mobilisés, inquiétés, déplacés. Je pense à Gérard Collomb, Jean-Jack Queyranne, au préfet, à Jérôme Bouët et maintenant Alain Lombard, à d’autres ici et là ; Patrice Beghain, aujourd’hui à Georges Képénékian, aussi à Bertrand Prade, à Abraham Bengio. J’en oublie tant et tant. À toute l’équipe du théâtre qui n’a pas douté, qui m’a fait confiance. Je pense à notre responsabilité nouvelle, mais comme je l’ai toujours dit, je pense que la reconnaissance aujourd’hui décidée est méritée. Demain elle sera rendue publique. Elle appartiendra donc au peuple de la Croix-Rousse (c’est ainsi que je prends l’habitude de nommer le public qui remplit soir après soir la grande salle de notre théâtre). Et tant pis pour ceux qui dans cette affaire m’ont accusé d’être un imposteur.
La solidarité (par rapport à la générosité) n’est jamais désintéressée. Elle est une convergence d’intérêts (André Compte-Sponville). Voilà matière à réflexion.
Cette phrase d’Antoine de Saint-Exupéry au hasard d’une publicité : « La grandeur d’un métier, c’est d’unir les hommes. » Le drame dans notre temps moderne c’est que les métiers tombent comme des mouches au champ de bataille des restructurations, et cette hécatombe désunit les hommes puisqu’elle crée la pire des injustices. Il y a ceux qui ont du travail et ceux qui n’en ont plus… Saint-Exupéry qui disait aussi que « l’essentiel est invisible pour les yeux. » Disons que l’essentiel a changé de nature, l’essentiel c’est de ne pas être au chômage. Et ça, quand ça arrive, on a plus que ses yeux pour pleurer.
Ruminer, c’est ne pas réfléchir.
S’émerveiller nous donne toujours l’impression de commencer. Côté émerveillement, je suis plutôt bon candidat. Parfois ça frise l’enfantillage. Toujours est-il que je suis dans un perpétuel commencement. Donc je ne crée pas d’habitudes. C’est que l’enfance n’est pas encore si loin de moi.
René Gonzalez me citait Paul Valéry : « Il faut chaque jour réinventer sa vie. » En tout cas, depuis quelques mois, j’ose dans ma vie personnelle être d’une sincérité absolue (ce qui n’est pas si évident que ça en a l’air), j’agis au grand jour. Je recherche sans cesse la liberté de donner aux autres ce qu’il y a de mieux pour eux. Une bienveillance s’est emparée de moi. Je refuse tout jugement négatif. Je rassemble autant que faire se peut. Je veux croire que mes actes sont utiles à inventer un avenir loin de toute querelle, loin de tout gémissement. Au-delà de mon métier et de son égo, je désire être un homme simple, que les enfants regardent avec confiance. C’est peut-être que j’ai conscience de quand tout est fini, il ne reste que ce que l’on a donné. Tout le reste est du pipi de chat. Quoique je me suis mis à aimer et à ne plus avoir peur des chats.
Philippe Faure
P.S. : « Je ne parle pas mes mots
Ce sont mes mots qui me disent
Et qui me réconcilient. »
(Henri Meschonnic)
mercredi 1 avril 2009
Libres, les enfants : Libérés !
J’ai beaucoup d’enfants dans ma vie. Deux de deux mères différentes. Une autre que j’ai adoptée. Deux autres qui sont là par le heureux hasard d’une rencontre amoureuse. Cinq enfants donc. Deux filles, trois garçons. Avec des différences d’âges invraisemblables, de caractères, de préoccupations aux antipodes. Un petit monde rassemblé. Et ces enfants sont dans la vraie vie. Dans l’action. Ils ne cherchent à régler aucun compte. Ils ne soulèvent aucun malentendu. Ils n’ont pas la méfiance catastrophique des adultes. Ils échappent à tous les codes. Ils sont libres d’être ce qu’ils sont. Ils ne nous préviennent pas de déceptions possibles. Ils n’ont pas de vérités toutes faites. Au fond, ils ne demandent qu’à être regardé, écouté, aimé le plus légèrement possible. Ils sont une leçon de vie. Et c’est beau. Vive les enfants qui se moquent de nos états d’âme comme de l’an 40. Comment est-il possible que des adultes fassent du mal aux enfants ? Se vengent sur eux ? Les abîment ? Les torturent ? De là, sans doute, vient que le monde se réfugie dans sa honte et se taise. Nulle autre responsabilité n’est plus enivrante que celle que nous donne la présence des enfants dans nos vies !
Philippe Faure
Philippe Faure
lundi 23 mars 2009
Chaque être humain est une clarté
Pourquoi toujours cette confusion entre gentillesse et faiblesse ? Rien n’est plus néfaste que l’affirmation du "Moi je" ou alors il faut y mettre une bonne dose de ridicule, pour que l’affirmation permette de se moquer de soi. « L’air du temps est désormais à la féminité, à la douceur, à la tolérance et à l’altruisme. » affirme Michel Lacroix (philosophe, auteur de Petite philosophie de l’épanouissement personnel). Le "Moi je" ne rend pas heureux. Il est la pire des prisons. La gentillesse permet de prendre conscience que l’on n’est pas seul au monde. C’est « une éthique du cœur » (Stefan Einhorn, cancérologue suédois, auteur de L’Art d’être bon. Oser la gentillesse). Être gentil c’est être solidaire. C’est comme un supplément d’âme. Sans gentillesse les nourrissons dépérissent (se souvenir des orphelinats roumains). C’est aussi l’indulgence (accepter les faiblesses et les fragilités de l’autre). C’est enfin une manière de prendre soin de soi, de l’autre et donc du monde. Que la gentillesse soit !
« Éprouver une solidarité inconditionnelle avec ce que la condition d’homme comporte d’insondable détresse. » (Pierre Cazenave, psychanalyste)
Ces mots d’Emmanuel Carrère extraits de son dernier roman, D’autres vies que la mienne, à propos de l’un de ses personnages : « Nous sommes tous autour de Ruth réunis par l’idée que pour elle il y a encore moyen de faire quelque chose. De l’arracher au vide devant lequel elle se tient immobile, sans nous voir. De la sauver. » "Arracher au vide", quelle merveille d’expression !
Extrait de Résidents de la République : « Un jour je courrai moins jusqu’au jour où je ne courrai plus. » Alain Bashung est mort. Il ne courra donc plus. Ces autres paroles extraites de Gaby : « Bien plus belle que Mauricette qu’est belle comme un pétard qui n’attend plus qu’une allumette. » Encore extraites de J’croise aux Hébrides : « Respectez une minute de silence faites comme si j’étais pas arrivé. » Je repense au Malade imaginaire et à ses répliques vertigineuses : « Le Poumon », comme explication définitive de la fragilité humaine. Décidemment la mort aime le poumon des poètes.
Continental va fermer laissant 1200 salariés au chômage. Il y a dans cette entreprise des métiers inconnus : "confectionneur de pneus", "inspecteur des produits finis". Ceux des "Ateliers mélange". Huile, graisse, carbone. La matière est toute noire et sale. Les pains sont de résine synthétique. Tout ce monde-là, ce monde du pneu, pleure toutes les larmes de son corps. Le prix d’un pneu est de 12 € ici et de 5,3 € en Roumanie. Et quand on sait dans quelles conditions vivent les roumains chez eux, on se dit que la lutte des classes est vraiment d’actualité. Toujours exploiter les plus faibles : les déposséder de tout avenir possible. C’est fou d’entendre en permanence la litanie de ces travailleurs exclus de leur travail… Que de larmes dans les petits matins froids des piquets de grève.
Aveu terrible de François Mauriac : « Nous nous obstinons à vouloir déifier la première âme venue. Mais plus nous y faisons des pas, plus l’irrémédiable nullité nous y apparaît de cette âme. »
Autre extrait de l’un de ses poèmes adressé à Jean Cocteau : « Les irritants baisers de vos lèvres gercées… »
J’ai toujours été fasciné par Mauriac. Cet "enfant chargé de chaînes". Ce désir de Dieu venu sur le tard, précédé de tous ces émois pour tant de jeunes hommes. Émois cruciaux et coupables qui le conduisirent vers la fin de sa vie à une sorte de solitude de grand bourgeois, de respectabilité murmurée, chuchotée. Un homme à la sensualité bridée. Une sorte d’adolescent monstrueux avant d’être un patriarche du Figaro. Malgré tout jamais résigné. Tout en souffrance. Il faut lire François Mauriac.
L’autre samedi après-midi à 17h, belle table ronde à La Croix-Rousse (salle au trois quarts pleine malgré le soleil du dehors). Le sujet "Camus/Sartre". Beaucoup de précisions dans les interventions. Je retiens celle d’Abraham Bengio à propos de la polémique autour de la publication de L’Homme révolté de Camus et de la réponse finale de Sartre, après celle de Brisson. C’était aussi passionnant qu’un roman de Gaston Leroux.
L’événement aujourd’hui, ce n’est plus un affrontement Sartre/Camus, c’est de savoir si Stéphane Guillon est méchant ou pas. Le monde a les polémiques qu’il mérite !
C’en est fini de la mode des vide-greniers. Les temps sont aux vide-frigos… À Paris, on vend les produits périmés sur les trottoirs.
Ce titre dans un journal : « Pour les familles sans argent, les prix bas (très) sont le prix du risque ! » Mères célibataires, retraités, handicapés, étudiants, tous dans la même galère : les nouvelles grandes surfaces s’inventent sur les trottoirs parisiens. Fallait y penser !
Vu pour la première fois une photo de Maurice Utrillo. Il peignait toujours en pyjama rayé. Il fut beaucoup interné à Sainte Anne dans sa vie. La première fois à 21 ans. Il dira : « J’étais arrivé à l’état d’alcoolique pur. » Il s’échappe des asiles et des cliniques. Utrillo ne va pas sans sa mère Suzanne Valandron. Ils passeront leur vie à se rater. J’ai écrit dans le passé une sorte de biographie imaginaire de Modigliani : Moi j’étais femme dans les tableaux de Modigliani. C’était une époque sur laquelle je me suis beaucoup penché. Et j’ai eu le vertige tant la beauté était, pour ces peintres, une exigence démesurée.
J’ai toujours eu un grand pouvoir d’admiration. Peut-être ai-je toujours eu conscience de mes insuffisances, d’un talent parfois gâché, de malentendus bêtement créés, et au fond de n’être que ce que je suis. Alors il ne reste plus qu’à se réfugier dans l’esprit de ceux qui ne renoncent pas, qui n’ont jamais renoncé. Ai-je à dire que j’ai moi-même renoncé ? Bien sûr que non ! Mais les limites sont plus douloureuses à franchir, car la lucidité impose sa loi. Le désir d’écrire à nouveau me revient, lancinant. Prendre le risque d’écrire encore, de s’exposer, d’expier sa vérité. De tenter une justesse, de faire naître une clarté. Car au fond, une fois débarrassé de nos mauvaises habitudes, chaque être humain est une clarté dans un monde si sombre ; Vivement toutes ces petites lueurs dans la nuit, comme autant de peuples libérés de leur propre ombre, de leur peur viscérale.
Philippe Faure
« Éprouver une solidarité inconditionnelle avec ce que la condition d’homme comporte d’insondable détresse. » (Pierre Cazenave, psychanalyste)
Ces mots d’Emmanuel Carrère extraits de son dernier roman, D’autres vies que la mienne, à propos de l’un de ses personnages : « Nous sommes tous autour de Ruth réunis par l’idée que pour elle il y a encore moyen de faire quelque chose. De l’arracher au vide devant lequel elle se tient immobile, sans nous voir. De la sauver. » "Arracher au vide", quelle merveille d’expression !
Extrait de Résidents de la République : « Un jour je courrai moins jusqu’au jour où je ne courrai plus. » Alain Bashung est mort. Il ne courra donc plus. Ces autres paroles extraites de Gaby : « Bien plus belle que Mauricette qu’est belle comme un pétard qui n’attend plus qu’une allumette. » Encore extraites de J’croise aux Hébrides : « Respectez une minute de silence faites comme si j’étais pas arrivé. » Je repense au Malade imaginaire et à ses répliques vertigineuses : « Le Poumon », comme explication définitive de la fragilité humaine. Décidemment la mort aime le poumon des poètes.
Continental va fermer laissant 1200 salariés au chômage. Il y a dans cette entreprise des métiers inconnus : "confectionneur de pneus", "inspecteur des produits finis". Ceux des "Ateliers mélange". Huile, graisse, carbone. La matière est toute noire et sale. Les pains sont de résine synthétique. Tout ce monde-là, ce monde du pneu, pleure toutes les larmes de son corps. Le prix d’un pneu est de 12 € ici et de 5,3 € en Roumanie. Et quand on sait dans quelles conditions vivent les roumains chez eux, on se dit que la lutte des classes est vraiment d’actualité. Toujours exploiter les plus faibles : les déposséder de tout avenir possible. C’est fou d’entendre en permanence la litanie de ces travailleurs exclus de leur travail… Que de larmes dans les petits matins froids des piquets de grève.
Aveu terrible de François Mauriac : « Nous nous obstinons à vouloir déifier la première âme venue. Mais plus nous y faisons des pas, plus l’irrémédiable nullité nous y apparaît de cette âme. »
Autre extrait de l’un de ses poèmes adressé à Jean Cocteau : « Les irritants baisers de vos lèvres gercées… »
J’ai toujours été fasciné par Mauriac. Cet "enfant chargé de chaînes". Ce désir de Dieu venu sur le tard, précédé de tous ces émois pour tant de jeunes hommes. Émois cruciaux et coupables qui le conduisirent vers la fin de sa vie à une sorte de solitude de grand bourgeois, de respectabilité murmurée, chuchotée. Un homme à la sensualité bridée. Une sorte d’adolescent monstrueux avant d’être un patriarche du Figaro. Malgré tout jamais résigné. Tout en souffrance. Il faut lire François Mauriac.
L’autre samedi après-midi à 17h, belle table ronde à La Croix-Rousse (salle au trois quarts pleine malgré le soleil du dehors). Le sujet "Camus/Sartre". Beaucoup de précisions dans les interventions. Je retiens celle d’Abraham Bengio à propos de la polémique autour de la publication de L’Homme révolté de Camus et de la réponse finale de Sartre, après celle de Brisson. C’était aussi passionnant qu’un roman de Gaston Leroux.
L’événement aujourd’hui, ce n’est plus un affrontement Sartre/Camus, c’est de savoir si Stéphane Guillon est méchant ou pas. Le monde a les polémiques qu’il mérite !
C’en est fini de la mode des vide-greniers. Les temps sont aux vide-frigos… À Paris, on vend les produits périmés sur les trottoirs.
Ce titre dans un journal : « Pour les familles sans argent, les prix bas (très) sont le prix du risque ! » Mères célibataires, retraités, handicapés, étudiants, tous dans la même galère : les nouvelles grandes surfaces s’inventent sur les trottoirs parisiens. Fallait y penser !
Vu pour la première fois une photo de Maurice Utrillo. Il peignait toujours en pyjama rayé. Il fut beaucoup interné à Sainte Anne dans sa vie. La première fois à 21 ans. Il dira : « J’étais arrivé à l’état d’alcoolique pur. » Il s’échappe des asiles et des cliniques. Utrillo ne va pas sans sa mère Suzanne Valandron. Ils passeront leur vie à se rater. J’ai écrit dans le passé une sorte de biographie imaginaire de Modigliani : Moi j’étais femme dans les tableaux de Modigliani. C’était une époque sur laquelle je me suis beaucoup penché. Et j’ai eu le vertige tant la beauté était, pour ces peintres, une exigence démesurée.
J’ai toujours eu un grand pouvoir d’admiration. Peut-être ai-je toujours eu conscience de mes insuffisances, d’un talent parfois gâché, de malentendus bêtement créés, et au fond de n’être que ce que je suis. Alors il ne reste plus qu’à se réfugier dans l’esprit de ceux qui ne renoncent pas, qui n’ont jamais renoncé. Ai-je à dire que j’ai moi-même renoncé ? Bien sûr que non ! Mais les limites sont plus douloureuses à franchir, car la lucidité impose sa loi. Le désir d’écrire à nouveau me revient, lancinant. Prendre le risque d’écrire encore, de s’exposer, d’expier sa vérité. De tenter une justesse, de faire naître une clarté. Car au fond, une fois débarrassé de nos mauvaises habitudes, chaque être humain est une clarté dans un monde si sombre ; Vivement toutes ces petites lueurs dans la nuit, comme autant de peuples libérés de leur propre ombre, de leur peur viscérale.
Philippe Faure
mercredi 11 mars 2009
Trois hommes remarquables
Cette confidence de Vincent Lindon au hasard d’une interview à propos de la sortie de Welcome : « J’aime les personnages qui ont des rédemptions, qui apprennent, qui se dépassent. Les personnages qui commencent "gros con" qui regarde ses pompes mais qui finit homme debout et digne, s’intéressant à ce qui se passe dans la cité. » Plus loin encore, toujours Vincent Lindon : « Un acteur c’est une cible mouvante. Emouvante. » D’une certaine manière, Vincent Lindon est un acteur "que je n’ai pas vu venir" et aujourd’hui je m’aperçois qu’il est à hauteur d’homme. Plus loin encore, il évoque le fait que tout en étant surpuissant, les femmes ont envie de le consoler. Il me ramène à Marcello Mastroianni que j’ai aimé plus que tout, mélange de force, de charme, de détresse, sorte de funambule de l’amour, drôle et tragique dans le même instant, ayant toujours l’impression qu’il fume sa dernière cigarette (gros, très gros fumeur). La cigarette du condamné à mort.
Il y a quelques années (4 ou 5), Vincent Lindon est venu à la Croix-Rousse pour assister au concert de Christophe. Souvenir impérissable. Christophe fait sa rentrée à l’Olympia. C’est archi-complet. Il devait revenir à la Croix-Rousse la saison prochaine, malheureusement cela n’a pu se faire. En 2008, il enregistre l’album Aimer ce que nous sommes. C’est cet album qu’il met en scène. Je l’ai "collé" de près lorsqu’il fut trois soirées chez nous. L’homme est à peine grand. "Miniature" l’on pourrait oser. D’une minceur rare. Une chevelure incroyablement dense qui tombe généreuse sur ses frêles épaules. Son visage est émacié. Les traits nets mais sans traduire quelque âge qui soit. C’est un visage secret. D’un certain genre. Impassible mais foudroyant. Et puis, il y a ses yeux dissimulés derrière ses lunettes noires. On les sent, on les devine, leur absence vous transperce. Christophe est un homme de la nuit. Et tout chez lui appartient au monde de la nuit. Sa voix étrangement chuchotée et aiguë. Ses postures, celles d’un dandy préservé de la réalité du quotidien. Sa tenue vestimentaire : venue d’ailleurs, d’un monde où tout est envisageable. La nuit est le repaire des fauves. Son Aline a provoqué des milliers de mariages et le voilà rock star avec une facette underground. J’avais beaucoup parlé avec lui. Mais parle-t-on avec la nuit ? On la respire. Voilà la vérité. J’ai donc respiré Christophe et c’était bon.
Autre personnage dans l’actualité : Olivier Py qui remonte Le Soulier de satin à l’Odéon. Il dit à propos de son rôle de directeur d’une des plus importantes maisons de théâtre d’Europe : « Diriger ! Je déteste ce mot. Je déblaye le terrain. » L’aveu est magnifique. Je me sens aussi chaque jour qui passe un déblayeur de terrain. Il n’a pas peur de se mettre en scène. Il transgresse l’idée que le poète doit être un homme de l’ombre. Il lance des piques aux critiques, aux politiques. Il court après le temps. Il est obsédé par tous ces poètes morts ou vifs. Nous l’avons invité à deux reprises à la Croix-Rousse. Comme Rodrigue, il rêve d’abolir les frontières. Et Claudel qui déconne, qui tragédise, qui comptine, qui prie et qui déprie (pardon pour les mots inventés). Et pour Py, cette obsession du Chrétien qui montre ses fesses, qui veut se « farcir la rondelle ». Décidemment le théâtre est tout. Il y a le verbe et le sexe. Il y a l’amour des autres. Vivement que Py revienne à la Croix-Rousse et que je le regarde travailler comme un enfant regarde une crèche de Noël.
Voilà trois hommes, Lindon, Christophe et Py, qui nous donnent envie d’être encore plus vivants, d’être dignes, de ne pas tricher. Marre, marre, marre des tricheurs. Vive les "fous d’amour" !
Beaucoup de gens me témoignent leur surprise en lisant ce blog. C’est que souvent j’y suis d’une grande impudeur. J’avoue des faiblesses, des chagrins, que d’habitude on garde pour soi. Au fond, j’expie mes fautes. Pour "s’élever" un peu, il faut se délester de notre part de lâcheté, de douleurs, de mesquineries et de mensonges. Au sens "claudélien" du terme, il faut se purifier. Il m’a fallu apprendre à donner sans attendre de retour. Donner pour donner. Pour la beauté du geste. Pour faire le bien. Pour fuir cet égoïsme qui nous tient serrés dans ses mains. Et oui ! l’égoïsme a des mains, noueuses, paysannes, avec des doigts aussi forts qu’une tenaille. J’aime cette idée que l’on se mette à nu. Finie la mascarade du déguisement. Il faut s’exposer pour ce que l’on est. J’aurai d’ailleurs, dans les semaines qui viennent, l’occasion de m’exposer dans le ridicule de ce que j’ai été, de ce que je suis peut-être encore, mais de ce que je n’espère plus être à l’avenir et l’avenir c’est maintenant, donc pas de temps à perdre.
Quelqu’un me dit comme un reproche : « Tu es insaisissable. » Je lui réponds que j’ai tellement de rêves de "beau" que parfois, devant la maigreur des beautés apparues, j’ai des tendances à m’évanouir, et pourquoi ne pas le dire, à pleurer comme un enfant qui réalise qu’il est à l’orphelinat. Son père et sa mère sont morts. Cela dit, la vie est belle. Parce qu’elle exige tout de nous. Surtout l’impossible et contrairement à l’adage, à l’impossible nous sommes tenus.
Philippe Faure
Il y a quelques années (4 ou 5), Vincent Lindon est venu à la Croix-Rousse pour assister au concert de Christophe. Souvenir impérissable. Christophe fait sa rentrée à l’Olympia. C’est archi-complet. Il devait revenir à la Croix-Rousse la saison prochaine, malheureusement cela n’a pu se faire. En 2008, il enregistre l’album Aimer ce que nous sommes. C’est cet album qu’il met en scène. Je l’ai "collé" de près lorsqu’il fut trois soirées chez nous. L’homme est à peine grand. "Miniature" l’on pourrait oser. D’une minceur rare. Une chevelure incroyablement dense qui tombe généreuse sur ses frêles épaules. Son visage est émacié. Les traits nets mais sans traduire quelque âge qui soit. C’est un visage secret. D’un certain genre. Impassible mais foudroyant. Et puis, il y a ses yeux dissimulés derrière ses lunettes noires. On les sent, on les devine, leur absence vous transperce. Christophe est un homme de la nuit. Et tout chez lui appartient au monde de la nuit. Sa voix étrangement chuchotée et aiguë. Ses postures, celles d’un dandy préservé de la réalité du quotidien. Sa tenue vestimentaire : venue d’ailleurs, d’un monde où tout est envisageable. La nuit est le repaire des fauves. Son Aline a provoqué des milliers de mariages et le voilà rock star avec une facette underground. J’avais beaucoup parlé avec lui. Mais parle-t-on avec la nuit ? On la respire. Voilà la vérité. J’ai donc respiré Christophe et c’était bon.
Autre personnage dans l’actualité : Olivier Py qui remonte Le Soulier de satin à l’Odéon. Il dit à propos de son rôle de directeur d’une des plus importantes maisons de théâtre d’Europe : « Diriger ! Je déteste ce mot. Je déblaye le terrain. » L’aveu est magnifique. Je me sens aussi chaque jour qui passe un déblayeur de terrain. Il n’a pas peur de se mettre en scène. Il transgresse l’idée que le poète doit être un homme de l’ombre. Il lance des piques aux critiques, aux politiques. Il court après le temps. Il est obsédé par tous ces poètes morts ou vifs. Nous l’avons invité à deux reprises à la Croix-Rousse. Comme Rodrigue, il rêve d’abolir les frontières. Et Claudel qui déconne, qui tragédise, qui comptine, qui prie et qui déprie (pardon pour les mots inventés). Et pour Py, cette obsession du Chrétien qui montre ses fesses, qui veut se « farcir la rondelle ». Décidemment le théâtre est tout. Il y a le verbe et le sexe. Il y a l’amour des autres. Vivement que Py revienne à la Croix-Rousse et que je le regarde travailler comme un enfant regarde une crèche de Noël.
Voilà trois hommes, Lindon, Christophe et Py, qui nous donnent envie d’être encore plus vivants, d’être dignes, de ne pas tricher. Marre, marre, marre des tricheurs. Vive les "fous d’amour" !
Beaucoup de gens me témoignent leur surprise en lisant ce blog. C’est que souvent j’y suis d’une grande impudeur. J’avoue des faiblesses, des chagrins, que d’habitude on garde pour soi. Au fond, j’expie mes fautes. Pour "s’élever" un peu, il faut se délester de notre part de lâcheté, de douleurs, de mesquineries et de mensonges. Au sens "claudélien" du terme, il faut se purifier. Il m’a fallu apprendre à donner sans attendre de retour. Donner pour donner. Pour la beauté du geste. Pour faire le bien. Pour fuir cet égoïsme qui nous tient serrés dans ses mains. Et oui ! l’égoïsme a des mains, noueuses, paysannes, avec des doigts aussi forts qu’une tenaille. J’aime cette idée que l’on se mette à nu. Finie la mascarade du déguisement. Il faut s’exposer pour ce que l’on est. J’aurai d’ailleurs, dans les semaines qui viennent, l’occasion de m’exposer dans le ridicule de ce que j’ai été, de ce que je suis peut-être encore, mais de ce que je n’espère plus être à l’avenir et l’avenir c’est maintenant, donc pas de temps à perdre.
Quelqu’un me dit comme un reproche : « Tu es insaisissable. » Je lui réponds que j’ai tellement de rêves de "beau" que parfois, devant la maigreur des beautés apparues, j’ai des tendances à m’évanouir, et pourquoi ne pas le dire, à pleurer comme un enfant qui réalise qu’il est à l’orphelinat. Son père et sa mère sont morts. Cela dit, la vie est belle. Parce qu’elle exige tout de nous. Surtout l’impossible et contrairement à l’adage, à l’impossible nous sommes tenus.
Philippe Faure
vendredi 27 février 2009
De la peau sous les doigts
En à peine trois mois, j’ai changé trois fois de vie. Une première, j’ai quitté ma vie d’avant. Celle qu’on met un temps infini à quitter, parce qu’une sorte de lâcheté ordinaire s’est emparée de vous. Une deuxième, qu’on appellerait la nouvelle vie. Contre toute attente, dans cette vie-là, je fus méprisé au-delà de l’imaginable. Pas le choix donc, il m’a fallu quitter cette deuxième vie. Et aujourd’hui j’aborde une troisième vie. À mon âge, normalement, on devrait avoir bétonné ses arrières, s’être fait une raison, accepter son sort. En un mot, s’être installé dans une certitude. Or, me voilà plus disponible que jamais, ayant réglé le compte de mes vies précédentes. Deux décisions prises : deux départs. Peut-être même deux évasions.
Il y a plus de dix ans, j’ai écrit une pièce qui s’appelait « La Caresse », jouée, entre autres, par Catherine Mouchet. Très gros succès à l’époque (la Colline, le TNS, etc.). J’ai toujours été fasciné par la peau, et donc par les caresses. Qu’il est mystérieux ce geste de caresser un corps de femme. Et puis cette idée que les caresses, justement, s’évanouissent sur la peau. Qu’il n’en reste rien. Qu’elles sont toujours à réinventer. J’aime caresser des heures durant. Ce moment où l’on ressent la légèreté des doigts dans une courbe… Au fond, ce qui est beau dans les caresses, c’est qu’elles interrogent « l’insoutenable légèreté de l’être » pour reprendre le titre du roman de Kundera. Pourquoi est-ce que je repense à cette pièce ? Peut-être parce que je rêve de peau sous mes doigts.
Lu le très beau roman d’Olivier Adam : « Des vents contraires ». Une histoire bouleversante d’un père seul avec ses enfants. Il veut sauver le monde et lutte avec une infinie tendresse contre les menaces qui pèsent sur leur vie. C’est lumineux. Sa femme a disparu sans plus jamais faire signe. C’est un roman d’une fraternité bouleversante.
La saison 2009/2010 est prête. Puisse-t-elle plaire autant que la saison 2008/2009. Beaucoup de surprises. Des chocs esthétiques. Du répertoire. De grandes actrices. De la danse. De l’opéra. Et puis, peut-être en début de saison, un « Moi tout seul » ou un « Tout moi ». Oserais-je dire que depuis mes deux évasions j’ai des fourmis dans les jambes, et des palpitations dans le cœur. Présentation de saison le 25 mai.
Rien n’est plus mortel que les gens éternellement insatisfaits. Comme si rien ne valait rien et tout valait tout. Comme si ne pas choisir était une protection nécessaire. J’aime me satisfaire de ce qui est. J’aime décider que ce choix-là est le bon choix. Je me fous de savoir si j’ai raison ou tort. Je n’ai pas d’estime pour celui ou celle qui ne sait pas s’engager. Celui ou celle qui réfléchit constamment sur la nature des choses. Celui ou celle qui fait le pari que l’avenir pourrait être plus favorable. J’ai toujours pensé que l’avenir c’était maintenant.
Hier, première de « On purge bébé ! » de Feydeau. Mise en scène de Laurent Brethome. C’est du théâtre brut de décoffrage. Feydeau repoussé dans les cordes, et renvoyé au milieu du rang des conventions bourgeoises. C’est pas du théâtre léché (ni lèche-cul). C’est du théâtre « à l’arrache ». Et le public a fait un vrai succès à ce Feydeau pas joli à regarder, ni agréable à digérer (pour cause de purge), mais salutaire à recevoir en pleine figure.
90.000 chômeurs de plus en janvier. Ce chiffre ne cesse de m’obséder. C’est un peuple qui, mois après mois, se forme. Le peuple des chômeurs de France. Je pense à la chanson de Reggiani « Les Loups ». Ça dit à peu près ça, autant que je m’en souvienne : « Les loups ! Les loups sont entrés dans Paris… De par ici, de par Ivry… » etc. Chanson prémonitoire s’il en est… Est-ce qu’il n’est pas temps d’inventer un gouvernement d’union nationale ? J’ai entendu Ségolène Royal être favorable à cette idée. Pour une fois je lui donne entièrement raison. Dépassons les clivages politiques, et ne laissons pas se former le peuple de la désespérance…
Mercredi soir, nuit blanche. À 4h du matin S.O.S. médecin. C’est qu’une peur soudaine m’était tombée dessus. Et si c’était la peur de ne pas être à la hauteur ? À la hauteur de quoi ? Le médecin en question était, par le plus grand des hasards, spectateur assidu de la Croix-Rousse. En partant (sans rien avoir décelé), il m’a dit : « J’aimerais bien être à votre place ». J’avoue qu’après je n’ai pas pu m’endormir. Qu’est-ce qu’il avait voulu dire par là ? Il faut que je le rappelle d’urgence pour lui demander des explications…
Demain matin, samedi, séance de travail extrêmement décisive à la Croix-Rousse. Toutes les têtes pensantes du Ministère seront là. J’apporterai des viennoiseries et du jus d’orange. Sera-ce suffisant pour qu’elles (les têtes) pensent juste ? That is the question ! (On y revient !)
Il y a longtemps, sur le blog, j’évoquais ce mot merveilleux de « blotissement ». Il y a un autre mot que j’adore, c’est « la délicatesse ». Ce mot est secret comme un chat. Aérien comme un souffle. Profond comme le centre de la terre. Il est à manier avec des gants. Blancs de préférence. Il fait peur parce que d’une fragilité extrême. Il se casse au moindre coup de colère, à la moindre injustice. Il ne supporte pas l’égoïsme auquel cas, il renonce immédiatement. Il est comme un signe indien. Comme un frisson inconnu. « La délicatesse » est une aventure à tenter sans attendre.
Philippe Faure
Il y a plus de dix ans, j’ai écrit une pièce qui s’appelait « La Caresse », jouée, entre autres, par Catherine Mouchet. Très gros succès à l’époque (la Colline, le TNS, etc.). J’ai toujours été fasciné par la peau, et donc par les caresses. Qu’il est mystérieux ce geste de caresser un corps de femme. Et puis cette idée que les caresses, justement, s’évanouissent sur la peau. Qu’il n’en reste rien. Qu’elles sont toujours à réinventer. J’aime caresser des heures durant. Ce moment où l’on ressent la légèreté des doigts dans une courbe… Au fond, ce qui est beau dans les caresses, c’est qu’elles interrogent « l’insoutenable légèreté de l’être » pour reprendre le titre du roman de Kundera. Pourquoi est-ce que je repense à cette pièce ? Peut-être parce que je rêve de peau sous mes doigts.
Lu le très beau roman d’Olivier Adam : « Des vents contraires ». Une histoire bouleversante d’un père seul avec ses enfants. Il veut sauver le monde et lutte avec une infinie tendresse contre les menaces qui pèsent sur leur vie. C’est lumineux. Sa femme a disparu sans plus jamais faire signe. C’est un roman d’une fraternité bouleversante.
La saison 2009/2010 est prête. Puisse-t-elle plaire autant que la saison 2008/2009. Beaucoup de surprises. Des chocs esthétiques. Du répertoire. De grandes actrices. De la danse. De l’opéra. Et puis, peut-être en début de saison, un « Moi tout seul » ou un « Tout moi ». Oserais-je dire que depuis mes deux évasions j’ai des fourmis dans les jambes, et des palpitations dans le cœur. Présentation de saison le 25 mai.
Rien n’est plus mortel que les gens éternellement insatisfaits. Comme si rien ne valait rien et tout valait tout. Comme si ne pas choisir était une protection nécessaire. J’aime me satisfaire de ce qui est. J’aime décider que ce choix-là est le bon choix. Je me fous de savoir si j’ai raison ou tort. Je n’ai pas d’estime pour celui ou celle qui ne sait pas s’engager. Celui ou celle qui réfléchit constamment sur la nature des choses. Celui ou celle qui fait le pari que l’avenir pourrait être plus favorable. J’ai toujours pensé que l’avenir c’était maintenant.
Hier, première de « On purge bébé ! » de Feydeau. Mise en scène de Laurent Brethome. C’est du théâtre brut de décoffrage. Feydeau repoussé dans les cordes, et renvoyé au milieu du rang des conventions bourgeoises. C’est pas du théâtre léché (ni lèche-cul). C’est du théâtre « à l’arrache ». Et le public a fait un vrai succès à ce Feydeau pas joli à regarder, ni agréable à digérer (pour cause de purge), mais salutaire à recevoir en pleine figure.
90.000 chômeurs de plus en janvier. Ce chiffre ne cesse de m’obséder. C’est un peuple qui, mois après mois, se forme. Le peuple des chômeurs de France. Je pense à la chanson de Reggiani « Les Loups ». Ça dit à peu près ça, autant que je m’en souvienne : « Les loups ! Les loups sont entrés dans Paris… De par ici, de par Ivry… » etc. Chanson prémonitoire s’il en est… Est-ce qu’il n’est pas temps d’inventer un gouvernement d’union nationale ? J’ai entendu Ségolène Royal être favorable à cette idée. Pour une fois je lui donne entièrement raison. Dépassons les clivages politiques, et ne laissons pas se former le peuple de la désespérance…
Mercredi soir, nuit blanche. À 4h du matin S.O.S. médecin. C’est qu’une peur soudaine m’était tombée dessus. Et si c’était la peur de ne pas être à la hauteur ? À la hauteur de quoi ? Le médecin en question était, par le plus grand des hasards, spectateur assidu de la Croix-Rousse. En partant (sans rien avoir décelé), il m’a dit : « J’aimerais bien être à votre place ». J’avoue qu’après je n’ai pas pu m’endormir. Qu’est-ce qu’il avait voulu dire par là ? Il faut que je le rappelle d’urgence pour lui demander des explications…
Demain matin, samedi, séance de travail extrêmement décisive à la Croix-Rousse. Toutes les têtes pensantes du Ministère seront là. J’apporterai des viennoiseries et du jus d’orange. Sera-ce suffisant pour qu’elles (les têtes) pensent juste ? That is the question ! (On y revient !)
Il y a longtemps, sur le blog, j’évoquais ce mot merveilleux de « blotissement ». Il y a un autre mot que j’adore, c’est « la délicatesse ». Ce mot est secret comme un chat. Aérien comme un souffle. Profond comme le centre de la terre. Il est à manier avec des gants. Blancs de préférence. Il fait peur parce que d’une fragilité extrême. Il se casse au moindre coup de colère, à la moindre injustice. Il ne supporte pas l’égoïsme auquel cas, il renonce immédiatement. Il est comme un signe indien. Comme un frisson inconnu. « La délicatesse » est une aventure à tenter sans attendre.
Philippe Faure
mardi 24 février 2009
Retour au blog
Long silence du blog (plusieurs semaines : 6).
Et pourtant, je n’étais pas mort.
J’étais comme absent de moi-même ?
J’étais dans l’absence de l’autre.
Et c’est le genre d’attente qui vous mine de l’intérieur. On se dit que l’autre est dans la même souffrance, que du coup il y a une sorte d’équilibre dans ce temps terrible de l’absence. Mais pas du tout. L’autre vit sa vie et se jette dans des bras disponibles. C’est une autre manière de passer le temps ! Au fond, chacun fait ce qu’il veut de son temps libre. Quand je pense que certains prétendent que le couple n’est pas un modèle de démocratie !
Mais pourquoi diable aime-t-on toujours celle qui ne vous aime pas ?
C’est si simple et si doux d’aimer celle qui vous aime ?
Voilà bien une question dérangeante.
La plupart du temps, on s’obstine douloureusement. Peut-être a-t-on l’impression que l’amour se conquiert, alors qu’évidemment il se donne.
Reprenons donc nos esprits, et soyons attentifs à celle qui a envie de vous aimer. C’est ce désir qui rend amoureux. Puisque tout naturellement nous n’existons que dans le regard de l’autre. S’il n’y a plus de regard posé sur nous, nous sommes tout juste bons à jeter aux oubliettes, ou alors à s’inventer une vie de célibataire. En un mot, à décider que l’on se suffit à soi-même. J’ai toujours pensé qu’être amoureux est le sens de la vie. Parfois il convient d’admettre que l’autre vous regarde de travers. Alors il faut prendre ses jambes à son cou et s’enfuir dans la tendresse de celle qui n’existe pas encore et qui n’existera que lorsque vous serez-là !
Un très haut fonctionnaire du Ministère de la Culture me dit à propos d’une promesse de l’Etat : « Promesse ne veut pas dire engagement. » Je n’ai pas pu m’empêcher de lui rétorquer que du coup il n’était pas étonnant d’en être là où nous en sommes en France.
La fin de semaine risque d’être décisive quant à l’avenir de la Croix-Rousse. Il n’est pas encore temps de rentrer dans les détails. Toujours est-il qu’une certaine tension règne (j’y reviens vite).
Hier, première de La Douleur. Blanc. Duras. Chéreau. Salle prise d’assaut. Triomphe absolu. Salle debout. Applaudissements quasi frénétiques. Dominique Blanc est une femme merveilleusement douce. J’ai été frappé par la façon qu’elle a de beaucoup vous remercier comme toujours consciente que nous ne sommes rien les uns sans les autres. Son interprétation du texte de Duras est délicate, sobre, tout juste grave, pleine d’innocence, d’une profondeur jamais appuyée. Son art est juste en équilibre entre la réalité et l’imaginaire. C’est beau et humble. C’est d’une humanité discrète.
Je lis une longue interview d’Emmanuelle Seigner. Belle actrice (que j’adore) qui parle de son couple avec Roman Polanski. Elle dit : « Roman Polanski vous aime même si vous êtes vieille et moche. C’est chouette la longue route. » (Ils sont mariés depuis 20 ans.) À propos de ces 20 ans de mariage, elle dit : « Au bout de si longtemps ça devient bien. »
Il y a la brutalité des temps.
Aujourd’hui, il y avait l’éclaircie de mes filles. Tous les trois, Marie (10 ans), Marline (8 ans) et moi, avons cédé à ce moment délicieux où je les habille. L’une me tient la main. L’autre s’accroche à mon bras. Et nous voilà dans un grand magasin à la mode. Elles rient, elles s’amusent de notre trio infernal. Elles sont heureuses que je sois là au milieu d’elles. Depuis plusieurs semaines, je ne partage plus leur quotidien. Alors, cet après-midi, c’est une sorte d’échappée belle. Nous décidons qu’aujourd’hui je ne chercherai pas à influencer leurs choix. Elles s’habilleront comme elles le désirent. Quel bonheur, quelle chance que de pouvoir leur faire plaisir ! Les voilà virevoltantes devant les rayonnages du magasin. Elles s’échappent, reviennent, disparaissent, elles sont partout à la fois. Marline est attirée par tout ce qui a des couleurs vives. Marie avec son mètre cinquante-cinq s’aventure vers tout ce qui peut la rendre femme. Elle est coquette, séductrice, un peu canaille. L’une et l’autre sont amoureuses de la vie, et moi je suis un père amoureux. Les vendeuses s’extasient devant leur joie de vivre. C’est un peu épique ! les essayages sont relativement délirants. Une maman me félicite de mon calme. Une très jolie maman d’ailleurs !... Je tente de contrôler leur frénésie et, par là même, la situation. Les choix s’additionnent. Peu à peu, elles se transforment sous mes yeux. Ce ne sont pas des petites princesses, mais des filles bien dans leur peau. Je remarque leurs yeux rieurs. Elles se collent régulièrement à moi. Elles égrènent des « Papa » étonnés et infiniment tendres. Nous sommes les rois du monde. Je ne cesse de les regarder. Il y a chez elles le goût de vivre, d’être attentives. Et puis on passe à la caisse. Marline est encore trop petite pour atteindre le comptoir. D’un bond, elle saute sur la banque. Marie affole ses cheveux. Elle sort de chez le coiffeur. Nous avons acheté une dizaine de vêtements. Elles me remercient. Au retour, nous parlons beaucoup. Je leur explique. Les sujets se mélangent. Elles s’étonnent de tout, sont d’une curiosité insatiable. Elles veulent tout savoir. Me racontent leurs petites histoires. J’ai l’impression que nous ne touchons plus terre. Nous nous envolons peu à peu. Nous sommes au-dessus du monde. Leur légèreté est bénie. Je suis béni. C’est décidé, dimanche, je les emmène au cinéma. Et les voilà qui me disent qu’elles m’aiment. Je n’en reviens pas. À ce rythme-là, nous volons jusqu’à Fourvière sans coup férir.
Infiniment heureux d’avoir repris la parole sur mon blog. Aujourd’hui beaucoup de confidences personnelles. Quasi intimes.
Je sais bien que toute cette fragilité dévoilée peut surprendre, décontenancer. C’est que cette fragilité-là, d’une certaine façon, m’a beaucoup trahi.
Alors pourquoi ne pas l’assumer au grand jour. Ils me font rire, ceux qui m’accusent de faire sans cesse de l’autosatisfaction, d’être amoureux de moi-même, d’être nombriliste, d’une prétention indécente. Ceux-là, qu’ils viennent faire un tour dans ma vie privée comme on dit ! Ils auront la surprise de constater que je pleure plus souvent qu’à mon tour… Mais aujourd’hui, j’ai décidé de ne plus pleurer. Je veux être un homme libre, et si la chance s’y met : amoureux. Il n’y a pas de plus grande chance au monde que d’être aimé ! Enfin, on n’est plus seul avec soi-même. Comme délivré…
Comme ils ont raison ceux qui disent : « Faure est un grand sentimental. » Ils le disent parfois avec ironie, parfois avec tendresse ou étonnement. Parfois même avec respect. Toujours est-il qu’ils ont raison dans tous les cas de figure : J’assume, comme j’assume d’être un homme de théâtre.
Philippe Faure
Et pourtant, je n’étais pas mort.
J’étais comme absent de moi-même ?
J’étais dans l’absence de l’autre.
Et c’est le genre d’attente qui vous mine de l’intérieur. On se dit que l’autre est dans la même souffrance, que du coup il y a une sorte d’équilibre dans ce temps terrible de l’absence. Mais pas du tout. L’autre vit sa vie et se jette dans des bras disponibles. C’est une autre manière de passer le temps ! Au fond, chacun fait ce qu’il veut de son temps libre. Quand je pense que certains prétendent que le couple n’est pas un modèle de démocratie !
Mais pourquoi diable aime-t-on toujours celle qui ne vous aime pas ?
C’est si simple et si doux d’aimer celle qui vous aime ?
Voilà bien une question dérangeante.
La plupart du temps, on s’obstine douloureusement. Peut-être a-t-on l’impression que l’amour se conquiert, alors qu’évidemment il se donne.
Reprenons donc nos esprits, et soyons attentifs à celle qui a envie de vous aimer. C’est ce désir qui rend amoureux. Puisque tout naturellement nous n’existons que dans le regard de l’autre. S’il n’y a plus de regard posé sur nous, nous sommes tout juste bons à jeter aux oubliettes, ou alors à s’inventer une vie de célibataire. En un mot, à décider que l’on se suffit à soi-même. J’ai toujours pensé qu’être amoureux est le sens de la vie. Parfois il convient d’admettre que l’autre vous regarde de travers. Alors il faut prendre ses jambes à son cou et s’enfuir dans la tendresse de celle qui n’existe pas encore et qui n’existera que lorsque vous serez-là !
Un très haut fonctionnaire du Ministère de la Culture me dit à propos d’une promesse de l’Etat : « Promesse ne veut pas dire engagement. » Je n’ai pas pu m’empêcher de lui rétorquer que du coup il n’était pas étonnant d’en être là où nous en sommes en France.
La fin de semaine risque d’être décisive quant à l’avenir de la Croix-Rousse. Il n’est pas encore temps de rentrer dans les détails. Toujours est-il qu’une certaine tension règne (j’y reviens vite).
Hier, première de La Douleur. Blanc. Duras. Chéreau. Salle prise d’assaut. Triomphe absolu. Salle debout. Applaudissements quasi frénétiques. Dominique Blanc est une femme merveilleusement douce. J’ai été frappé par la façon qu’elle a de beaucoup vous remercier comme toujours consciente que nous ne sommes rien les uns sans les autres. Son interprétation du texte de Duras est délicate, sobre, tout juste grave, pleine d’innocence, d’une profondeur jamais appuyée. Son art est juste en équilibre entre la réalité et l’imaginaire. C’est beau et humble. C’est d’une humanité discrète.
Je lis une longue interview d’Emmanuelle Seigner. Belle actrice (que j’adore) qui parle de son couple avec Roman Polanski. Elle dit : « Roman Polanski vous aime même si vous êtes vieille et moche. C’est chouette la longue route. » (Ils sont mariés depuis 20 ans.) À propos de ces 20 ans de mariage, elle dit : « Au bout de si longtemps ça devient bien. »
Il y a la brutalité des temps.
Aujourd’hui, il y avait l’éclaircie de mes filles. Tous les trois, Marie (10 ans), Marline (8 ans) et moi, avons cédé à ce moment délicieux où je les habille. L’une me tient la main. L’autre s’accroche à mon bras. Et nous voilà dans un grand magasin à la mode. Elles rient, elles s’amusent de notre trio infernal. Elles sont heureuses que je sois là au milieu d’elles. Depuis plusieurs semaines, je ne partage plus leur quotidien. Alors, cet après-midi, c’est une sorte d’échappée belle. Nous décidons qu’aujourd’hui je ne chercherai pas à influencer leurs choix. Elles s’habilleront comme elles le désirent. Quel bonheur, quelle chance que de pouvoir leur faire plaisir ! Les voilà virevoltantes devant les rayonnages du magasin. Elles s’échappent, reviennent, disparaissent, elles sont partout à la fois. Marline est attirée par tout ce qui a des couleurs vives. Marie avec son mètre cinquante-cinq s’aventure vers tout ce qui peut la rendre femme. Elle est coquette, séductrice, un peu canaille. L’une et l’autre sont amoureuses de la vie, et moi je suis un père amoureux. Les vendeuses s’extasient devant leur joie de vivre. C’est un peu épique ! les essayages sont relativement délirants. Une maman me félicite de mon calme. Une très jolie maman d’ailleurs !... Je tente de contrôler leur frénésie et, par là même, la situation. Les choix s’additionnent. Peu à peu, elles se transforment sous mes yeux. Ce ne sont pas des petites princesses, mais des filles bien dans leur peau. Je remarque leurs yeux rieurs. Elles se collent régulièrement à moi. Elles égrènent des « Papa » étonnés et infiniment tendres. Nous sommes les rois du monde. Je ne cesse de les regarder. Il y a chez elles le goût de vivre, d’être attentives. Et puis on passe à la caisse. Marline est encore trop petite pour atteindre le comptoir. D’un bond, elle saute sur la banque. Marie affole ses cheveux. Elle sort de chez le coiffeur. Nous avons acheté une dizaine de vêtements. Elles me remercient. Au retour, nous parlons beaucoup. Je leur explique. Les sujets se mélangent. Elles s’étonnent de tout, sont d’une curiosité insatiable. Elles veulent tout savoir. Me racontent leurs petites histoires. J’ai l’impression que nous ne touchons plus terre. Nous nous envolons peu à peu. Nous sommes au-dessus du monde. Leur légèreté est bénie. Je suis béni. C’est décidé, dimanche, je les emmène au cinéma. Et les voilà qui me disent qu’elles m’aiment. Je n’en reviens pas. À ce rythme-là, nous volons jusqu’à Fourvière sans coup férir.
Infiniment heureux d’avoir repris la parole sur mon blog. Aujourd’hui beaucoup de confidences personnelles. Quasi intimes.
Je sais bien que toute cette fragilité dévoilée peut surprendre, décontenancer. C’est que cette fragilité-là, d’une certaine façon, m’a beaucoup trahi.
Alors pourquoi ne pas l’assumer au grand jour. Ils me font rire, ceux qui m’accusent de faire sans cesse de l’autosatisfaction, d’être amoureux de moi-même, d’être nombriliste, d’une prétention indécente. Ceux-là, qu’ils viennent faire un tour dans ma vie privée comme on dit ! Ils auront la surprise de constater que je pleure plus souvent qu’à mon tour… Mais aujourd’hui, j’ai décidé de ne plus pleurer. Je veux être un homme libre, et si la chance s’y met : amoureux. Il n’y a pas de plus grande chance au monde que d’être aimé ! Enfin, on n’est plus seul avec soi-même. Comme délivré…
Comme ils ont raison ceux qui disent : « Faure est un grand sentimental. » Ils le disent parfois avec ironie, parfois avec tendresse ou étonnement. Parfois même avec respect. Toujours est-il qu’ils ont raison dans tous les cas de figure : J’assume, comme j’assume d’être un homme de théâtre.
Philippe Faure
vendredi 16 janvier 2009
Dans la froidure de l’hiver
Revu en partie hier soir à la télévision Lucie Aubrac de Claude Berri. La Résistance est une période qui m’a toujours impressionné. À plusieurs reprises, j’ai tenté d’écrire une pièce sur ce moment d’histoire. Malheureusement, toutes mes tentatives sont restées vaines. L’idée est ancrée en moi et je ne désespère pas un jour de trouver "le bon angle d’attaque", si j’ose dire.
Pour en revenir au film, je suis fasciné par l’interprétation de Patrice Chéreau en Jean Moulin. J’adore cet acteur (comme metteur en scène, il est mon dieu avec Antoine Vitez). Ce visage impassible, bouche serrée, yeux quasi exorbités "pris" dans une sorte de fixité aux aguets, sa voix sombre et neutre, quelque chose de grave et de secret transparaît, comme l’inquiétude d’un drame qui couve. J’ai souvent aimé les metteurs en scène acteurs (Berri, Chéreau, Boëglin, Planchon, Jouvet…). Ils ont un poids qui impose un jeu retenu, presque silencieux.
Au cœur du film, la trahison. J’ai beaucoup été trahi dans ma vie, et jamais je n’ai su gérer une trahison. J’ai toujours été stupéfait que l’on puisse trahir "l’autre". Je n’ai jamais compris que l’on trahisse. Du coup, je n’ai jamais eu à pardonner car on ne pardonne que lorsqu’on a été blessé. Or, les trahisons ne m’ont jamais vraiment blessé. Je m’en suis désintéressé et j’ai abandonné les "traîtres" sur le bord de la route.
Aujourd’hui, c’est un comble. La presse est pleine du retour de Jean-Marie Messier. Qui plus est, il s’exprime à longueur de colonnes sur son diagnostic de la crise financière. Décidemment, les journalistes n’ont peur de rien, eux qui l’ont assassiné à coups d’éditoriaux vengeurs. Moi, Jean-Marie Messier, ce qu’il dit, je m’en fous, mais alors à un point…
Les gros buveurs de café ont davantage d’hallucinations que les consommateurs normaux selon une étude britannique… Maintenant, je comprends mieux pourquoi j’hallucine aussi souvent.
Julien Dray aurait dépensé 350.000 € avec sa carte bleue. On dit qu’au plan politique il a pris du recul. C’est bien le moins, non ?
315 enfants palestiniens sont morts à Gaza. C’est incroyable qu’en 2009 les enfants viennent au monde pour mourir sous des pluies de roquettes. Pourquoi le monde ne veut-il pas être en paix ? avec lui-même.
Vu un reportage sur des soldats dans un tank. Sincèrement qu’est-ce qu’il y a de plus con qu’un tank ? A quoi ça sert ? Ça sert à tuer, et ça tuer, on ne peut pas dire que ça serve à grand chose ! Si ce n’est à tuer encore. Et après, on fait quoi ? Non décidemment, le tank est l’une des inventions les plus cons qu’aient imaginées les ingénieurs. Il y en a d’autres, comme par exemple les sous-marins nucléaires. Ça aussi c’est gratiné comme invention.
Hier au soir, retrouvé une vieille (!) connaissance en anorak rouge. Ces retrouvailles m’ont profondément ému. J’ai eu l’impression de me retrouver moi-même. J’ai écrit, il y a quelques années, une pièce, Il voulait voir naître une étoile filante. L’histoire d’un père et d’un fils autiste dans un pré, la nuit, à guetter les étoiles filantes. Le personnage du fils était vêtu d’un gros anorak bleu. Décidemment, les anoraks me poursuivent. Enfin, hier au soir, c’est moi qui ai rattrapé l’anorak rouge par la manche, sinon il s’enfuyait ; et c’eût été vraiment dommage. D’ailleurs, j’ai son numéro de téléphone. Sauvé !
La Billetterie de notre théâtre explose. Chaque jour, les locations s’affolent. Le Nouveau Testament et Andromaque font salle comble… et les spectacles suivants affichent complet. Nous sommes à 9.600 abonnés. Nous jouons presque tous les jours depuis septembre (y compris les 15 jours de vacances d’hiver ; Noël, jour de l’an). J’ai l’impression d’habiter dans cette maison, où l’ambiance de l’équipe n’a jamais été aussi bonne. Elle accomplit (l’équipe) sa mission dans une sorte de plénitude et le public le sent, le ressent.
Quelle chance de diriger un théâtre aussi fréquenté. Et le public est si mélangé, si métissé . C’est le peuple du Théâtre de la Croix-Rousse. Génial !
Il y a une petite quinzaine de jours, j’ai mis ma vie personnelle "au clair". Et aujourd’hui, je suis un homme libre. Je n’ai plus à fuir (à me fuir). Il y a longtemps que je n’avais pas été aussi fier de moi. Enfin, je n’ai plus à "faire semblant".
Je lis cette phrase de George W. Bush : « Je veux juste que vous sachiez que quand nous parlons de guerre, c’est en fait de la paix dont nous parlons. »
Celle-ci encore : « Je sais que l’homme et le poisson peuvent coexister pacifiquement. » Il était vraiment grand temps que ce président-là rentre à son ranch, et s’occupe de ses barbecues !
Avant-hier, les trottoirs de Lyon, les places et les rues étaient dangereusement gelés. Tout le monde glissait, dérapait, se tenait aux murs des immeubles ! N’était-ce pas une sorte de métaphore de notre société, qui a tant de mal à marcher droit.
Philippe Faure
Pour en revenir au film, je suis fasciné par l’interprétation de Patrice Chéreau en Jean Moulin. J’adore cet acteur (comme metteur en scène, il est mon dieu avec Antoine Vitez). Ce visage impassible, bouche serrée, yeux quasi exorbités "pris" dans une sorte de fixité aux aguets, sa voix sombre et neutre, quelque chose de grave et de secret transparaît, comme l’inquiétude d’un drame qui couve. J’ai souvent aimé les metteurs en scène acteurs (Berri, Chéreau, Boëglin, Planchon, Jouvet…). Ils ont un poids qui impose un jeu retenu, presque silencieux.
Au cœur du film, la trahison. J’ai beaucoup été trahi dans ma vie, et jamais je n’ai su gérer une trahison. J’ai toujours été stupéfait que l’on puisse trahir "l’autre". Je n’ai jamais compris que l’on trahisse. Du coup, je n’ai jamais eu à pardonner car on ne pardonne que lorsqu’on a été blessé. Or, les trahisons ne m’ont jamais vraiment blessé. Je m’en suis désintéressé et j’ai abandonné les "traîtres" sur le bord de la route.
Aujourd’hui, c’est un comble. La presse est pleine du retour de Jean-Marie Messier. Qui plus est, il s’exprime à longueur de colonnes sur son diagnostic de la crise financière. Décidemment, les journalistes n’ont peur de rien, eux qui l’ont assassiné à coups d’éditoriaux vengeurs. Moi, Jean-Marie Messier, ce qu’il dit, je m’en fous, mais alors à un point…
Les gros buveurs de café ont davantage d’hallucinations que les consommateurs normaux selon une étude britannique… Maintenant, je comprends mieux pourquoi j’hallucine aussi souvent.
Julien Dray aurait dépensé 350.000 € avec sa carte bleue. On dit qu’au plan politique il a pris du recul. C’est bien le moins, non ?
315 enfants palestiniens sont morts à Gaza. C’est incroyable qu’en 2009 les enfants viennent au monde pour mourir sous des pluies de roquettes. Pourquoi le monde ne veut-il pas être en paix ? avec lui-même.
Vu un reportage sur des soldats dans un tank. Sincèrement qu’est-ce qu’il y a de plus con qu’un tank ? A quoi ça sert ? Ça sert à tuer, et ça tuer, on ne peut pas dire que ça serve à grand chose ! Si ce n’est à tuer encore. Et après, on fait quoi ? Non décidemment, le tank est l’une des inventions les plus cons qu’aient imaginées les ingénieurs. Il y en a d’autres, comme par exemple les sous-marins nucléaires. Ça aussi c’est gratiné comme invention.
Hier au soir, retrouvé une vieille (!) connaissance en anorak rouge. Ces retrouvailles m’ont profondément ému. J’ai eu l’impression de me retrouver moi-même. J’ai écrit, il y a quelques années, une pièce, Il voulait voir naître une étoile filante. L’histoire d’un père et d’un fils autiste dans un pré, la nuit, à guetter les étoiles filantes. Le personnage du fils était vêtu d’un gros anorak bleu. Décidemment, les anoraks me poursuivent. Enfin, hier au soir, c’est moi qui ai rattrapé l’anorak rouge par la manche, sinon il s’enfuyait ; et c’eût été vraiment dommage. D’ailleurs, j’ai son numéro de téléphone. Sauvé !
La Billetterie de notre théâtre explose. Chaque jour, les locations s’affolent. Le Nouveau Testament et Andromaque font salle comble… et les spectacles suivants affichent complet. Nous sommes à 9.600 abonnés. Nous jouons presque tous les jours depuis septembre (y compris les 15 jours de vacances d’hiver ; Noël, jour de l’an). J’ai l’impression d’habiter dans cette maison, où l’ambiance de l’équipe n’a jamais été aussi bonne. Elle accomplit (l’équipe) sa mission dans une sorte de plénitude et le public le sent, le ressent.
Quelle chance de diriger un théâtre aussi fréquenté. Et le public est si mélangé, si métissé . C’est le peuple du Théâtre de la Croix-Rousse. Génial !
Il y a une petite quinzaine de jours, j’ai mis ma vie personnelle "au clair". Et aujourd’hui, je suis un homme libre. Je n’ai plus à fuir (à me fuir). Il y a longtemps que je n’avais pas été aussi fier de moi. Enfin, je n’ai plus à "faire semblant".
Je lis cette phrase de George W. Bush : « Je veux juste que vous sachiez que quand nous parlons de guerre, c’est en fait de la paix dont nous parlons. »
Celle-ci encore : « Je sais que l’homme et le poisson peuvent coexister pacifiquement. » Il était vraiment grand temps que ce président-là rentre à son ranch, et s’occupe de ses barbecues !
Avant-hier, les trottoirs de Lyon, les places et les rues étaient dangereusement gelés. Tout le monde glissait, dérapait, se tenait aux murs des immeubles ! N’était-ce pas une sorte de métaphore de notre société, qui a tant de mal à marcher droit.
Philippe Faure
mercredi 14 janvier 2009
Les Vœux du Président
Nicolas Sarkozy aurait-il lu mon blog hier ?
Je réclamais "tous les pouvoirs" aux artistes. Or à Nîmes, lors de ses vœux au milieu culturel, il a délivré un message "d’amour" aux créateurs. Ajoutant même que dans le domaine amoureux, "les preuves" comptent plus que "les mots". Aussitôt dit, aussitôt fait. Concernant le spectacle vivant, il a annoncé le déblocage de la totalité des crédits mis en réserve, soit un bon tiers de la centaine de millions gelés dans le budget de la culture.
Semble-t-il, il s’est éloigné de la notion "d’obligation de résultats".
Il a réaffirmé "son attachement au régime spécifique de l’intermittence".
Formidables nouvelles, donc. J’ai suffisamment par le passé critiqué sa vision étroite de la culture pour aujourd’hui me réjouir de cette intervention inespérée.
Hier, dans mon blog, je parlais de la France qui va assez bien et de la France qui va plutôt mal. Appelant Claude Lévi-Strauss à la rescousse, Nicolas Sarkozy a parlé de l’identité de la France, et dans "identité", nous retrouvons ce qui fait la spécificité de notre démocratie : Liberté, égalité, fraternité.
Enfin, le Président parle aux artistes.
Philippe Faure
Je réclamais "tous les pouvoirs" aux artistes. Or à Nîmes, lors de ses vœux au milieu culturel, il a délivré un message "d’amour" aux créateurs. Ajoutant même que dans le domaine amoureux, "les preuves" comptent plus que "les mots". Aussitôt dit, aussitôt fait. Concernant le spectacle vivant, il a annoncé le déblocage de la totalité des crédits mis en réserve, soit un bon tiers de la centaine de millions gelés dans le budget de la culture.
Semble-t-il, il s’est éloigné de la notion "d’obligation de résultats".
Il a réaffirmé "son attachement au régime spécifique de l’intermittence".
Formidables nouvelles, donc. J’ai suffisamment par le passé critiqué sa vision étroite de la culture pour aujourd’hui me réjouir de cette intervention inespérée.
Hier, dans mon blog, je parlais de la France qui va assez bien et de la France qui va plutôt mal. Appelant Claude Lévi-Strauss à la rescousse, Nicolas Sarkozy a parlé de l’identité de la France, et dans "identité", nous retrouvons ce qui fait la spécificité de notre démocratie : Liberté, égalité, fraternité.
Enfin, le Président parle aux artistes.
Philippe Faure
mardi 13 janvier 2009
« Aux artistes les pleins pouvoirs »
Depuis le début de la saison, toujours la même ferveur du public. Les salles sont pleines à ras bord. Les locations journalières dépassent tout ce que nous avons connu jusqu’ici. De ce constat, je ne tire aucune gloriole, même si cela est réjouissant bien sûr.
Au contraire, une inquiétude ne me quitte pas. C’est ce que j’exprime régulièrement dans ce blog : que notre responsabilité n’a jamais été aussi grande. Le public a donc confiance en nous, puisque malgré la froidure, la crise ambiante, l’angoisse du lendemain, il vient de plus en plus nombreux dans notre théâtre. J’allais écrire, il vient de plus en plus disponible. Les spectacles des quatre prochains mois affichent quasiment tous complets (Laurent Gaudé ; la Cie A’Corps ; Duras, Chéreau et Dominique Blanc ; Shakespeare et Macbeth ; Feydeau ; Camus ; Sartre…). Alors ? Sans doute toutes ces années de travail inlassable ont-elles créé un terrain propice à la rencontre. D’une certaine manière, nous ne programmons pas de spectacles, nous invitons les uns et les autres à se rencontrer et évidemment à dialoguer. Les uns : les poètes, les artistes. Les autres : le peuple ! (toujours cette référence au génial Victor Hugo). Nous avons (l’équipe de la Croix-Rousse) la chance d’en être les intermédiaires nécessaires. Et cette chance, nous l’assumons avec de plus en plus d’humilité, de sens des responsabilités.
La politique (le politique) a renoncé à créer les conditions de cet indispensable dialogue où les idées s’échangent, les idéaux ressurgissent, les horizons sortent de terre. La politique, depuis si longtemps, ne s’est occupée que d’elle-même, que de son propre avenir (ce qui très malheureusement a été le cas lors du dernier congrès du PS). La politique n’écoute plus le peuple, comme si le peuple n’était pas à "la hauteur des enjeux", n’était pas digne d’intérêt.
Or, ici à la Croix-Rousse, nous avons une confiance absolue dans ce peuple de France : le peuple qui va assez bien et le peuple qui va plutôt mal. Nous pensons qu’il ne rêve que d’une chose : qu’on lui propose de s’épauler les uns les autres. Intellectuellement bien sûr, car aujourd’hui peu de vérités sont inébranlables ; toutes les vérités doivent s’adapter à un monde qui ne cesse d’être en mouvement. Fraternellement aussi, car la solitude nous guette tous, qui que nous soyons. Plus que jamais, j’ai conscience que le théâtre ne triche pas avec l’humanité. Il affronte à mains nues les contradictions, les doutes et les peurs de l’époque. Le théâtre, cet art si modeste, si artisanal, a en lui une énergie sidérante. Il prend "les choses en main", si j’ose dire. Il crée de la beauté morale (même quand il se rate). Le théâtre a ceci de particulier que chacune de ses tentatives est pour le moins un acte poétique. Et cet acte, dans sa fragilité, cherche toujours à rassembler, à donner un sens à nos vies. Voilà, le grand mot lâché : le sens. C’est ce qui fait que les poètes nous sont aussi nécessaires que l’eau ou l’oxygène. Leurs mots nous oxygènent le cerveau ; le contraire de ce que fait la politique qui asphyxie nos rêves.
Quelle tristesse aujourd’hui que de voir le Ministère de la Culture réduire les artistes à des êtres encombrants et inutiles. Ce même ministère les culpabilise chaque jour davantage. Il les assaille d’humiliations. Il ne comprend pas (parce qu’il n’est pas sur le terrain de la pensée) que les artistes excitent les consciences. Il décide tout "de là-haut", de sa prétention remplie d’ignorance. Enfin Madame le ministre, nous vous en prions : Laissez vivre les artistes. Donnez leur les "pleins pouvoirs". Ne rognez pas systématiquement leurs désirs. Oui décidemment, même si cela demande beaucoup d’énergie, c’est une chance d’être un "contre-pouvoir ".
Vu hier l’émission sur Jean-Paul Belmondo. Bouleversante interview. J’ai toujours adoré cet acteur, cet homme. Aujourd’hui le voilà abîmé par un coup du sort. Mais le regard est intact : malicieux, tendre, sincère. Et les plissures de cette bouche tordue par une demi-paralysie : rigolardes, naïves, amicales. Il y a de l’enfance dans ce visage aux traits grossis et profonds. Il y a surtout, qui vibre dans cette voix si particulière, un amour invétéré de la vie. C’est un artiste de la plus belle espèce : qui nous donne envie de jouer. C’est un homme admirable qui force l’admiration, même si, à vrai dire, il n’y a pas besoin de beaucoup se forcer pour l’aimer. Longue vie à lui.
Appris le coma de Claude Berri. Je ne saurais juger le producteur ni le metteur en scène. Mais l’acteur qu’il fut dans un certain nombre de films m’a toujours paru remarquable. Son livre (j’ai oublié le titre), récit impressionniste de sa vie était d’une qualité d’écriture surprenante. Ce bougonnement dans son visage un peu renfrogné, cette tristesse toujours dans son regard un peu bas, ses cheveux dépeignés, cette façon de parler toujours une cigarette entre les doigts, avec précipitation, gravité et étonnement… Claude Berri m’a toujours intrigué et fasciné. Après avoir rédigé ce billet, j’apprends que Claude Berri est mort.
Pris un café avec Sylvie Testud. Sans doute l’une de nos plus grandes comédiennes (si ce n’est pas la plus grande). Elle enchaîne film sur film. Elle souffre le martyre de ne plus pouvoir fumer dans les cafés (elle qui fume 2 ou 3 paquets de cigarettes par jour). Elle ne s’arrête jamais d’avoir envie de faire. Donc elle s’arrange tout le temps pour avoir "à faire".
Actuellement à la Croix-Rousse : Le Nouveau Testament de Guitry. Porte le spectacle un acteur qui me bluffe tous les soirs : François Marthouret. Il y a du génie dans son jeu, et l’homme est si fraternel. Il est un spectacle à lui tout seul. C’est injuste de dire cela, car le spectacle lui-même est de premier ordre.
Toujours les bombes à Gaza. Et dire que la guerre dure depuis 60 ans.
Pour finir, écrivons que nous allons, ici à la Croix-Rousse, pratiquer la Politique des poètes, en espérant que bientôt la politique, celle qui normalement devrait nous gouverner, réinvente la liberté, l’égalité et la fraternité.
Philippe Faure
Au contraire, une inquiétude ne me quitte pas. C’est ce que j’exprime régulièrement dans ce blog : que notre responsabilité n’a jamais été aussi grande. Le public a donc confiance en nous, puisque malgré la froidure, la crise ambiante, l’angoisse du lendemain, il vient de plus en plus nombreux dans notre théâtre. J’allais écrire, il vient de plus en plus disponible. Les spectacles des quatre prochains mois affichent quasiment tous complets (Laurent Gaudé ; la Cie A’Corps ; Duras, Chéreau et Dominique Blanc ; Shakespeare et Macbeth ; Feydeau ; Camus ; Sartre…). Alors ? Sans doute toutes ces années de travail inlassable ont-elles créé un terrain propice à la rencontre. D’une certaine manière, nous ne programmons pas de spectacles, nous invitons les uns et les autres à se rencontrer et évidemment à dialoguer. Les uns : les poètes, les artistes. Les autres : le peuple ! (toujours cette référence au génial Victor Hugo). Nous avons (l’équipe de la Croix-Rousse) la chance d’en être les intermédiaires nécessaires. Et cette chance, nous l’assumons avec de plus en plus d’humilité, de sens des responsabilités.
La politique (le politique) a renoncé à créer les conditions de cet indispensable dialogue où les idées s’échangent, les idéaux ressurgissent, les horizons sortent de terre. La politique, depuis si longtemps, ne s’est occupée que d’elle-même, que de son propre avenir (ce qui très malheureusement a été le cas lors du dernier congrès du PS). La politique n’écoute plus le peuple, comme si le peuple n’était pas à "la hauteur des enjeux", n’était pas digne d’intérêt.
Or, ici à la Croix-Rousse, nous avons une confiance absolue dans ce peuple de France : le peuple qui va assez bien et le peuple qui va plutôt mal. Nous pensons qu’il ne rêve que d’une chose : qu’on lui propose de s’épauler les uns les autres. Intellectuellement bien sûr, car aujourd’hui peu de vérités sont inébranlables ; toutes les vérités doivent s’adapter à un monde qui ne cesse d’être en mouvement. Fraternellement aussi, car la solitude nous guette tous, qui que nous soyons. Plus que jamais, j’ai conscience que le théâtre ne triche pas avec l’humanité. Il affronte à mains nues les contradictions, les doutes et les peurs de l’époque. Le théâtre, cet art si modeste, si artisanal, a en lui une énergie sidérante. Il prend "les choses en main", si j’ose dire. Il crée de la beauté morale (même quand il se rate). Le théâtre a ceci de particulier que chacune de ses tentatives est pour le moins un acte poétique. Et cet acte, dans sa fragilité, cherche toujours à rassembler, à donner un sens à nos vies. Voilà, le grand mot lâché : le sens. C’est ce qui fait que les poètes nous sont aussi nécessaires que l’eau ou l’oxygène. Leurs mots nous oxygènent le cerveau ; le contraire de ce que fait la politique qui asphyxie nos rêves.
Quelle tristesse aujourd’hui que de voir le Ministère de la Culture réduire les artistes à des êtres encombrants et inutiles. Ce même ministère les culpabilise chaque jour davantage. Il les assaille d’humiliations. Il ne comprend pas (parce qu’il n’est pas sur le terrain de la pensée) que les artistes excitent les consciences. Il décide tout "de là-haut", de sa prétention remplie d’ignorance. Enfin Madame le ministre, nous vous en prions : Laissez vivre les artistes. Donnez leur les "pleins pouvoirs". Ne rognez pas systématiquement leurs désirs. Oui décidemment, même si cela demande beaucoup d’énergie, c’est une chance d’être un "contre-pouvoir ".
Vu hier l’émission sur Jean-Paul Belmondo. Bouleversante interview. J’ai toujours adoré cet acteur, cet homme. Aujourd’hui le voilà abîmé par un coup du sort. Mais le regard est intact : malicieux, tendre, sincère. Et les plissures de cette bouche tordue par une demi-paralysie : rigolardes, naïves, amicales. Il y a de l’enfance dans ce visage aux traits grossis et profonds. Il y a surtout, qui vibre dans cette voix si particulière, un amour invétéré de la vie. C’est un artiste de la plus belle espèce : qui nous donne envie de jouer. C’est un homme admirable qui force l’admiration, même si, à vrai dire, il n’y a pas besoin de beaucoup se forcer pour l’aimer. Longue vie à lui.
Appris le coma de Claude Berri. Je ne saurais juger le producteur ni le metteur en scène. Mais l’acteur qu’il fut dans un certain nombre de films m’a toujours paru remarquable. Son livre (j’ai oublié le titre), récit impressionniste de sa vie était d’une qualité d’écriture surprenante. Ce bougonnement dans son visage un peu renfrogné, cette tristesse toujours dans son regard un peu bas, ses cheveux dépeignés, cette façon de parler toujours une cigarette entre les doigts, avec précipitation, gravité et étonnement… Claude Berri m’a toujours intrigué et fasciné. Après avoir rédigé ce billet, j’apprends que Claude Berri est mort.
Pris un café avec Sylvie Testud. Sans doute l’une de nos plus grandes comédiennes (si ce n’est pas la plus grande). Elle enchaîne film sur film. Elle souffre le martyre de ne plus pouvoir fumer dans les cafés (elle qui fume 2 ou 3 paquets de cigarettes par jour). Elle ne s’arrête jamais d’avoir envie de faire. Donc elle s’arrange tout le temps pour avoir "à faire".
Actuellement à la Croix-Rousse : Le Nouveau Testament de Guitry. Porte le spectacle un acteur qui me bluffe tous les soirs : François Marthouret. Il y a du génie dans son jeu, et l’homme est si fraternel. Il est un spectacle à lui tout seul. C’est injuste de dire cela, car le spectacle lui-même est de premier ordre.
Toujours les bombes à Gaza. Et dire que la guerre dure depuis 60 ans.
Pour finir, écrivons que nous allons, ici à la Croix-Rousse, pratiquer la Politique des poètes, en espérant que bientôt la politique, celle qui normalement devrait nous gouverner, réinvente la liberté, l’égalité et la fraternité.
Philippe Faure
lundi 29 décembre 2008
De Marc Aurèle aux vêtements chauds en passant par Bethléem
Il y a l’évidence par Marc Aurèle : « Accomplir chaque action comme si c’était la dernière. » Pour tout être de bonne volonté, cela crée une responsabilité supérieure : que cette dernière action ne soit pas une mauvaise action. J’avoue craindre sans cesse de déroger à cette évidence. Alors je me concentre de plus en plus sur les actes de ma vie. J’éloigne de moi, autant que faire se peut, la désinvolture, la lâcheté, la facilité, l’habileté. Je tente à chaque fois la rigueur nécessaire. C’est parfois harassant. J’ai beaucoup fui ma vie, à la vérité.
Encore cette évidence de Marc Aurèle : « Exercez-vous à regarder les choses dans leur nudité. » Je repense à la Déclaration des Droits de l’Homme de 1789, et aux mesures qui doivent conduire au bonheur commun : http://
1/ Secours aux plus démunis.
2/ Distribution aux indigents des biens pris aux ennemis de la révolution.
3/ Taxation, châtiments des accapareurs.
Et Benjamin Constant d’affirmer : « Que l’autorité se borne à être juste, nous nous chargerons d’être heureux. »
Et Kant : « Seule la droiture morale décide de la valeur d’une vie. »
Diriger un théâtre, tout en mettant en scène, en écrivant, en jouant, en inventant le quotidien d’une maison presque toujours ouverte, c’est être en mouvement. Il ne s’agit pas évidemment de créer "du temps vide". Il s’agit de créer des espaces de liberté qui rendent accessibles "les œuvres capitales de l’humanité au plus grand nombre" (décret du 29 juillet 1959).
Quand on est libre, on est disponible. Et c’est cette disponibilité-là qu’il faut chercher dans l’autre, en chacun. Alors nous serons rassemblés dans "l’ordre de l’esprit". Nietzsche évoquait la religion du bien-être. Il s’insurgeait "contre l’idéologie du Troupeau" ; contre "l’aspiration servile au repos", s’emportait contre "le culte des loisirs », qui flatte la paresse. Voilà bien une attitude désastreuse : la paresse. Il y a tant à faire, tant à donner, tant à aimer. Surmontons les résistances, ne laissons pas s’installer le laisser-aller, le fatalisme, la résignation ou le cynisme. Toujours Nietzsche : « Soyons les poètes de notre existence, inventons notre vie. » La paresse me terrorise et je dois reconnaître que je lui mène une guerre permanente.
Pour revenir à Spinoza (pourquoi pas) : « Le désir comme une puissance de vie, comme le légitime mouvement vers l’estime de soi et la joie de vivre. » La paresse et le désir, voilà bien deux ennemis irréductibles.
Prennent fin six mois d’intense travail à la Croix-Rousse. Trois mois de répétitions pour le diptyque Zola/Andersen, et trois mois de représentations. Pas loin d’une cinquantaine de représentations de La Petite Fille aux allumettes et de Thérèse Raquin (en alternance). Des salles pleines, une critique élogieuse dans son ensemble, beaucoup de confrères se sont déplacés. Mais c’est surtout la fréquentation quotidienne de ces deux monstres sacrés que sont Zola et Andersen. Ils nous ont "tirés vers le haut" comme on dit vulgairement. Ils nous ont inspirés : Zola avec son regard impitoyable sur la condition humaine. Oui, nous sommes capables d’être monstrueux et cette monstruosité-là est en nous. Il y a comme un plaisir sauvage à s’y résoudre. Nous sommes capables de dépasser toutes les limites de la raison. Par amour ? Plutôt par orgueil, par vanité, par goût de la perdition, par détestation de soi. Comme si à l’évidence nous prenions conscience que nous ne sommes pas "aimables". Zola, une force de la nature, un monstre évidemment. Un critique a salué l’audace du spectacle : C’est que Zola nous a fasciné dans son "emportement viscéral".
Andersen, lui qui sait regarder chaque chose, chaque être, chaque mouvement sur terre, avec la grâce d’un poète, mais qui, si j’ose dire, "ne fait pas de cadeau". Il tue presque tout ce qu’il regarde. Il nous dit par-là (me semble-t-il), ne faites pas comme moi, "sauvez le monde". Et les poètes sauvèrent le monde parce qu’ils surent dépasser sa brutalité, pour nous inviter à une légèreté soudain retrouvée. Les deux spectacles partent en tournée dès le début du mois de janvier (jusqu’en avril). Quelle chance avons-nous de tourner autant depuis cinq ou six ans. C’est aussi sur les routes que le théâtre prend tout son sens…
Le jour de Noël, René Gonzalez (directeur du théâtre de Vidy. Le théâtre peut-être le plus inventif d’Europe.) est venu voir La Petite Fille aux allumettes. Ensuite pot-au-feu au bistrot de Lyon. Je dois beaucoup à cet homme (vraiment beaucoup). Il m’a fait confiance à un moment où j’avais perdu toute confiance en moi. Il m’a traité à cette époque d’égal à égal. Il m’a soudain rendu la fierté d’être un homme de théâtre. C’est un compagnon de route. Un homme qui donne envie d’être digne. Bien sûr, comme dirait Brel, "Nous eûmes des orages…". Bien sûr "Mille fois je pris mon bagage", mais la force de nos désirs fut toujours centrifuge. Longue vie à lui, si solitaire et pourtant si au milieu des autres. René Gonzalez c’est un arbre dont les racines sont enfouies si profond qu’il est indéracinable.
Pinter est mort. Je me souviens avec une extrême émotion de la mise en scène de No Man’s Land de Planchon. Distribution vertigineuse : Michel Bouquet, Jean Bouise, Guy Tréjean, André Marcon. Spectacle mémorable. Vu l’autre nuit un documentaire justement sur Planchon. Depuis quatre ou cinq ans, je lui propose de créer un spectacle à la Croix-Rousse avec de jeunes comédiens, et presque sans décor. J’ai eu envie qu’il retrouve chez nous sa liberté des débuts, son innocence. À chaque fois, il accepte ma proposition puis deux jours après s’embarque sur des propositions redondantes mille fois expérimentées. Dommage. Arriverai-je à le convaincre de se débarrasser de ses décors d’opéra ? Toujours est-il que je me considère comme un enfant de Planchon. Ah ! Tartuffe ! Ah ! Athalie ! Ah ! Périclès ! Ah ! Par-dessus bord, et ses Folies bourgeoises… Autant de spectacles que la jeune génération de metteurs en scène n’ont pas vus ! Le théâtre a de ces cruautés…
Quand même, Bernard Tapie dans Oscar sur France 2 le soir de Noël, faut le faire ! De Funès était un génie dans le rôle, il avait la grâce et la folie d’un oiseau pris dans les phares d’une voiture, en pleine nuit. Un oiseau qui se cogne contre une réalité malveillante et injuste. De Funès, un oiseau affolé aux prises avec tout le malheur du monde. Pathétique et maladroit, vibrionnant au-delà du raisonnable. Si seul qu’il fait peur et provoque un étonnement délirant. Tout le contraire de Bernard Tapie qui se regarde jouer, et pire, qui s’apprécie comme acteur ! La fin des haricots quoi ! Et puis c’est inutile de comparer l’incomparable.
Vu plusieurs fois Luchini ces jours-ci à la TV. Nous l’avons beaucoup accueilli à la Croix-Rousse. Nous fûmes complices. J’ai recherché, je crois son affection. Mais Luchini "n’aime pas". Il joue toujours à être lui-même. C’est fascinant et ennuyeux tout à la fois, car il ne nous surprend jamais. Quelle est sa vraie relation avec tous ses auteurs fétiches : La Fontaine, Péguy, Nietzsche, Hugo et les autres ? Mystère ! Sincère ou maligne ? Profonde ou amusée ? Au fond, la déception vient qu’il ne soit pas une énigme (comme Michel Bouquet). Il est si prévisible ! Cela dit nous avons beaucoup ri ensemble. Ce qui n’est pas rien !
Stupéfaction : Julien Dray s’achète des montres à 54000 €. Je l’ai souvent entendu s’insurger contre la politique de la Ville initiée par Sarkozy… L’abandon des banlieues, la réduction des subventions pour toutes les associations qui travaillent sur le terrain… Je lis qu’il est un "acheteur compulsif" ! Cette passion des montres… Soupçons d’enrichissement personnel. Certes il y a la présomption d’innocence. Mais tout de même, comment un homme normal peut-il s’acheter une montre à 54000 € et y prendre du plaisir. Ce mystère-là est désolant et pour le moins peu rassurant.
On annonce un froid glacial. Notre théâtre est bien chauffé. Il y aurait donc deux sortes de monde : celui qui meurt de froid, et celui qui est à l’abri bien au chaud ?... Cette question m’effraye et me rend si vulnérable. À ce propos, notre semaine des "vêtements chauds" (voir la vidéo)a dépassé toutes nos espérances. Les caisses profondes, alignées dans le hall, sont pleines de vêtements chauds (bonnets, gants, couvertures, anoraks, manteaux, etc.). Ce qui me bouleverse, c’est le soin avec lequel le public dépose ces vêtements dans les caisses. Tout est lavé, repassé, empaqueté avec parfois des rubans de fête autour. On sent beaucoup de délicatesse dans la façon de donner. Tous ces vêtements seront redistribués par le Secours Populaire. La représentation du 30 décembre recette entièrement reversée aux Restos du Cœur) est pleine.
J’aime que le théâtre sache aussi s’inscrire dans la réalité sociale. Ainsi le théâtre n’est-il plus un monde à part : C’est le monde ! (ambition shakespearienne, non ?)
Je redis ce que je répète sans cesse. Jean-Marc Avocat, dans le studio du théâtre, poursuit son aventure racinienne. Bientôt Andromaque (après Phèdre et Bérénice). Racine est un génie. Jean-Marc Avocat n’est pas loin d’en être un dans son genre. Quelle fierté de les avoir tous les deux dans notre théâtre pour une aussi longue durée. La saison prochaine, ils seront dans la grande salle avec leur trilogie d’enfer. Logique, non ?
Ce blog m’est devenu une respiration nécessaire. Au fur et à mesure, j’essaie de "m’y mettre à nu", de m’y retrouver derrière le directeur, derrière l’homme de théâtre. Je sais bien que j’y suis encore trop conciliant, trop bienveillant avec moi-même. Je voudrais y être encore plus "cru". En tout cas, je tends vers la lucidité. C’est déjà ça de gagné.
Pourquoi ai-je depuis quelque temps autant conscience de mon humble rôle sur terre et en même temps de ma volonté d’être utile. À la place où je suis, je ne me pardonnerais pas d’exiger tout de moi-même. Cette exigence me donne un goût nouveau d’avenir.
Je découvre les propos d’Olivier Py à propos de ses spectacles adaptés des contes de Grimm (que nous avons accueillis à la Croix-Rousse) : « Les enfants ont peut-être confiance en cette étrange poésie qui osera leur dire ce qu’ils n’osent pas demander. » Bravo pour cette vision : J’adhère. Il ajoute : « Les contes de Grimm manient des vérités inébranlables. » Grimm/Andersen : même combat.
Cette réplique d’Antigone apprise depuis toujours : « Je ne suis pas venue sur la terre pour partager la haine, mais pour partager l’Amour. » Évidemment !
Et tirées des Béatitudes : « Heureux ceux qui pleurent ; ils seront consolés. »
J’ai trois enfants. Un garçon, deux filles. Je me dis que c’est beau d’être père. J’espère être digne d’eux. J’aime les enfants. J’aime qu’ils aient besoin de moi. J’aime aussi leur indépendance d’enfant. On se retrouve alors sur l’essentiel. Ne jamais les trahir. Les aimer dans la clarté d’une vie assumée. Leur donner en exemple le courage d’être soi-même dans ce que l’on a de meilleur. Mon Dieu quelle responsabilité ! Surtout ne pas se réfugier derrière les soubresauts de nos vies.
Vu à la télévision deux films.
Charlie et la chocolaterie de Tim Burton avec Johnny Depp. Tout y est magnifique. C’est un film inspiré. Et à la fin, Johnny Depp découvre "le bonheur d’avoir une famille ».
Bienvenue chez les Ch’tis. Prétendre que Danny Boon est le "Pagnol du Nord" c’est un peu exagéré ! C’est surtout n’importe quoi ! Pagnol avait le sens du tragique. La simplicité de ses mots nous amenait directement à l’absolu de l’amour. Tout ça avec un naturel quasi-documentaire. L’âme humaine n’avait pas de secret pour lui. Vivement Pagnol !
Début janvier, c’est Sacha Guitry qui prend le relais dans la grande salle. Un sacré voyeur ! Il voit tout. Surtout ce qu’il ne faut pas voir. Il y a chez lui l’ivresse de dire des vérités (toutes bonnes à dire). Le style emporte tout sur son passage. Guitry c’est un déferlement.
Hier, il y eut 300 morts après l’attaque d’Israël contre le Hamas. Et un peuple qui pleure ses morts. L’opération militaire s’appelait "Plomb durci". Sans commentaire ! Décidemment, seuls les poètes nous consolent de la folie humaine. L’arbre de Bethléem est éteint ! C’est un cyprès de dix mètres de haut. Il est éteint en signe de protestation. Vivement que la lumière soit.
Philippe Faure
Encore cette évidence de Marc Aurèle : « Exercez-vous à regarder les choses dans leur nudité. » Je repense à la Déclaration des Droits de l’Homme de 1789, et aux mesures qui doivent conduire au bonheur commun : http://
1/ Secours aux plus démunis.
2/ Distribution aux indigents des biens pris aux ennemis de la révolution.
3/ Taxation, châtiments des accapareurs.
Et Benjamin Constant d’affirmer : « Que l’autorité se borne à être juste, nous nous chargerons d’être heureux. »
Et Kant : « Seule la droiture morale décide de la valeur d’une vie. »
Diriger un théâtre, tout en mettant en scène, en écrivant, en jouant, en inventant le quotidien d’une maison presque toujours ouverte, c’est être en mouvement. Il ne s’agit pas évidemment de créer "du temps vide". Il s’agit de créer des espaces de liberté qui rendent accessibles "les œuvres capitales de l’humanité au plus grand nombre" (décret du 29 juillet 1959).
Quand on est libre, on est disponible. Et c’est cette disponibilité-là qu’il faut chercher dans l’autre, en chacun. Alors nous serons rassemblés dans "l’ordre de l’esprit". Nietzsche évoquait la religion du bien-être. Il s’insurgeait "contre l’idéologie du Troupeau" ; contre "l’aspiration servile au repos", s’emportait contre "le culte des loisirs », qui flatte la paresse. Voilà bien une attitude désastreuse : la paresse. Il y a tant à faire, tant à donner, tant à aimer. Surmontons les résistances, ne laissons pas s’installer le laisser-aller, le fatalisme, la résignation ou le cynisme. Toujours Nietzsche : « Soyons les poètes de notre existence, inventons notre vie. » La paresse me terrorise et je dois reconnaître que je lui mène une guerre permanente.
Pour revenir à Spinoza (pourquoi pas) : « Le désir comme une puissance de vie, comme le légitime mouvement vers l’estime de soi et la joie de vivre. » La paresse et le désir, voilà bien deux ennemis irréductibles.
Prennent fin six mois d’intense travail à la Croix-Rousse. Trois mois de répétitions pour le diptyque Zola/Andersen, et trois mois de représentations. Pas loin d’une cinquantaine de représentations de La Petite Fille aux allumettes et de Thérèse Raquin (en alternance). Des salles pleines, une critique élogieuse dans son ensemble, beaucoup de confrères se sont déplacés. Mais c’est surtout la fréquentation quotidienne de ces deux monstres sacrés que sont Zola et Andersen. Ils nous ont "tirés vers le haut" comme on dit vulgairement. Ils nous ont inspirés : Zola avec son regard impitoyable sur la condition humaine. Oui, nous sommes capables d’être monstrueux et cette monstruosité-là est en nous. Il y a comme un plaisir sauvage à s’y résoudre. Nous sommes capables de dépasser toutes les limites de la raison. Par amour ? Plutôt par orgueil, par vanité, par goût de la perdition, par détestation de soi. Comme si à l’évidence nous prenions conscience que nous ne sommes pas "aimables". Zola, une force de la nature, un monstre évidemment. Un critique a salué l’audace du spectacle : C’est que Zola nous a fasciné dans son "emportement viscéral".
Andersen, lui qui sait regarder chaque chose, chaque être, chaque mouvement sur terre, avec la grâce d’un poète, mais qui, si j’ose dire, "ne fait pas de cadeau". Il tue presque tout ce qu’il regarde. Il nous dit par-là (me semble-t-il), ne faites pas comme moi, "sauvez le monde". Et les poètes sauvèrent le monde parce qu’ils surent dépasser sa brutalité, pour nous inviter à une légèreté soudain retrouvée. Les deux spectacles partent en tournée dès le début du mois de janvier (jusqu’en avril). Quelle chance avons-nous de tourner autant depuis cinq ou six ans. C’est aussi sur les routes que le théâtre prend tout son sens…
Le jour de Noël, René Gonzalez (directeur du théâtre de Vidy. Le théâtre peut-être le plus inventif d’Europe.) est venu voir La Petite Fille aux allumettes. Ensuite pot-au-feu au bistrot de Lyon. Je dois beaucoup à cet homme (vraiment beaucoup). Il m’a fait confiance à un moment où j’avais perdu toute confiance en moi. Il m’a traité à cette époque d’égal à égal. Il m’a soudain rendu la fierté d’être un homme de théâtre. C’est un compagnon de route. Un homme qui donne envie d’être digne. Bien sûr, comme dirait Brel, "Nous eûmes des orages…". Bien sûr "Mille fois je pris mon bagage", mais la force de nos désirs fut toujours centrifuge. Longue vie à lui, si solitaire et pourtant si au milieu des autres. René Gonzalez c’est un arbre dont les racines sont enfouies si profond qu’il est indéracinable.
Pinter est mort. Je me souviens avec une extrême émotion de la mise en scène de No Man’s Land de Planchon. Distribution vertigineuse : Michel Bouquet, Jean Bouise, Guy Tréjean, André Marcon. Spectacle mémorable. Vu l’autre nuit un documentaire justement sur Planchon. Depuis quatre ou cinq ans, je lui propose de créer un spectacle à la Croix-Rousse avec de jeunes comédiens, et presque sans décor. J’ai eu envie qu’il retrouve chez nous sa liberté des débuts, son innocence. À chaque fois, il accepte ma proposition puis deux jours après s’embarque sur des propositions redondantes mille fois expérimentées. Dommage. Arriverai-je à le convaincre de se débarrasser de ses décors d’opéra ? Toujours est-il que je me considère comme un enfant de Planchon. Ah ! Tartuffe ! Ah ! Athalie ! Ah ! Périclès ! Ah ! Par-dessus bord, et ses Folies bourgeoises… Autant de spectacles que la jeune génération de metteurs en scène n’ont pas vus ! Le théâtre a de ces cruautés…
Quand même, Bernard Tapie dans Oscar sur France 2 le soir de Noël, faut le faire ! De Funès était un génie dans le rôle, il avait la grâce et la folie d’un oiseau pris dans les phares d’une voiture, en pleine nuit. Un oiseau qui se cogne contre une réalité malveillante et injuste. De Funès, un oiseau affolé aux prises avec tout le malheur du monde. Pathétique et maladroit, vibrionnant au-delà du raisonnable. Si seul qu’il fait peur et provoque un étonnement délirant. Tout le contraire de Bernard Tapie qui se regarde jouer, et pire, qui s’apprécie comme acteur ! La fin des haricots quoi ! Et puis c’est inutile de comparer l’incomparable.
Vu plusieurs fois Luchini ces jours-ci à la TV. Nous l’avons beaucoup accueilli à la Croix-Rousse. Nous fûmes complices. J’ai recherché, je crois son affection. Mais Luchini "n’aime pas". Il joue toujours à être lui-même. C’est fascinant et ennuyeux tout à la fois, car il ne nous surprend jamais. Quelle est sa vraie relation avec tous ses auteurs fétiches : La Fontaine, Péguy, Nietzsche, Hugo et les autres ? Mystère ! Sincère ou maligne ? Profonde ou amusée ? Au fond, la déception vient qu’il ne soit pas une énigme (comme Michel Bouquet). Il est si prévisible ! Cela dit nous avons beaucoup ri ensemble. Ce qui n’est pas rien !
Stupéfaction : Julien Dray s’achète des montres à 54000 €. Je l’ai souvent entendu s’insurger contre la politique de la Ville initiée par Sarkozy… L’abandon des banlieues, la réduction des subventions pour toutes les associations qui travaillent sur le terrain… Je lis qu’il est un "acheteur compulsif" ! Cette passion des montres… Soupçons d’enrichissement personnel. Certes il y a la présomption d’innocence. Mais tout de même, comment un homme normal peut-il s’acheter une montre à 54000 € et y prendre du plaisir. Ce mystère-là est désolant et pour le moins peu rassurant.
On annonce un froid glacial. Notre théâtre est bien chauffé. Il y aurait donc deux sortes de monde : celui qui meurt de froid, et celui qui est à l’abri bien au chaud ?... Cette question m’effraye et me rend si vulnérable. À ce propos, notre semaine des "vêtements chauds" (voir la vidéo)a dépassé toutes nos espérances. Les caisses profondes, alignées dans le hall, sont pleines de vêtements chauds (bonnets, gants, couvertures, anoraks, manteaux, etc.). Ce qui me bouleverse, c’est le soin avec lequel le public dépose ces vêtements dans les caisses. Tout est lavé, repassé, empaqueté avec parfois des rubans de fête autour. On sent beaucoup de délicatesse dans la façon de donner. Tous ces vêtements seront redistribués par le Secours Populaire. La représentation du 30 décembre recette entièrement reversée aux Restos du Cœur) est pleine.
J’aime que le théâtre sache aussi s’inscrire dans la réalité sociale. Ainsi le théâtre n’est-il plus un monde à part : C’est le monde ! (ambition shakespearienne, non ?)
Je redis ce que je répète sans cesse. Jean-Marc Avocat, dans le studio du théâtre, poursuit son aventure racinienne. Bientôt Andromaque (après Phèdre et Bérénice). Racine est un génie. Jean-Marc Avocat n’est pas loin d’en être un dans son genre. Quelle fierté de les avoir tous les deux dans notre théâtre pour une aussi longue durée. La saison prochaine, ils seront dans la grande salle avec leur trilogie d’enfer. Logique, non ?
Ce blog m’est devenu une respiration nécessaire. Au fur et à mesure, j’essaie de "m’y mettre à nu", de m’y retrouver derrière le directeur, derrière l’homme de théâtre. Je sais bien que j’y suis encore trop conciliant, trop bienveillant avec moi-même. Je voudrais y être encore plus "cru". En tout cas, je tends vers la lucidité. C’est déjà ça de gagné.
Pourquoi ai-je depuis quelque temps autant conscience de mon humble rôle sur terre et en même temps de ma volonté d’être utile. À la place où je suis, je ne me pardonnerais pas d’exiger tout de moi-même. Cette exigence me donne un goût nouveau d’avenir.
Je découvre les propos d’Olivier Py à propos de ses spectacles adaptés des contes de Grimm (que nous avons accueillis à la Croix-Rousse) : « Les enfants ont peut-être confiance en cette étrange poésie qui osera leur dire ce qu’ils n’osent pas demander. » Bravo pour cette vision : J’adhère. Il ajoute : « Les contes de Grimm manient des vérités inébranlables. » Grimm/Andersen : même combat.
Cette réplique d’Antigone apprise depuis toujours : « Je ne suis pas venue sur la terre pour partager la haine, mais pour partager l’Amour. » Évidemment !
Et tirées des Béatitudes : « Heureux ceux qui pleurent ; ils seront consolés. »
J’ai trois enfants. Un garçon, deux filles. Je me dis que c’est beau d’être père. J’espère être digne d’eux. J’aime les enfants. J’aime qu’ils aient besoin de moi. J’aime aussi leur indépendance d’enfant. On se retrouve alors sur l’essentiel. Ne jamais les trahir. Les aimer dans la clarté d’une vie assumée. Leur donner en exemple le courage d’être soi-même dans ce que l’on a de meilleur. Mon Dieu quelle responsabilité ! Surtout ne pas se réfugier derrière les soubresauts de nos vies.
Vu à la télévision deux films.
Charlie et la chocolaterie de Tim Burton avec Johnny Depp. Tout y est magnifique. C’est un film inspiré. Et à la fin, Johnny Depp découvre "le bonheur d’avoir une famille ».
Bienvenue chez les Ch’tis. Prétendre que Danny Boon est le "Pagnol du Nord" c’est un peu exagéré ! C’est surtout n’importe quoi ! Pagnol avait le sens du tragique. La simplicité de ses mots nous amenait directement à l’absolu de l’amour. Tout ça avec un naturel quasi-documentaire. L’âme humaine n’avait pas de secret pour lui. Vivement Pagnol !
Début janvier, c’est Sacha Guitry qui prend le relais dans la grande salle. Un sacré voyeur ! Il voit tout. Surtout ce qu’il ne faut pas voir. Il y a chez lui l’ivresse de dire des vérités (toutes bonnes à dire). Le style emporte tout sur son passage. Guitry c’est un déferlement.
Hier, il y eut 300 morts après l’attaque d’Israël contre le Hamas. Et un peuple qui pleure ses morts. L’opération militaire s’appelait "Plomb durci". Sans commentaire ! Décidemment, seuls les poètes nous consolent de la folie humaine. L’arbre de Bethléem est éteint ! C’est un cyprès de dix mètres de haut. Il est éteint en signe de protestation. Vivement que la lumière soit.
Philippe Faure
jeudi 18 décembre 2008
Epaulons-nous les uns les autres
Nouvelle distribution de vivres aux Restos de Cœur. De plus en plus de monde : un métissage d’âges, de nationalités, de situations sociales, de détresses physiques et morales. Comme il est violent de donner à manger à ceux qui n’ont plus les ressources nécessaires pour se nourrir. Il y a comme un vertige, et comme une plénitude à être bénévole comme on dit.
Mais tout cela est-il réel ? Pourtant il existe bel et bien ce monde où 1 euro est une fortune.
Et tous ces milliards qui valsent au-dessus de nos têtes et dans notre dos, quelle valeur ont-ils ? Malheureusement la crise boursière nous rappelle qu’ils ne valent rien. Il faudrait revenir à "l’argent vrai". Celui que l’on gagne et que l’on dépense, celui que l’on investit concrètement pour développer les entreprises. Où est-il cet "argent vrai" ? Ce sont les banquiers, les actionnaires, les boursiers de malheur, les malins qui l’ont démonétarisé !
Et alors les petites gens, nous tous, nous courrons après cet "argent vrai". Mais il n’existe quasiment plus. Il est un vieux souvenir, du temps où 1 franc, c’était 1 franc. Maintenant 1 euro, c’est presque 7 francs. C’est le monde à l’envers. C’est le cas de le dire.
À partir de mardi, nous démarrons "La semaine des vêtements chauds". Je suis de plus en plus préoccupé que le théâtre rejoigne la réalité de la rue. Avec un petit spectacle en préambule des représentations de La Petite Fille aux allumettes, nous allons dresser le portrait de gens comme vous et moi… Sont-ils, sommes-nous, des sans-abri en puissance ? Malgré le succès incroyable de La Petite Fille aux allumettes et de Thérèse Raquin (près de 45 représentations archi-pleines), le malheur des gens de la rue m’empêche de me réjouir. Je veux (nous voulons ici dans cette maison) être acteur de ce sauvetage généralisé, car c’est bien de cela dont il s’agit… J’ai mal aux autres.
Quel bonheur que le théâtre soit un art rassembleur. Au moins, nous ne sommes pas inutiles sur terre. Nous rassemblons. Je sais bien que les plus intelligents pourront ironiser sur cette religion de la fraternité. Peu importe. Le temps presse. Le peu que nous faisons, c’est déjà ça de fait.
Quelques confidences :
Je n’aimerais pas, pour rien au monde, être président de la république, encore moins ministre. Maire peut-être (à la rigueur). Mais à Lyon la place est déjà prise et bien prise. Gérard Collomb est un maire remarquable.
Personne ne parle mieux des mers et des océans qu’Olivier de Kersauson. Son dernier livre Ocean’s songs est impressionnant.
Nous venons de décider le souhait inscrit sur notre carte de vœux 2009 : « Epaulons-nous les uns les autres ». J’adore cette idée de s’épauler !
Ouf ! Romane Bohringer devrait revenir chez nous la saison prochaine. Elle nous manque !
Lu un article de trois pages dans Libération sur Werner Herzog. Titre de l’article "Illuminer la vérité". Titre me semble-t-il d’une justesse absolue. Werner Herzog est à mon sens un des plus grand metteur en scène de cinéma. Aguirre ou la colère de Dieu, Fitzcarraldo sont deux films qui dépassent l’entendement.
Je sais que beaucoup lisent ce blog avec attention, et tendresse. Beaucoup de signes me sont adressés de manière pudique. Mon dieu, un peu de pudeur ne ferait pas de mal dans ce monde brutal et injuste ! Je ne supporte plus le spectacle de ce qui est voyant, cher et très prétentieux. Je repense à une très vieille dame ce matin aux Restos du Cœur, et à un jeune homme d’origine africaine, si doux tous les deux, si délicats, sûrement si seuls. J’avoue avoir "doublé" leurs vivres. J’ai désobéi aux règles. Plus de pâtes de fruits, de gâteaux, de compote. C’était ce que je distribuais ce matin.
Revenons donc à l’essentiel : « Epaulons-nous les uns les autres ».
Philippe Faure
Mais tout cela est-il réel ? Pourtant il existe bel et bien ce monde où 1 euro est une fortune.
Et tous ces milliards qui valsent au-dessus de nos têtes et dans notre dos, quelle valeur ont-ils ? Malheureusement la crise boursière nous rappelle qu’ils ne valent rien. Il faudrait revenir à "l’argent vrai". Celui que l’on gagne et que l’on dépense, celui que l’on investit concrètement pour développer les entreprises. Où est-il cet "argent vrai" ? Ce sont les banquiers, les actionnaires, les boursiers de malheur, les malins qui l’ont démonétarisé !
Et alors les petites gens, nous tous, nous courrons après cet "argent vrai". Mais il n’existe quasiment plus. Il est un vieux souvenir, du temps où 1 franc, c’était 1 franc. Maintenant 1 euro, c’est presque 7 francs. C’est le monde à l’envers. C’est le cas de le dire.
À partir de mardi, nous démarrons "La semaine des vêtements chauds". Je suis de plus en plus préoccupé que le théâtre rejoigne la réalité de la rue. Avec un petit spectacle en préambule des représentations de La Petite Fille aux allumettes, nous allons dresser le portrait de gens comme vous et moi… Sont-ils, sommes-nous, des sans-abri en puissance ? Malgré le succès incroyable de La Petite Fille aux allumettes et de Thérèse Raquin (près de 45 représentations archi-pleines), le malheur des gens de la rue m’empêche de me réjouir. Je veux (nous voulons ici dans cette maison) être acteur de ce sauvetage généralisé, car c’est bien de cela dont il s’agit… J’ai mal aux autres.
Quel bonheur que le théâtre soit un art rassembleur. Au moins, nous ne sommes pas inutiles sur terre. Nous rassemblons. Je sais bien que les plus intelligents pourront ironiser sur cette religion de la fraternité. Peu importe. Le temps presse. Le peu que nous faisons, c’est déjà ça de fait.
Quelques confidences :
Je n’aimerais pas, pour rien au monde, être président de la république, encore moins ministre. Maire peut-être (à la rigueur). Mais à Lyon la place est déjà prise et bien prise. Gérard Collomb est un maire remarquable.
Personne ne parle mieux des mers et des océans qu’Olivier de Kersauson. Son dernier livre Ocean’s songs est impressionnant.
Nous venons de décider le souhait inscrit sur notre carte de vœux 2009 : « Epaulons-nous les uns les autres ». J’adore cette idée de s’épauler !
Ouf ! Romane Bohringer devrait revenir chez nous la saison prochaine. Elle nous manque !
Lu un article de trois pages dans Libération sur Werner Herzog. Titre de l’article "Illuminer la vérité". Titre me semble-t-il d’une justesse absolue. Werner Herzog est à mon sens un des plus grand metteur en scène de cinéma. Aguirre ou la colère de Dieu, Fitzcarraldo sont deux films qui dépassent l’entendement.
Je sais que beaucoup lisent ce blog avec attention, et tendresse. Beaucoup de signes me sont adressés de manière pudique. Mon dieu, un peu de pudeur ne ferait pas de mal dans ce monde brutal et injuste ! Je ne supporte plus le spectacle de ce qui est voyant, cher et très prétentieux. Je repense à une très vieille dame ce matin aux Restos du Cœur, et à un jeune homme d’origine africaine, si doux tous les deux, si délicats, sûrement si seuls. J’avoue avoir "doublé" leurs vivres. J’ai désobéi aux règles. Plus de pâtes de fruits, de gâteaux, de compote. C’était ce que je distribuais ce matin.
Revenons donc à l’essentiel : « Epaulons-nous les uns les autres ».
Philippe Faure
jeudi 4 décembre 2008
Aujourd'hui : 1ere permanence aux Restos du Cœur de la Croix-Rousse
J'étais au rayon qui distribue pommes de terre, carottes et poireaux. Chaque personne a droit à un certain nombre de points suivant sa situation familiale et chaque marchandise a sa valeur :
Boîte de haricots verts ou rouges : 1 point ; Paquet de riz : 3 points ; etc.
Une part de légumes frais se compose, par personne, de 2 pommes de terre, 1 carotte et 1 poireau.
Il y a le coin "féculents", le coin "fromages", le coin "desserts" et le coin "nourriture pour bébés". Il y a aussi le coin "surgelés" et le coin "baguettes de pain". A chaque fois que la personne arrive dans un coin, elle récupère l’intégralité de ses points. Les points sont dépensés coin après coin et se reconstituent à chaque coin.
Effectivement, les gens qui viennent aux Restos du Cœur sont de toutes nationalités, de tous niveaux sociaux, de tous âges.
J’ai été frappé par la grande équipe de bénévoles (plus d'une quarantaine de personnes) qui organise les choses (mères de famille, retraités, jeunes étudiants, etc.).
Il y a eu, dans cette matinée de distribution alimentaire, comme un bonheur indicible, le bonheur d’être "ensemble" dont j’ai souvent parlé ici dans ce blog. Et je me redis cette éternelle vérité : si tous les gens qui avaient un pouvoir, petit ou grand, cherchaient à rassembler et jamais à diviser, l’humanité serait une joie.
Evidemment je pense à Coluche, dont la photo est placardée sur tous les murs des Restos du Cœur. J’ai adoré cet homme. J’ai eu la chance de le voir deux fois sur scène dans deux spectacles différents. C’était un génie, car qu’est-ce qu’un génie si ce n’est de saisir à sa manière le mouvement du temps : du temps qu’il fait, du temps qui passe, du temps qui reste, du temps qui vient, du temps présent. Oui, décidemment, cette intuition des Restos du Cœur est un coup de génie.
En ce moment, tous les après-midi, nous jouons La Petite Fille aux allumettes devant des salles pleines d’enfants, de parents, de public "empêché" (personnes en réinsertion, en hôpital de jour, personnes handicapées), de centres sociaux, de compagnies de théâtre amateur, etc. Et c’est très bouleversant comme ils reçoivent cette Petite Fille aux allumettes. C’est un monde magique qui leur arrive et cet imaginaire-là les rend plus légers. Beaucoup de petites filles et de petits garçons pleurent aussi sur la mort de la petite marchande d'allumettes. Quel bonheur que de présenter cette Petite Fille aux allumettes jusqu’au 31 décembre, pendant les fêtes. Comme j’adore ce spectacle !
En ce qui concerne Thérèse Raquin, toute la presse est unanime et plutôt dithyrambique. Un journaliste dans Lyon Mag parle d’« une réussite, sombre et furieuse ». Les mots sont très justes.
Nous venons de lancer "La Semaine des vêtements chauds". N’oubliez pas de nous interroger sur cet événement et surtout d’apporter du 23 au 31 décembre, à l’occasion de la petite forme que nous jouerons une heure avant chaque représentation de La Petite Fille aux allumettes,
un vêtement chaud.
N’oubliez pas non plus la représentation du 30 décembre à 15h où l’intégralité de la recette sera versée aux Restos du Cœur. Et n’oubliez surtout pas de dire aux gens que vous aimez que vous les aimez (voilà que mon éducation chrétienne et lyonnaise reprend le dessus).
Quelqu’un m’écrit, un psychiatre, à propos de Zouc, cette comédienne suisse qui fut l’égale de Coluche à un moment donné, dans un tout autre genre bien sûr. Ce psychiatre me dit que Gallimard lui a demandé de faire la suite des entretiens avec Zouc (entretiens commencés avec Hervé Guibert). Il me dit aussi que Zouc présente une grave infirmité respiratoire qui, hélas, est déjà largement avancée. Il conviendrait vraiment que nous imaginions un projet à propos de Zouc. La saison dernière, c’est Nathalie Baye qui s’y était collée, mais elle a annulé toute la tournée prévue.
Toujours pas de neige. Pourtant le temps reste à la neige.
Philippe Faure
Boîte de haricots verts ou rouges : 1 point ; Paquet de riz : 3 points ; etc.
Une part de légumes frais se compose, par personne, de 2 pommes de terre, 1 carotte et 1 poireau.
Il y a le coin "féculents", le coin "fromages", le coin "desserts" et le coin "nourriture pour bébés". Il y a aussi le coin "surgelés" et le coin "baguettes de pain". A chaque fois que la personne arrive dans un coin, elle récupère l’intégralité de ses points. Les points sont dépensés coin après coin et se reconstituent à chaque coin.
Effectivement, les gens qui viennent aux Restos du Cœur sont de toutes nationalités, de tous niveaux sociaux, de tous âges.
J’ai été frappé par la grande équipe de bénévoles (plus d'une quarantaine de personnes) qui organise les choses (mères de famille, retraités, jeunes étudiants, etc.).
Il y a eu, dans cette matinée de distribution alimentaire, comme un bonheur indicible, le bonheur d’être "ensemble" dont j’ai souvent parlé ici dans ce blog. Et je me redis cette éternelle vérité : si tous les gens qui avaient un pouvoir, petit ou grand, cherchaient à rassembler et jamais à diviser, l’humanité serait une joie.
Evidemment je pense à Coluche, dont la photo est placardée sur tous les murs des Restos du Cœur. J’ai adoré cet homme. J’ai eu la chance de le voir deux fois sur scène dans deux spectacles différents. C’était un génie, car qu’est-ce qu’un génie si ce n’est de saisir à sa manière le mouvement du temps : du temps qu’il fait, du temps qui passe, du temps qui reste, du temps qui vient, du temps présent. Oui, décidemment, cette intuition des Restos du Cœur est un coup de génie.
En ce moment, tous les après-midi, nous jouons La Petite Fille aux allumettes devant des salles pleines d’enfants, de parents, de public "empêché" (personnes en réinsertion, en hôpital de jour, personnes handicapées), de centres sociaux, de compagnies de théâtre amateur, etc. Et c’est très bouleversant comme ils reçoivent cette Petite Fille aux allumettes. C’est un monde magique qui leur arrive et cet imaginaire-là les rend plus légers. Beaucoup de petites filles et de petits garçons pleurent aussi sur la mort de la petite marchande d'allumettes. Quel bonheur que de présenter cette Petite Fille aux allumettes jusqu’au 31 décembre, pendant les fêtes. Comme j’adore ce spectacle !
En ce qui concerne Thérèse Raquin, toute la presse est unanime et plutôt dithyrambique. Un journaliste dans Lyon Mag parle d’« une réussite, sombre et furieuse ». Les mots sont très justes.
Nous venons de lancer "La Semaine des vêtements chauds". N’oubliez pas de nous interroger sur cet événement et surtout d’apporter du 23 au 31 décembre, à l’occasion de la petite forme que nous jouerons une heure avant chaque représentation de La Petite Fille aux allumettes,
un vêtement chaud.
N’oubliez pas non plus la représentation du 30 décembre à 15h où l’intégralité de la recette sera versée aux Restos du Cœur. Et n’oubliez surtout pas de dire aux gens que vous aimez que vous les aimez (voilà que mon éducation chrétienne et lyonnaise reprend le dessus).
Quelqu’un m’écrit, un psychiatre, à propos de Zouc, cette comédienne suisse qui fut l’égale de Coluche à un moment donné, dans un tout autre genre bien sûr. Ce psychiatre me dit que Gallimard lui a demandé de faire la suite des entretiens avec Zouc (entretiens commencés avec Hervé Guibert). Il me dit aussi que Zouc présente une grave infirmité respiratoire qui, hélas, est déjà largement avancée. Il conviendrait vraiment que nous imaginions un projet à propos de Zouc. La saison dernière, c’est Nathalie Baye qui s’y était collée, mais elle a annulé toute la tournée prévue.
Toujours pas de neige. Pourtant le temps reste à la neige.
Philippe Faure
lundi 1 décembre 2008
1er – 31 décembre : Alternance La Petite Fille aux allumettes / Thérèse Raquin avec du 23 au 31 décembre "La Semaine des vêtements chauds"

Fin de la première série de représentations de Thérèse Raquin.
Le public a été assez estomaqué de redécouvrir cette terrible histoire de corps foudroyés. Zola demeure un auteur en même temps populaire et fascinant. Il est véritablement le coeur de la littérature française. Chaque soir, la salle était pleine. Jusqu’ici la presse a salué le travail des acteurs, la scénographie, le travail d’adaptation. En un mot, la presse a aimé le spectacle. Nouvelle série de représentations à partir du 9 décembre.
Aujourd’hui, nouvelles répétitions de La Petite Fille aux allumettes pour une reprise à partir de demain 2 décembre. Décidemment, cette Petite Fille aux allumettes m’a demandé un travail insensé. Créer un univers onirique et en même temps rester au plus près du minimalisme du conte est un équilibre périlleux. Depuis le début des représentations, c’est un spectacle qui m’est très cher. Peut-être parce qu’il est au cœur de l’actualité sociale aujourd’hui et peut-être aussi parce que c’est la première fois que je "rêve" un tel spectacle ; les enfants et les adultes doivent s’y retrouver, en une même émotion.
Aujourd’hui 1er décembre : ouverture des Restos du Cœur. Je lis dans la presse cette phrase d’un commentateur : «Ça coûte plus cher d’être pauvre que d’être riche.»
Nous avons décidé d’être présents sur le front de la détresse sociale. Concrètement.
Du 23 au 31 décembre, sous la formulation générique de "La Semaine des vêtements chauds",nous allons proposer deux événements aux buts extrêmement précis :
-Le 30 décembre à 15h : représentation exceptionnelle de La Petite Fille aux allumettes. La Croix-Rousse/Scène nationale de Lyon invite les spectateurs, et les spectateurs font un don de l’équivalent de leur place(ou plus) aux Restos du Cœur. Voilà une action concrète.
-Ensuite, du 23 au 31 décembre, nous allons proposer, avec les comédiens de La Petite Fille aux allumettes, une heure avant chaque représentation, une petite forme que j’ai écrite avec Emmanuel Robin : Petits portraits de sans abri. Cette intervention théâtrale aura lieu dans le hall du théâtre où seront disposées toutes les caisses en bois servant à transporter les costumes de nos spectacles en tournée. Nous appellerons, à l’occasion de cette petite forme, à la générosité des spectateurs, pour qu’ils apportent avec eux des vêtements chauds (anoraks, couvertures, gants, bonnets, pantalons, pulls over, etc.). Nous remplirons ainsi les caisses et nous redistribuerons ces vêtements aux associations.
Chacun donne un vêtement chaud !
Ainsi, La Petite Fille aux allumettes d’Andersen rejoindra-t-elle la réalité d’aujourd’hui, et le théâtre, à sa manière, participera-t-il à la solidarité nationale.
Depuis la création de ce blog, il m’est souvent arrivé de faire allusion au rôle militant que devait avoir un théâtre. Cette "Semaine des vêtements chauds" est un premier acte. De plus en plus, nous inventerons de nouvelles façons d’être présents, actifs et réactifs envers les plus démunis (même si depuis la création de ce théâtre ce fut toujours notre obsession).
Quand on sait qu’il y a des gens qui dorment dans des abris de plastique ou de carton et qui, à chaque minute de la nuit, risquent de mourir de froid, on est en droit de se poser cette énervante question : A quoi sert le théâtre ? Et en poussant le raisonnement dans ses retranchements, on pourrait même dire : « A-t-on le droit de faire du théâtre quand à côté de soi des gens dorment dehors ? » Au fond, il me semble que c’est tout l’enjeu de La Petite Fille aux allumettes : raconter la mort, en même temps qu’on raconte le rêve. C’est tout le génie d’Andersen.
A part ça, le temps est à la neige !
Philippe Faure
Libellés :
Restos du coeur,
semaine des vêtements chauds
mardi 25 novembre 2008
Zola et les Restos du Coeur
Déjà trois représentations de Thérèse Raquin (vendredi, samedi, dimanche).
Déjà la première critique.
Chacun, public et professionnel, (re)découvre cette histoire extra-ordinaire de Zola. Il y a là une force (physique) qui jette les deux amants l’un contre l’autre et qui, dans le même temps, jette le mari à la Seine.
Pour reprendre les propos de Nicolas Blondeau hier dans Le Progrès :
« (…) Thérèse (Anne Comte, troublante), Laurent (Marc Voisin, irrésistible), Camille (Jean-Claude Martin, impeccable) et Claire Cathy (hallucinante de vérité dans le rôle de la belle-mère). »
Tout est dit et je me réjouis que, malgré le tragique du spectacle, cette création semble être un succès public.
Dans un genre pas si éloigné que ça, on retrouve dans l’affrontement de Martine Aubry et de Ségolène Royal quelque chose de Zola : sa radicalité. Tout détruire pour reconstruire, mais Zola nous dit qu’on ne reconstruit rien sur le crime, et ce que fait le Parti socialiste en ce moment est un crime.
Agnès Jarlier, qui est en relation avec le monde des comités d’entreprise ici, me dit à quel point sont nombreuses les entreprises qui décident des chômages techniques (1,2 voire 3 semaines). C’est évident, la crise étrangle les entreprises.
A partir de la semaine prochaine, s’ouvrent les Restos du Cœur à côté du Théâtre. J’irai moi-même distribuer des repas tous les jeudis. Il y a là le désir de participer à la solidarité générale. Mais, peut-être de façon plus complexe, y-a-t’il le désir de découvrir en chair et en os ce monde des exclus. Est-ce malsain ? Est-ce un sentiment de culpabilité ? Est-ce un artiste qui cherche à comprendre le peuple ? (Seul Victor Hugo a su employer ce mot de peuple à sa juste signification.) Bien évidemment, je reviendrai sur cette expérience (si l’on peut appeler ça ainsi).
Ce matin, le froid est là. Et des gens vont dormir dehors. Je me souviens que Jean-Louis Martinelli, du temps où il était directeur du TNS, avait abrité des exclus dans son théâtre. La question se pose-t-elle d’une manière générale pour nous tous, directeurs de théâtres ?
Aujourd’hui, toute l’équipe (administrative, technique, ainsi que les comédiens des deux créations : soit 35 personnes) déjeunent ensemble pour fêter les 9300 abonnés de notre maison. Le plus gros score que nous ayons atteint ici étant de 9180 abonnés. Il ne s’agit pas de se glorifier des chiffres, il s’agit simplement de se réjouir que la maison reste vivante et crée encore du désir.
Philippe Faure
Déjà la première critique.
Chacun, public et professionnel, (re)découvre cette histoire extra-ordinaire de Zola. Il y a là une force (physique) qui jette les deux amants l’un contre l’autre et qui, dans le même temps, jette le mari à la Seine.
Pour reprendre les propos de Nicolas Blondeau hier dans Le Progrès :
« (…) Thérèse (Anne Comte, troublante), Laurent (Marc Voisin, irrésistible), Camille (Jean-Claude Martin, impeccable) et Claire Cathy (hallucinante de vérité dans le rôle de la belle-mère). »
Tout est dit et je me réjouis que, malgré le tragique du spectacle, cette création semble être un succès public.
Dans un genre pas si éloigné que ça, on retrouve dans l’affrontement de Martine Aubry et de Ségolène Royal quelque chose de Zola : sa radicalité. Tout détruire pour reconstruire, mais Zola nous dit qu’on ne reconstruit rien sur le crime, et ce que fait le Parti socialiste en ce moment est un crime.
Agnès Jarlier, qui est en relation avec le monde des comités d’entreprise ici, me dit à quel point sont nombreuses les entreprises qui décident des chômages techniques (1,2 voire 3 semaines). C’est évident, la crise étrangle les entreprises.
A partir de la semaine prochaine, s’ouvrent les Restos du Cœur à côté du Théâtre. J’irai moi-même distribuer des repas tous les jeudis. Il y a là le désir de participer à la solidarité générale. Mais, peut-être de façon plus complexe, y-a-t’il le désir de découvrir en chair et en os ce monde des exclus. Est-ce malsain ? Est-ce un sentiment de culpabilité ? Est-ce un artiste qui cherche à comprendre le peuple ? (Seul Victor Hugo a su employer ce mot de peuple à sa juste signification.) Bien évidemment, je reviendrai sur cette expérience (si l’on peut appeler ça ainsi).
Ce matin, le froid est là. Et des gens vont dormir dehors. Je me souviens que Jean-Louis Martinelli, du temps où il était directeur du TNS, avait abrité des exclus dans son théâtre. La question se pose-t-elle d’une manière générale pour nous tous, directeurs de théâtres ?
Aujourd’hui, toute l’équipe (administrative, technique, ainsi que les comédiens des deux créations : soit 35 personnes) déjeunent ensemble pour fêter les 9300 abonnés de notre maison. Le plus gros score que nous ayons atteint ici étant de 9180 abonnés. Il ne s’agit pas de se glorifier des chiffres, il s’agit simplement de se réjouir que la maison reste vivante et crée encore du désir.
Philippe Faure
Libellés :
PS,
Restos du coeur,
Thérèse Raquin
Trois créations avec Philippe Faure par Anne Comte

A travers les trois créations auxquelles j’ai participé avec Philippe Faure, j’ai pu toucher à des registres de jeu littéralement différents. A chercher, encore et encore, à atteindre (autant que faire se peut) une certaine vérité de jeu située, par ses complexités et ses exigeances, à divers niveaux d’interprétation :
Le rôle de Camille, dans On ne badine pas avec l’amour requiert la rigueur du verbe, les subtilités des contradictions et les sinuosités de la pensée. C’est un personnage cérébral.
Celui de Thérèse, dans Thérèse Raquin, induit, quant à lui, à une libération des instincts, à une désinhibition du corps, aux luttes permanentes entre fantasmes, folie et cruauté. Thérèse est un personnage animal et dangereux.
Celui, enfin, de la petite marchande, dans La Petite Fille aux allumettes, qui, parce qu’elle est une enfant livrée aux mondes qui l’entourent (réels ou imaginaires) et qu’elle subit, se laisse « emporter » par l’univers fantasmagorique et onirique d’Andersen, amène à une sorte de lâcher prise, de maléabilité.
Philippe Faure laisse beaucoup de liberté aux comédiens quant à l’interprétation des rôles. Cela nous demande donc de développer notre propre imaginaire, de le stimuler sans cesse, de l’interroger, de le malaxer. Que provoque en nous la parole d’un « autre » dans notre corps, notre instrument ? Et voilà toute la difficulté. Voilà aussi, et par là-même, le signe de la confiance qu’il nous porte.
Anne Comte, interprète de La Petite Fille aux allumettes et de Thérèse Raquin.
vendredi 21 novembre 2008
L'idée du "blotissement"
Hier au soir 20 novembre : dernier filage de Thérèse Raquin .
Grande impatience de montrer ce travail.
Décidemment, ce roman (massacré à sa parution) est sans doute la plus belle histoire de passion racontée avec La Femme d’à côté de François Truffaut.
Mais comment vont-ils faire pour se réconcilier ?
Comment des gens aussi intelligents peuvent-ils se combattre alors que le peuple attend d’eux de la considération ?
Le PS demeure un mystère, mais vraiment, il y a des mystères que l’on n’a pas envie de percer.
Hervé Villard a été victime d’une crise cardiaque. Il a été opéré en urgence.
J’ai beaucoup de tendresse pour cet homme. Il y a deux ans, il avait proposé un récital avec des textes d’Aragon, de Genet, etc. Je me souviens que Libération avait fait une page sur le spectacle. Et puis quand même, un type qui a écrit Capri c’est fini reste indiscutable.
Souvent, il est question dans des enquêtes de la solitude des gens aujourd’hui.
Sait-on quand on est seul ?
Il me semble que l’on est seul lorsqu’on n’a pas la chance de pouvoir se blottir contre l’autre. Le "blottisement" (mot que j’adore) est le secret de la vie.
Aujourd’hui, première de Thérèse Raquin, j’ai failli offrir à tous les comédiens le livre de Jean-Louis Fournier Où on va papa ?, Prix Femina 2008.
Je me suis totalement identifié à ces deux enfants handicapés et à leur père. J’ai pensé, en lisant ce livre, à Raymond Queneau, à Marcel Pagnol. Je ne connaissais pas cet auteur.
Lisez-le et dites-moi vos impressions.
Madame la Ministre Christine Albanel est à Lyon aujourd’hui. Peut-être va-t-elle me téléphoner. Je vous tiens au courant.
Christophe Perton me propose d’accueillir Roberto Zucco de Koltès la saison prochaine. La distribution est énorme, le spectacle très lourd financièrement. Je vais devoir renoncer.
Christophe Perton m’envoie un mail, je le cite :
« Si le "désir" est là (il parle de mon désir d’accueillir Roberto Zucco), alors je suis convaincu qu’il sera plus fort que "la réalité économique". »
Voilà des mots ("désir" et "réalité économique") qui n’engendrent pas la mélancolie.
Enfin, beaucoup de réactions violentes à propos des deux spectacles de Raimund Hoghe présentés la semaine dernière sur notre scène : Boléro variations et Swan Lake, 4 acts.
Il fut le dramaturge de Pina Bausch, c’est clair.
Je suis troublé que ce petit homme, si doux, si délicat, si poli, légèrement bossu, au langage si pur et si nuancé, ose des chorégraphies aussi décalées dans le temps par leur lenteur, leur dépouillement, par leur solitude. Hoghe est un artiste qui n’a pas peur. Il ose quasiment le silence du corps.
Il y a quelques semaines, Jean-Paul Montanari, qui dirige Montpellier Danse, me disait que Hoghe était un génie. Je lui fais toute confiance et j’aurais plutôt tendance à me ranger à son avis.
Philippe Faure
Grande impatience de montrer ce travail.
Décidemment, ce roman (massacré à sa parution) est sans doute la plus belle histoire de passion racontée avec La Femme d’à côté de François Truffaut.
Mais comment vont-ils faire pour se réconcilier ?
Comment des gens aussi intelligents peuvent-ils se combattre alors que le peuple attend d’eux de la considération ?
Le PS demeure un mystère, mais vraiment, il y a des mystères que l’on n’a pas envie de percer.
Hervé Villard a été victime d’une crise cardiaque. Il a été opéré en urgence.
J’ai beaucoup de tendresse pour cet homme. Il y a deux ans, il avait proposé un récital avec des textes d’Aragon, de Genet, etc. Je me souviens que Libération avait fait une page sur le spectacle. Et puis quand même, un type qui a écrit Capri c’est fini reste indiscutable.
Souvent, il est question dans des enquêtes de la solitude des gens aujourd’hui.
Sait-on quand on est seul ?
Il me semble que l’on est seul lorsqu’on n’a pas la chance de pouvoir se blottir contre l’autre. Le "blottisement" (mot que j’adore) est le secret de la vie.
Aujourd’hui, première de Thérèse Raquin, j’ai failli offrir à tous les comédiens le livre de Jean-Louis Fournier Où on va papa ?, Prix Femina 2008.
Je me suis totalement identifié à ces deux enfants handicapés et à leur père. J’ai pensé, en lisant ce livre, à Raymond Queneau, à Marcel Pagnol. Je ne connaissais pas cet auteur.
Lisez-le et dites-moi vos impressions.
Madame la Ministre Christine Albanel est à Lyon aujourd’hui. Peut-être va-t-elle me téléphoner. Je vous tiens au courant.
Christophe Perton me propose d’accueillir Roberto Zucco de Koltès la saison prochaine. La distribution est énorme, le spectacle très lourd financièrement. Je vais devoir renoncer.
Christophe Perton m’envoie un mail, je le cite :
« Si le "désir" est là (il parle de mon désir d’accueillir Roberto Zucco), alors je suis convaincu qu’il sera plus fort que "la réalité économique". »
Voilà des mots ("désir" et "réalité économique") qui n’engendrent pas la mélancolie.
Enfin, beaucoup de réactions violentes à propos des deux spectacles de Raimund Hoghe présentés la semaine dernière sur notre scène : Boléro variations et Swan Lake, 4 acts.
Il fut le dramaturge de Pina Bausch, c’est clair.
Je suis troublé que ce petit homme, si doux, si délicat, si poli, légèrement bossu, au langage si pur et si nuancé, ose des chorégraphies aussi décalées dans le temps par leur lenteur, leur dépouillement, par leur solitude. Hoghe est un artiste qui n’a pas peur. Il ose quasiment le silence du corps.
Il y a quelques semaines, Jean-Paul Montanari, qui dirige Montpellier Danse, me disait que Hoghe était un génie. Je lui fais toute confiance et j’aurais plutôt tendance à me ranger à son avis.
Philippe Faure
lundi 17 novembre 2008
Confidences
Je réalise que sur un blog, si on le considère véritablement comme un journal intime, tout doit être dit et donc les sujets et les humeurs ne peuvent que se mélanger dans une sorte de curieux désordre.
Allons-y pour les confidences :
Ce vendredi 14 novembre, comité de suivi du Théâtre de la Croix-Rousse réunissant la Ville de Lyon, la Région Rhône-Alpes, le Conseil général du Rhône et la Direction Régionale des Affaires Culturelles de Rhône-Alpes. Il s’agit dans ces comités de suivi de faire le point extrêmement précisément sur la situation budgétaire, artistique, sur la fréquentation, et de tracer les perspectives d’avenir de la maison. C’est donc un exposé d’un peu plus d’une heure qui m’est proposé et qui évidemment demande un énorme travail en amont.
Ensuite, chaque collectivité territoriale prend la parole, dit ce qu’elle a à dire et porte un jugement particulier et global sur la manière dont est dirigée cette maison.
Je dois dire, à la vérité, que j’ai rarement ressenti, depuis que je dirige cette maison, un tel engagement de la part de chacun. Il y avait quelque chose d’assez bouleversant d’entendre les uns et les autres être à ce point conscients de la place qu’occupe le Théâtre de la Croix-Rousse en Rhône-Alpes et en France. Il fut question d’exemplarité, de directions innovantes, de rigueur intellectuelle, d’aventures irremplaçables. Par les temps qui courent, un tel engagement derrière une mission de service public est tout à fait exceptionnel. Je m’en réjouis bien évidemment et je me dis que ces très longues journées passées, chaque jour au théâtre, ne sont pas vaines, mais qu’au contraire, elles prouvent plus que jamais que les artistes, les politiques et les administratifs doivent être ensemble pour inventer l’avenir. Merci donc à Abraham Bengio, Catherine Cremet, Georges Képénékian, Bertrand Prade, Jean-Luc Legay, Bertrand Munin et Alain Lombard pour leur confiance, leur engagement et leur affection.
Autre humeur :
Mon Dieu, quelle tristesse que ce week-end de Reims où les éléphants socialistes (je ne dis pas le Parti Socialiste) n’ont pas su faire taire leurs rancoeurs et leurs ambitions !
La politique, bien évidemment, c’est tout le contraire. C’est la volonté ensemble, là encore, de construire l’avenir. Je suis sidéré qu’un parti comme celui-là puisse couver autant de haine. Dans l’exercice de mon métier et dans ma relation aux artistes, aux directeurs de théâtres et aux politiques, je n’ai jamais cédé justement à la confrontation pour un intérêt personnel. J’ai mené le combat toujours pour rassembler les uns et les autres autour d’une mission que je considérais d’intérêt public.
Deux conséquences à cela :
Je crois qu’aucun théâtre en France n’a invité autant de metteurs en scène différents dans leur esthétique, dans leur pensée et dans leur travail. J’ai toujours jugé que mes goûts personnels devaient passer après l’intérêt de montrer à notre public l’état du théâtre aujourd’hui.
Seconde conséquence :
Toutes les alternances politiques qui se sont produites dans la Région n’ont jamais altéré en rien le soutien des collectivités territoriales.
Être directeur de théâtre, c’est avoir une certaine idée de la générosité. J’appelle les éléphants socialistes à être généreux et à savoir vivre ensemble. Je repense à 1981, à Mitterrand, à l’union de la gauche. C’était quand même autre chose. C’était beau comme un avenir en marche. Il faut que les éléphants redeviennent des éléphanteaux. Légers comme des promesses.
Avant-dernière pensée :
Ces jours-ci, j’ai eu affaire avec le mensonge. Quelqu’une que j’aime m’a menti effrontément. Sans rentrer dans le détail, je me dis vraiment que le mensonge est "une fin du monde". C’est le moment où il n’y a plus rien à dire. Comme dirait l’autre, il faut laisser le mensonge à ceux à qui il appartient. Au fond, le mensonge est un acte personnel. Ne venons pas troubler celui ou celle qui ment. Laissons–leur l’entière responsabilité de leur choix. Il y a mieux à faire dans la vie que de se battre contre le mensonge. Par exemple, écouter le dernier album sublime de Christophe !
Enfin, je dois faire, dans les jours qui viennent, une coloscopie suite à mon anémie d’il y a quelques semaines. Examen courant et banal. Mais étrangement, je ne peux m’empêcher de penser à Jacques Weber qui dans sa loge, sur sa table de maquillage, avait environ une centaine de médicaments à sa disposition, comme s’il avait besoin de parer instantanément à toutes les maladies de la terre. Ça me donne envie, tout ça, de remonter Le Malade imaginaire, qui reste pour moi (le personnage et la pièce) mon plus grand bonheur de théâtre. Soudain je pense que ce mot de bonheur, on a rarement l’occasion de le prononcer dans nos métiers.
Philippe Faure
Allons-y pour les confidences :
Ce vendredi 14 novembre, comité de suivi du Théâtre de la Croix-Rousse réunissant la Ville de Lyon, la Région Rhône-Alpes, le Conseil général du Rhône et la Direction Régionale des Affaires Culturelles de Rhône-Alpes. Il s’agit dans ces comités de suivi de faire le point extrêmement précisément sur la situation budgétaire, artistique, sur la fréquentation, et de tracer les perspectives d’avenir de la maison. C’est donc un exposé d’un peu plus d’une heure qui m’est proposé et qui évidemment demande un énorme travail en amont.
Ensuite, chaque collectivité territoriale prend la parole, dit ce qu’elle a à dire et porte un jugement particulier et global sur la manière dont est dirigée cette maison.
Je dois dire, à la vérité, que j’ai rarement ressenti, depuis que je dirige cette maison, un tel engagement de la part de chacun. Il y avait quelque chose d’assez bouleversant d’entendre les uns et les autres être à ce point conscients de la place qu’occupe le Théâtre de la Croix-Rousse en Rhône-Alpes et en France. Il fut question d’exemplarité, de directions innovantes, de rigueur intellectuelle, d’aventures irremplaçables. Par les temps qui courent, un tel engagement derrière une mission de service public est tout à fait exceptionnel. Je m’en réjouis bien évidemment et je me dis que ces très longues journées passées, chaque jour au théâtre, ne sont pas vaines, mais qu’au contraire, elles prouvent plus que jamais que les artistes, les politiques et les administratifs doivent être ensemble pour inventer l’avenir. Merci donc à Abraham Bengio, Catherine Cremet, Georges Képénékian, Bertrand Prade, Jean-Luc Legay, Bertrand Munin et Alain Lombard pour leur confiance, leur engagement et leur affection.
Autre humeur :
Mon Dieu, quelle tristesse que ce week-end de Reims où les éléphants socialistes (je ne dis pas le Parti Socialiste) n’ont pas su faire taire leurs rancoeurs et leurs ambitions !
La politique, bien évidemment, c’est tout le contraire. C’est la volonté ensemble, là encore, de construire l’avenir. Je suis sidéré qu’un parti comme celui-là puisse couver autant de haine. Dans l’exercice de mon métier et dans ma relation aux artistes, aux directeurs de théâtres et aux politiques, je n’ai jamais cédé justement à la confrontation pour un intérêt personnel. J’ai mené le combat toujours pour rassembler les uns et les autres autour d’une mission que je considérais d’intérêt public.
Deux conséquences à cela :
Je crois qu’aucun théâtre en France n’a invité autant de metteurs en scène différents dans leur esthétique, dans leur pensée et dans leur travail. J’ai toujours jugé que mes goûts personnels devaient passer après l’intérêt de montrer à notre public l’état du théâtre aujourd’hui.
Seconde conséquence :
Toutes les alternances politiques qui se sont produites dans la Région n’ont jamais altéré en rien le soutien des collectivités territoriales.
Être directeur de théâtre, c’est avoir une certaine idée de la générosité. J’appelle les éléphants socialistes à être généreux et à savoir vivre ensemble. Je repense à 1981, à Mitterrand, à l’union de la gauche. C’était quand même autre chose. C’était beau comme un avenir en marche. Il faut que les éléphants redeviennent des éléphanteaux. Légers comme des promesses.
Avant-dernière pensée :
Ces jours-ci, j’ai eu affaire avec le mensonge. Quelqu’une que j’aime m’a menti effrontément. Sans rentrer dans le détail, je me dis vraiment que le mensonge est "une fin du monde". C’est le moment où il n’y a plus rien à dire. Comme dirait l’autre, il faut laisser le mensonge à ceux à qui il appartient. Au fond, le mensonge est un acte personnel. Ne venons pas troubler celui ou celle qui ment. Laissons–leur l’entière responsabilité de leur choix. Il y a mieux à faire dans la vie que de se battre contre le mensonge. Par exemple, écouter le dernier album sublime de Christophe !
Enfin, je dois faire, dans les jours qui viennent, une coloscopie suite à mon anémie d’il y a quelques semaines. Examen courant et banal. Mais étrangement, je ne peux m’empêcher de penser à Jacques Weber qui dans sa loge, sur sa table de maquillage, avait environ une centaine de médicaments à sa disposition, comme s’il avait besoin de parer instantanément à toutes les maladies de la terre. Ça me donne envie, tout ça, de remonter Le Malade imaginaire, qui reste pour moi (le personnage et la pièce) mon plus grand bonheur de théâtre. Soudain je pense que ce mot de bonheur, on a rarement l’occasion de le prononcer dans nos métiers.
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