lundi 26 octobre 2009

Brel avait raison

On commence par Clint Eastwood. Je l’ai vu, de mes yeux,vu. Incroyable, cette silhouette au scalpel. Ce visage émacié. On dirait "profilé". Ce regard qui vous cloue au mur comme un vulgaire insecte et comment dire, au delà de ce physique si mince sans aucune graisse, presque maigre, si haut sur pieds (ah ! ses jambes, immenses, interminables…) au delà de ses si longues mains, il y a le sentiment que l’on pourrait être son ami, qu’il vous regarde avec délicatesse, bienveillance, curiosité. L’homme a 80 ans ! C’est pas Dieu possible ! Il a quasiment traversé le siècle. Et cette traversée-là est inoubliable. Clint Eatwood dépasse l’entendement.

Félicitations à l’ami Thierry Frémaux pour son premier festival Lumière 2009. La soirée d’ouverture était géniale. Simple et amoureuse. Tant d’images magnifiques sur l’écran… Tout le cinéma du monde ce soir-là nous a sauté aux yeux, et l’on est ressorti de cette soirée en "petit garçon" et en "petite fille". C’était beau comme du Leone, beau comme du Fellini, beau comme du cinéma.

Incroyable mais vrai. L’entraineur de l’OL, Claude Puel, est venu à La Croix-Rousse avec sa femme pour Le Roman d’un trader et cela deux jours après avoir battu Liverpool à Liverpool 2-1.
Gérard Collomb m’avait demandé d’être présent au lancement du projet du « Grand Stade » à Décines. Gros raout au siège de l’OL à Gerland. J’étais en compagnie de mon ami Gaby et de Georges Képénékian, l’adjoint à la Culture. Collomb a signalé ma présence publiquement et la tête de J.M. Aulas s’est figée soudain dans le marbre.C’est que nos rapports (notre absence de rapport plutôt d’homme à homme) n’ont pas toujours été ni simples ni tendres. Pendant longtemps, je n’ai pas "senti" cet homme. Son sourire figé dans un maxillaire agressif m’a toujours effrayé. Et puis, peu à peu, j’ai appris à aimer, à comprendre l’homme. Aujourd’hui, il me semble qu’il est un grand président de club. Quelque chose s’est passé. Peut-être que l’échec relatif de la saison dernière l’a rendu plus humain. Il a tombé le masque du "j’ai toujours raison". L’arrivée de Puel, la confiance qu’il lui a faite, l’a en quelque sorte délivré…
Au fond, faire confiance à l’autre est une délivrance, et inversement, ne plus lui faire confiance est un enfer.

À propos de confiance, j’ai regardé l’autre nuit le long portrait de Ségolène Royal sur France 3. Il y était beaucoup question de la trahison amoureuse de François Hollande. Jusqu’ici et pendant 28 ans, le couple avait été fusionnel. Et puis la trahison a tout déchiré, et évidemment Royal (qui n’a toujours pas pardonné semble-t-il) s’est vengée en écrasant Hollande au moment de la candidature pour la présidentielle.
Cette élection (côté socialiste) ne fut en fait qu’un règlement de compte entre époux, impitoyable, souvent mesquin, sans limite, brutal, meurtrier.
Ségolène Royal parle de fidélité rompue et elle a eu la pire vengeance qui soit en demandant à l’autre (François Hollande) de vivre sa vie sans elle (loin d’elle). Je n’ai pas le sentiment que pour lui ce fut la meilleure nouvelle du monde car Ségolène aimait François comme sans doute personne d’autre n’aimera plus François. Et maintenant même s’il est accompagné, François est seul. Il est sans Ségolène !
(Ceux qui ont vécu ça d’un côté ou de l’autre me comprendront)

Revu la fameuse scène du Mépris de Godard où Brigitte Bardot est allongée sur le lit nue, à côté de Michel Piccoli. Et elle pose des questions toutes simples avec sa voix si particulière, décalée, et boudeuse.
« Tu les aimes mes seins ? »
« Tu les aimes mes cuisses ? »
« Tu les aimes mes jambes ? »
« Tu l’aimes mon ventre ? »
Et à chaque fois, Piccoli acquiesce.
La musique est légèrement sirupeuse mais tout de même lyrique (des violons si je ne m’abuse).
C’est une scène d’une étonnante sensualité parce qu’elle n’a aucun caractère sexuel. Au fond, on pourrait dire que cette scène résume parfaitement Brigitte Bardot. "Une femme qui n’a pas conscience qu’elle est une femme libre". Peut-être Piccoli à ce moment là est-il un idéal masculin. Sa voix nous brûle tant elle est chaude.

Myriam Boyer a décidé de tourner le prochain film de Bertrand Blier aux côtés de Jean Dujardin. Du coup, elle ne peut plus assurer les représentations de La Vie devant soi aux dates prévues. Nous avons donc 8000 personnes à déplacer et à replacer. Une broutille.
Nous avions prévu de fermer le théâtre presque 15 jours pendant les vacances de Noël, et bien c’est râpé. Toute l’équipe devra être sur le pont. Putain les vacances c’est encore loin ? …
Cela dit, Myriam Boyer est adorable. C’est une actrice magnifique. Mais bon, il semble que le théâtre ne fasse pas le poids par rapport au cinéma. Le théâtre n’est qu’un petit art artisanal et ne parle qu’à quelques centaines de spectateurs, un soir donné. Le cinéma, lui, est "permanent".

Beaucoup de tendresse autour de moi en ces temps pluvieux. Brel avait raison, la tendresse est le seul sentiment qui ne ment pas, et qui plus est c’est un sentiment modeste qui ne prétend à rien d’autre qu’à dire à l’autre (aux autres) que l’on est heureux qu’il existe (qu’ils existent). C’est pas beau la vie !

« À mesure que j’avance dans la vie je me simplifie, et je deviens de plus en plus patriote de l’humanité. » Victor Hugo
Cher Victor, j’essaye moi aussi d’avancer dans la vie en me simplifiant !

Lu Toxique de Françoise Sagan, illustrations de Bernard Buffet. Très court livre écrit lors d’une cure de désintoxication par Françoise Sagan. C’est très vif, très rapide. Effrayant. Les dessins de Bernard Buffet au crayon noir sont secs comme des coups de trique, des corps au cordeau, des objets tout en lignes noires. Moi qui n’aime pas spécialement Sagan, j’ai été impressionné par sa lucidité si brutale.
Extrait : « Voilà fini ce petit journal de la désintoxication. Elle aura été bénigne et ce journal salutaire. Je vais vivre et écrire de bon comme on dit. Je ne trouve pas de phrase morale ou amorale pour finir. »
Cela dit Bernard Buffet reste un mystère. Pourquoi est-il si peu aimé ? Quand je pense qu’il s’est suicidé en s’enveloppant la tête dans un sac plastique. Mort asphyxié ! Fallait-il qu’il soit seul !

Lu Un roman français de Frédéric Beigbeder. Formidable. Jamais peut-être les rapports de frères n’ont été aussi bien décryptés (Charles et Frédéric). C’est très poignant et le style est sans bavure.

Impossible de lire jusqu’à la fin le livre de Justine Lévy, Mauvaise fille. Ses rapports avec sa mère mourante son trop vrais… et puis le monde médical y est décrit avec une sévérité qui m’a fait ranger le livre à peine commencé sur le rayon de la peur.

Ce samedi, panique générale au théâtre. Des centaines de lignes téléphoniques en attente. Notre système informatique de réservations en panne. Entre le triomphe du Roman d’un trader et le replacement des milliers de places pour La Vie devant soi, c’est le bug assuré.
Du coup, j’appelle en urgence et en renfort une partie de l’équipe pour répondre à toutes ces lignes saturées. Tous répondent présents et dans la demi-heure qui suit, ils abandonnent leur repos dominical pour reprendre du service. Ca s’appelle la solidarité et quand une équipe est aussi solidaire de "sa maison" on n’a qu’une envie c’est d’applaudir des deux mains. Décidément nous vivons actuellement un état de grâce. Solidarité quand tu nous tiens, on ne risque rien.

Elle dit : « Tu as la peau douce. »
Il dit : « C’est le titre d’un film de Truffaut. Génial avec Françoise Dorléac et Jean Desailly. (Il a toujours adoré cet acteur et toujours trouvé injuste qu’il n’ait pas fait la carrière qu’il méritait au cinéma)
Elle dit : « Je ne te parle pas de Truffaut mais de ta peau. J’aime ta peau.
Il dit : « … Quand même il faudra que tu voies ce film. »
Elle dit : « Ta peau est plus douce que la mienne. »
Il dit : « Tu n’exagères pas un peu ??? »

J’ai effectué plusieurs permanences en soirée pour Le Roman d’un trader (archi complet). Une petite centaine de personnes m’ont demandé de mes nouvelles. Soit elles ont lu mon blog, soit elles sont venues voir Maman j’ai peur dans le noir.
Ce lien au public est bouleversant. Tous ont des mots si gentils, si attentifs, si pudiques…
Une dame à qui je demandais si tout allait bien, m’a répondu : « Bien sûr puisque vous êtes là. »
Je suis très fier de leur confiance à tous et de leur affection. Certains pour me moquer disent que je suis un incorrigible affectif. Ils ont entièrement raison. Je le revendique. Généralement, ce sont les mêmes qui ne donnent rien que leur prétention et leur égoïsme.
Vive les affectifs de tous bords !

Philippe Faure

vendredi 9 octobre 2009

Bonheurs divers (d'hivers)

Je viens d’acheter le dernier livre de Justine Lévy, Mauvaise fille. J’ai adoré les deux précédents. Hâte de le lire.

Mardi prochain, je suis invité à la soirée d’ouverture du Festival de cinéma Lumière 2009.
Diner ensuite.
Clint Eastwood sera là.
Du privilège d’être directeur de théâtre.

Depuis deux jours le travail est intense. Une sorte d’énergie légère s’est emparée de moi. Chacune de mes collaboratrices est mise à contribution. Tout va vite, s’enchaîne. Les fautes d’orthographe se tiennent à carreau. Les mises en page filent doux. Graphiques, réflexions, avenir, bilans, projets, écriture, discussions ne demandent pas leur reste ! Il y a comme une inspiration (respiration) qui invente un horizon dégagé. Au fond, ma convalescence c’est le travail. Naturellement, tout ce travail prépare l’avenir. Mais je n’oublie pas que l’avenir c’est d’abord chaque heure qui passe. Ces heures-là qui construisent des journées, des semaines, des mois, je les vis intensément. Sans doute parce que j’ai frôlé la catastrophe. N’être envieux de rien ni de personne, n’être jamais insatisfait, se réjouir toujours "de faire des progrès" sur nos vies c’est cela et pas autre chose. Ne pas faire de mal.

Le week-end s’annonce. Qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il neige… je m’échappe !

Cette phrase de Victor Hugo à propos de Jean Valjean dans Les Misérables : « en se fondant en reconnaissance, il aimait de plus en plus ».
Autre phrase : « Qu’importe que la terre soit rouge, la lune reste blanche. Ce sont les indifférences du ciel. »

Frédéric Mitterrand est beaucoup attaqué à propos de lui et de son livre La Mauvaise vie. Je repense à ce que j’écrivais à propos de ce livre sur mon blog le 23 juin : « J’ai été très touché par son dernier livre La Mauvaise vie, confession âpre et remarquablement écrite d’où surgissait presque un désespoir, un regard doux et pitoyable, le portrait d’un homme qui ne se ment pas à lui-même. Qui dit sa petitesse pour mériter un peu de dignité. »
Ce livre-là était digne et l’homme Frédéric Mitterrand mérite notre respect.

Cette phrase de Philippe Lançon, journaliste à Libération, à propos d’une critique littéraire : « L’amour ce n’est ni le bonheur, ni le malheur, c’est une chance particulière. » Bien vu !

Vu un reportage à la TV sur la collection Chanel de Karl Lagerfeld. Tout se passe dans une ferme. Bottes de paille et paysage champêtre. Les vêtements imaginés et allègrement portés par des mannequins sont drôles, parfaits. Tabliers de fermières, bottes en plastique côtoient des dentelles et des vestes noires coupées au plus juste.
C’est assez fou, jamais exagéré…
Ca donne simplement envie d’aller vivre à la campagne (un seul mannequin suffira !).

Pardon de cette humeur primesautière. Elle ne le fut pas vraiment ces derniers mois, et pourtant le printemps est loin. C’est plutôt l’automne qui arrive. Comme quoi tout est une question d’état d’esprit.

Philippe Faure

Vu cette nuit la rediffusion de l’interview de Frédéric Mitterrand au journal de 20h sur TF1 par Laurence Ferrarri. Pathétique. Quand on pense que Laurence Ferrarri avoue le plus naturellement du monde qu’elle n’a pas lu le livre de Frédéric Mitterrand La Mauvaise vie, mais qu’elle n’a lu que des extraits publiés par la presse, on croit vraiment halluciner. En vérité, je pense qu’aucun de ceux qui parlent du livre ne l’ont lu. D’où ce malentendu pour le moins malsain. Un conseil : qu’ils lisent le livre. Ensuite seulement, ils pourront en parler et juger Frédéric Mitterrand.

jeudi 8 octobre 2009

Une bonne nouvelle !

Hier en fin de réunion d’équipe, j’ai eu l’immense plaisir et l’avantage d’annoncer à toute l’équipe que l’une de mes plus fidèles collaboratrices attendait un enfant. (J’étais dans la confidence depuis plusieurs semaines.) Toute l’équipe a accueilli la nouvelle avec une immense joie.
Il faut dire que Karine Fanton, puisqu’il s’agit d’elle (responsable de la billetterie) est une collaboratrice tout à fait remarquable. Ne ménageant jamais ni son temps ni ses forces. D’une conscience professionnelle absolue, à l’écoute de chacun, animant son équipe avec rigueur et habilité. C’est une femme respectée. Je dois dire qu’à titre personnel, j’ai toujours été séduit par sa grande prévenance, sa pudeur, sa délicatesse. Lorsque nous nous croisons, elle vérifie toujours d’un regard qui ne trompe pas si ma santé est bonne… si aucune défaillance n’apparaît pas à l’horizon.
Sœur ? Amie ? Collaboratrice ? Une belle personne en tous cas.
Ne reste plus qu’à trouver le prénom de l’enfant !

Philippe Faure

mercredi 7 octobre 2009

Rencontre inopinée et divers autres détails

Il la croisa en face de l’hôpital.
Il ne la reconnut pas.
Elle posa sa main sur son bras, comme ça. Comme par inadvertance.
Il mit quelques instants à se souvenir d’elle. C’est sûr le visage de la jeune femme ne lui était pas étranger. Il n’eut pas à prononcer la moindre parole. Elle chuchota :
- Je suis l’interne… cet été… en août… vous avez déjà oublié ?
Lorsqu’il l’avait croisé pendant les huit jours de son hospitalisation, elle était en blouse blanche. Là, jean serré et corsage blanc. Belle queue de cheval en liberté dans son dos.
- Vous avez bonne mine, ça me fait plaisir de vous rencontrer.
Il murmura :
- Moi aussi.
Elle ajouta :
- Vous êtes très élégant (costume léger noir et chemise bleue)
- Vous aussi… vous êtes très élégante.
Elle éclata de rire et ajouta :
- Je suis venue voir Maman j’ai peur dans le noir.
Il n’osa l’interroger plus avant. Elle prit les devants :
- Vous êtes un peu fou vous…
Elle s’empressa d’ajouter :
- C’est un compliment, je vous assure.
Et lui ne sut quoi dire. Il se lança :
- C’est très bien Interne !
Il comprit immédiatement que son commentaire frisait l’indigence. Il crut bon d’ajouter :
- Enfin, interne comme vous.
Il réalisa qu’il s’enfonçait ! Et là, il prit tous les risques.
- Ce qu’on fait, c’est que je vous appelle si vous me donnez votre numéro de téléphone.
- Vous avez des choses à me dire ?
Et là, il était soudain en roue libre !
- Je crois.
Elle écrivit son numéro sur un bout de papier. Lui tendit.
- Voilà !
- Bon alors je vous appelle !
- D’accord !
Elle lui sourit, descendit la rue.
Il la regarda s’éloigner, contempla le numéro de téléphone et pensa que c’était fou qu’une interne aussi élégante lui donna sans discuter son numéro de téléphone. Du coup, il se trouva effectivement très élégant.


Aujourd’hui, journée plutôt chargée.
À midi, repas avec un homme politique (secret).
Déjeuner délicieux et la conversation n’avait pas de limite. Tout y passa. De Jospin à Kouchner, de nos enfants respectifs au musée des confluences. Tout quoi ! Pendant le repas j’ai passé un coup de téléphone extrêmement important pour le théâtre (rien à voir avec l’interne). Et ce coup de fil fut très positif. Mon interlocuteur au bout du fil après nous être beaucoup cherchés est devenu un ami. Je reste volontairement discret car la discrétion reste le meilleur des alliés.


Réunion avec les représentants du personnel au théâtre. Réunion constructive, très argumentée et équilibrée. Je cite le préambule « les conditions de travail et les rapports avec la hiérarchie sont devenus plus simples. Par voie de conséquence, chacun des membres de l’équipe a pu atteindre ses objectifs ou est en voie de le faire. »
Les revendications m’ont semblé raisonnables. J’ai eu l’occasion à maintes reprises de me réjouir de l’ambiance travailleuse qui régnait dans la maison.
Tout cela est basé sur un rapport de confiance et avec la confiance tout est possible.


Décision radicale.
J’ai changé mon bureau de place. Nouvelle orientation dans la pièce. Je me sens mieux. Plus de bouche d’aération au dessus de la tête et plus de néon assassin dans les yeux. Je n’irais pas jusqu’à dire que c’est une nouvelle vie qui commence. En tous cas, je suis mieux à ma place.


Je lis un article qui indique que la plupart des ministres sont au régime. Entrées : crudités, poisson systématique (plus de viande), fromage banni et dessert : sorbet.
L’article indique que c’est Sarkozy qui a initié cette « politique de la silhouette »
La silhouette est devenue un véhicule de communication politique selon le journaliste. Tout ça parce que le président est amoureux de Carla : longue silhouette fragile.
Eh oui, l’amour nous entraine sur des terrains mouvants. J’ai moi-même décollé. Ma silhouette s’est affinée. Fut une période où chacun s’inquiétait de me découvrir ainsi. Mais aujourd’hui les commentaires changent : voir l’exclamation de l’interne.


Marre de l’affaire Clearstream. J’ai pris le mensonge en horreur, et Dieu sait que de ce côté là j’ai été bien servi !
Diable, quelle bande de menteurs…


Un comédien remarquable : Daniel Russo.


C’est décidé : ce week-end, je me mets au vert à partir de vendredi après-midi. Jusqu’à dimanche soir. Je vais reprendre des forces disons que je vais m’occuper de mes globules rouges (cf. Maman j’ai peur dans le noir) puisque décidément ils sont le sang de la vie.

Philippe Faure

jeudi 1 octobre 2009

De l’émerveillement à la dignité…

Vu deux films.
Le bal des Actrices, de Maïwenn avec justement plein d’actrices dedans (Romane Bohringer, Julie Depardieu, Mélanie Doutey, Karine Viard, Charlotte Rampling…)
Drôle de film. Un peu maladroit, un peu bancal, parfois à côté de la plaque, parfois en plein dans le mille. Les femmes ne sont pas des actrices comme les autres… pourrait-on dire ! Souvent lucides (trop ?) elles savent pourtant qu’elles doivent plaire, séduire. Au fond, elles ont un mal fou à trouver leur place. Ce qui les rend parfois imbuvables, parfois désarmantes. En tous cas, la sérénité n’est pas un état qu’elles ont l’air de beaucoup fréquenter. Le film est tout cela et Maïwenn une drôle de trentenaire. Pas froid aux yeux la fille. Elle est belle sans être belle. Elle est une femme audacieuse, avec une volonté de fer.

Vu L’Etrange histoire de Benjamin Button. Scénario génial, mais bon, on s’endort un peu dans la seconde partie du film. Brad Pitt est à l’aise dans un rôle hors-norme et Cate Blanchett… Une femme qu’on aimerait bien qu’elle nous prenne dans ses bras.

Richard Brunel a été nommé directeur du centre Dramatique National de Valence. Très bonne nouvelle ! Nous l’avons accueilli lors de la première saison de La Croix-Rousse et nous l’accueillerons à nouveau en mai 2010.
Dire que nos rapports furent toujours simples serait exagéré. Cela dit, j’ai toujours reconnu son sens du théâtre et je me réjouis qu’il prenne la direction d’une maison. J’aurais tendance à dire qu’il le mérite, même si la notion de mérite est un peu dépassée aujourd’hui. Bon vent donc au camarade Brunel.

Les journaux sont pleins de l’affaire Polanski (comme on dit). Sujet compliqué. Il y a l’artiste et le citoyen. L’artiste est magnifique. Le citoyen a été condamné pour viol sur une enfant de 13 ans il y a trente ans. Il s’est enfui des Etats-Unis et donc a fui la justice de son pays. Certes, depuis, la victime a pardonné. Alors ? Alors la justice ne doit-elle pas être la même pour tout le monde ? Ou bien l’artiste jouit-il d’une impunité définitive ? Je pense à ma fille qui va vers ses onze ans. Comment réagirais-je si c’était elle qui avait été violée ? En père ? En chrétien ? En artiste ? En citoyen ?

Autre affaire : France Télécom.
Il est absolument incroyable que le patron Didier Lombard dont 24 de ses salariés se sont suicidés n’ait pas donné (ou proposé) sa démission.
A-t-on à ce point perdu le sens des responsabilités ? On m’a toujours appris qu’il fallait assumer le mal que l’on fait aux autres. La moindre des choses n’est-elle pas d’admettre son incompétence ? 24 suicides tout de même, ce n’est pas rien. 24 familles détruites. Des enfants orphelins. Des conjoints démolis. Et même pas de regrets. Il parle d’une « mode du suicide » tout en s’excusant après. Pour simplifier on va dire que c’est un gros con. Et pour reprendre la génial réplique d’Audiard : « les cons, ça ose tout, c’est à ça qu’on les reconnaît. »

Pour rire : polémique entre Michel Drucker qui recevait dans son émission à la radio Marc-Olivier Fogiel. La polémique porte sur le ton agressif des questions de Michel Drucker posées à Fogiel, genre sur la sexualité de Fogiel.
Michel Drucker : « Alors Marc : casé ou pas casé ? Garçon ou fille ? À quand la photo de votre femme avec un bébé dans un landeau ? »
À propos du livre de Fogiel : À mon tour d’être sur le grill. Michel Drucker : « Il a été réglé à 2 le grill. Vous ne risquiez pas de vous brûler. »
Décidément la télévision a les animateurs qu’elle mérite. Peut-être que nous, on mérite autre chose.

Ce matin le boulevard de la Croix-Rousse est ensoleillé. Je ne peux m’empêcher de m’asseoir sur un banc et de contempler cette lumière si transparente. De l’autre côté, il y a le marché. C’est un paysage en mouvement où respire le goût de vivre. Cela m’émerveille. Je repense à l’après-midi d’hier où exceptionnellement nous avons tenu notre réunion d’équipe à l’heure du goûter. Ce fut une réunion absolument débridée. Dire que nous avons été efficaces serait très exagéré. Une humeur régnait, fantaisiste, plaisante, un peu absurde. Comme une tendresse amusée et ondoyante. C’est que la vie y était bondissante. (Rien à voir avec le management de Didier Lombard à France Télécom !!!)
Ces deux dernières années me furent une épreuve quasi assassine. Aucune colère, aucun ressentiment ne s’est emparé de moi. J’assume pleinement le fait que d’être amoureux vous démunit et que par la force des choses tous les coups font mal. Et Dieu sait que les coups, il y en eut !!! Mon émerveillement ce matin est peut-être venu de là. J’ai été heureux d’aimer même si cela m’a conduit le plus souvent au malheur. Il faut savoir à la fin être digne quelles qu’en soient les conséquences.

Ce soir reprise de Raquin.
Hier générale magnifique. Marc Voisin et Anne Comte rendent leurs corps si disponibles que tous les frémissements et les vertiges de la possession amoureuse y vibrent d’une manière incandescente. Merci à eux.
Florence Muller reprend le rôle de Claire Cathy. Celui de Madame Raquin. Avant d’être une belle comédienne, voilà une femme sensuelle, drôle, fidèle et tendre. Bonheur de la retrouver dans La Petite fille aux allumettes et dans Le Malade imaginaire.

Samedi mon fils sort son nouveau CD. Son groupe s’appelle le Baron Perché. Il écrit les textes et est le chanteur. Soirée mémorable. Ces temps-ci nous nous parlons beaucoup, nous nous sommes beaucoup rapprochés l’un de l’autre. Je suis très fier de ce qu’il est. Ses sœurs l’adorent et c’est très beau ce trio recomposé. Quand je suis au milieu d’eux, je me dis que j’ai de la chance. Marie, avec son mètre 67 et ses 10 ans et demi, file vers l’adolescence et est amoureuse tous les matins d’un nouveau garçon. Marline et ses 8 ans et demi ne cesse de danser dans sa chambre, en se mettant inlassablement les mêmes CD. Damien est amoureux de Sophie, et Sophie est amoureuse de Damien. Ils essayent de se composer (recomposer) un avenir. Elle a trois enfants. Elle est mignonne et gaie. Ils sont venus me voir à l’hôpital en août, deux jours après mon opération. On s’est assis au bout du couloir. Près de la fenêtre. C’était doux et tendre.

mardi 29 septembre 2009

Rentrée du blog !!!

Presque trois mois sans écrire le moindre mot. Juillet, août, septembre comme retirés du monde, en tous cas, absolument silencieux. Et ce silence peut être dangereux, car il laisse le terrain libre à toutes les rumeurs. Tentons donc de retrouver les événements dans l’ordre où ils me viennent (qui n’est pas l’ordre chronologique), dans l’ordre de mes émotions dirions-nous.

D’abord revenons à l’essentiel : la création de Maman j’ai peur dans le noir. Ce spectacle fut un enfer à imaginer et à porter à la scène (à jouer ?) et pourtant ce fut un moment de théâtre unique. J’ai eu le sentiment chaque soir que j’allais trop loin dans une sorte de mise à nue, presque mortelle. Je n’ai cessé de penser à Molière et à sa dernière interprétation du Malade imaginaire. À sa mort quelques heures plus tard en coulisses. Au fond, je n’ai rien fait d’autre dans ce spectacle que de conjurer la mort. A travers cette conjuration, il me fut aisé de jouer avec le sens de la vie, de m’amuser de manière presque enfantine avec cette éternelle question : qu’est-ce que c’est qu’être vivant ? Et que doit-on faire de notre vie ?

J’en appelais au Curé d’Ars, à Dieu, à C. Jérôme, à Patrick Dewaere, à la médecine, aux femmes, aux enfants… enfin à tous les êtres qui me traversaient l’esprit et le cœur pour qu’ils m’aident à trouver une réponse la plus digne possible.
Evidemment, ces interpellations et ces tête-à-tête provoquèrent le rire… Dialogues absurdes, naïfs, mais bon, quand on s’abandonne au dénuement, on ne s’occupe plus de ce que les autres pensent. On fait ce que l’on peut.

Ce qui m’a bouleversé chaque soir (il y en eut dix) c’est que le public m’a profondément suivi dans ce vertige. Sans que cela soit dit, il a partagé ce qui ne fut rien d’autre qu’un élan d’amour. Un "sauve qui peut". Car quand la peur vous saisit (peu importe d’où elle vient) on se demande si l’on a assez aimé, si l’on a été suffisamment sincère. Si l’on n’a pas fait trop de mal, si l’on n’a pas trop menti, ni trahi, si l’orgueil n’a pas tout faussé ? Chaque soir j’ai ressenti que le public me rassurait autant que possible. Dans ses applaudissements si tendres.

Je découvrais qu’au fond, je n’étais pas un "si mauvais homme que ça". Drôle d’impression, et ma peur, ma fatigue de moi-même s’évanouissaient. La critique écrivit des articles extrêmement émouvants. Chacun comprit qu’il ne s’agissait pas là d’un exercice d’autoglorification, mais qu’à travers sa peur et sa souffrance, l’on avait une chance de mieux comprendre le monde et surtout de mieux assumer sa responsabilité d’homme de théâtre. Comment comprendre la souffrance des autres si soi-même on est peuplé de certitudes, de mépris, de jugements à l’emporte pièce, de prétention. C’est impossible.

Depuis que j’ai commencé à écrire ce blog, il me semble que je n’ai cessé d’invoquer cette humilité nécessaire, ce doute permanent, cette obsession de la tentative…
L’on voit où mènent ceux qui soi-disant possédaient la vérité. Revenir toujours à ce que nous sommes, et inlassablement corriger nos faiblesses, éloigner nos lâchetés, dissoudre nos certitudes. « Ce que nous sommes », voilà un titre de spectacle à inventer.
Voilà pour septembre !

Août maintenant. Sept jours d’hospitalisation. Rien de grave, mais comme m’a dit le professeur qui m’a opéré : mieux vaut être prévoyant. J’ai donc été prévoyant.
Drôle d’expérience que de vivre l’hôpital au mois d’août quand toute la France est en vacances (y compris dans le milieu hospitalier). Le lendemain de l’opération, je déambulais dans les couloirs avec mon fils, ou mon assistant E. Robin, ou mes filles et leur mère. Les médecins depuis plusieurs années ne cessent de me dire que j’ai une constitution redoutable et une santé de fer. Moi, l’hypocondriaque absolu, je commence seulement à me convaincre qu’ils n’ont peut-être pas tort.
C’est que mon corps je m’en suis toujours méfié.
Je ne lui ai jamais fait totalement confiance. Peut-être ces temps-ci se rue-t-il dans les brancards comme pour me dire que j’ai été très injuste avec lui (trop). Toujours est-il que depuis ces derniers mois je prends soin de ne plus le contrarier et de lui dire combien j’ai besoin de lui.

Juillet enfin.
Pris la décision de ne plus m’abimer le cœur dans un amour qui a fini par basculer dans le vide. Et je n’ai pas eu envie de basculer tout entier dans le vide. Tant pis pour cet amour-là ! Paix à son âme. J’ai choisi de rester digne.

Voilà, comme dirait l’autre, un trimestre bien rempli. Dire que ce trimestre-là ne m’ait pas un peu fatigué serait si ce n’est mentir, du moins exagérer. Qu’en ce moment je rêve de vacances, de soleil, de bord de mer (même avec un temps gris), de liberté, certes. Mais étrangement, peu à peu une sorte de rage de vivre s’empare de moi.

Le théâtre connaît un succès impressionnant. Pour la première fois, plus de 10 000 abonnés. C’est donc que l’usure n’est pas de mise. Que la confiance dans cette maison ne cesse de croître.
Nous travaillons pour l’année prochaine à une toute nouvelle organisation de la saison. C’est une chance bénie que d’être ainsi au cœur des mouvements de la société, de ses soubresauts, de ses chaos, de son avenir. Essayer encore et toujours de réconcilier les rêves et la réalité. De ne mépriser ni les uns ni les autres, pour tenter de trouver "l’ouverture". Car plus que jamais je pense que nos maisons doivent être ouvertes. Elles doivent respirer l’horizon. À nous d’inventer (dans nos faibles pouvoirs) un horizon "qui danse".

A propos de la sortie du film Le dernier pour la route avec François Cluzet, lu beaucoup d’interviews de lui. Acteur magnifique. Il dit à un moment : « On a fait les frais de l’individualisme stérile. Les faux héros de la performance égoïste se révèlent des escrocs et des imposteurs. Tant mieux si on commence à changer d’époque et à s’apercevoir que les profiteurs laissent vraiment trop de gens sur le bord de la route. Je suis convaincu que le progrès passera par le fait d’accepter les plus faibles et non pas de se retrouver entre forts. »
C’est dit et c’est bien dit.

Beaucoup d’autres choses à dire…
Mais la reprise de Thérèse Raquin m’attend. Répétitions et jeudi, première.
Pour finir, cette phrase de Thérèse à Laurent, son amant :
« J’ai ton odeur dans ma bouche. »
Voilà qui là encore est dit et bien dit !

mardi 7 juillet 2009

COMMUNIQUÉ

En ce mois de juillet, Philippe Faure écrit et répète Maman j’ai peur dans le noir. Rien à voir avec ses deux précédents solos.
De quoi s’agit-il ? D’oser tout dire.
De la mort d’une mère, à une anémie qui a failli être fatale.
D’une veine de cocu, au théâtre qui tombe du ciel.
De la peur de vivre sans interrupteur, à l’obsession de ne pas mourir dans les bras d’une femme en faisant l’amour. Du mystère des caresses. Et bien d’autres aveux.
Il n’y a là aucune complaisance aussi douloureuse soit-elle, mais au contraire le désir fou de ne plus avoir peur dans le noir. Sorte de délivrance. Pudeur ou impudeur, en tous cas nulle mégalomanie, juste une heure durant être libre de se mettre à nu, comme si le ridicule de la nudité pouvait le sauver de lui-même.
Maman j’ai peur dans le noir, serait donc en fin de compte l’histoire d’un sauvetage. Mais naturellement avec Philippe Faure il est permis d'espérer que tout cela prêtera à sourire, à rire et pourquoi pas à délirer.

Bonnes vacances à tous les bloggeurs !

lundi 29 juin 2009

Où il est question du respect que l’on se doit à soi-même

Vu à la télévision ce spot très impressionnant relatif aux femmes battues. On voit une femme belle, aller et venir dans la vie, et on entend une voix d’homme (off) l’insulter : « Cette femme est un boudin, c’est une salope, une garce… etc.» Puis soudain, la voix off affirme : « C’est ma femme. » Alors apparaît à l’écran un homme qui marche à côté de la femme en question et pose sa main sur son épaule comme une menace. La femme, dans un mouvement d’épaule imperceptible, fait glisser la main de l’homme dans le vide. Le visage de celui-ci est crispé de haine. Enfin, le spot se conclut par une voix qui dit : « Ne laissez jamais la violence s’installer » (ou « s’avancer », je ne sais plus le mot exact).
Ce spot, avec sa rigueur et sa sobriété, dit l’essentiel. Tout être humain a droit au respect de "celui qui est vivant". Pas d’insulte, pas de main levée, de coups portés, pas d’humiliation.
Certes, lorsque les coups s’abattent sur des êtres fragiles (enfants, femmes, aînés), c’est monstrueux. Mais ne passons pas sous silence ces "hommes battus", déchus de leur masculinité, abimés, et réduits à néant. Souvent, ceux-là, ce ne sont pas les coups qui ont eu raison de leur équilibre, mais les mots insultants et dégradants, le refus de leur accorder le moindre intérêt. Certaines femmes s’entendent parfaitement à les saccager. Je connais certains de ces hommes. Oserais-je avouer que j’ai été l’un d’eux ?

Michael Jackson est mort.
C’est bien évidemment un génie.
Chacun s’accorde à désigner les blessures de l’enfance. La violence de ce père qui l’insultait et le frappait. Cette tragédie de se sentir seul à cinq ans.
Ce drame du "non amour" peut se résumer dans le fait que Michael Jackson était obsédé de ne pas avoir un nez qui ressemblât à celui de son père. D’où cette cascade d’opérations et ce nez sur la fin qui n’en était plus un. Faut-il souffrir dans son cœur pour imposer à son corps une souffrance pareille ? Car ce génie n’était que souffrance. De cette souffrance a jailli son "Moonwalk" comme un signe divin. Comme un signe rimbaldien. Comme une échappée belle : l’idée que l’âme des martyrisés est inatteignable et qu’elle a des ressources fulgurantes. Michael Jackson est une fulgurance.

Achevé de lire l’énorme confession de Daniel Cordier (900 pages), Alias Caracalla (Gallimard).
Confession bouleversante : « Depuis que je me suis mis à écrire sur Jean Moulin, j’ai un rapport absolu à la vérité. L’idée même de mentir m’est devenue insupportable. »
Daniel Cordier fut l’un des tout premiers français à rejoindre Londres dès le 25 juin 1940 à l’âge de 19 ans. Il fut ensuite pendant onze mois le secrétaire de Jean Moulin.
« Quand je suis parti à Londres, je n’avais qu’une obsession : tuer du boche. Or, quatre ans plus tard à la Libération, je n’en avais toujours pas tué un seul. Cela a été le désespoir de ma vie. » Plus loin : « Il y a une chose dont je ne voulais pas parler, une chose affreuse, impardonnable, c’est l’antisémitisme qui était le mien à l’époque. »
Témoignage douloureux, sur une époque en guerre, sur une simple vie d’homme, sur un remord, sur une rencontre du destin, sur une vérité que chaque homme se doit à lui-même.

Le premier juillet, c’est mon anniversaire. Jusqu’à ces dernières années, cette date (ce rendez-vous incontournable) m’était insupportable et, pourquoi ne pas le reconnaître, je le reniais. Cette fois-ci (et pour la première fois), je suis heureux de cet anniversaire. J’apprécie à sa juste valeur ce rendez-vous avec moi-même. C’est que depuis de longs mois, j’ai souffert plus que de raison une vie affective extrêmement brutale et puis un corps qui donne des signes de lassitude. Qui a mal. On a bien évidemment grand tort de s’éloigner de soi-même surtout si c’est pour se perdre dans la malhonnêteté de l’autre, dans son désir de destruction. Alors oui, cet anniversaire là, je l’accueille avec joie.
Qui l’eut dit !

Merci à Justine, patiente collaboratrice de ce blog. Sa discrétion, sa rigueur et sa pudeur ont été idéales. C’est avec grand plaisir que je lui ai proposé d’intégrer définitivement l’équipe de La Croix-Rousse.

Le succès un peu irrationnel de la nouvelle saison ne se dément pas. Au contraire. Il ne cesse de s’accentuer chaque jour. Toute l’équipe est aux anges. Serait-ce à dire que nous sommes une équipe d’anges ? N’exagérons rien. Nous sommes simplement une équipe heureuse de travailler ensemble, d’être ensemble.

Philippe Faure

mardi 23 juin 2009

Un Espoir dans un homme de terrain

Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture. Certes on ne peut pas préjuger de l’action publique d’un homme. Seuls les actes comptent. Compteront. Pourtant la nouvelle me réjouit.
D’abord, j’ai adoré l’homme de télévision. Ses sagas mélancoliques et lyriques. Cette voix détachée et mordante. Sa prose osée, parfois ronflante, avec des phrases qui n’en finissent pas. Des interrogations suspendues dans le temps, des vérités presque murmurées, des confidences lourdes de sens. Quelque chose de théâtral et d’intemporel.
Et puis j’ai été très touché par son dernier livre La Mauvaise vie. Confession âpre et remarquablement écrite d’où surgissait presque un désespoir, un regard doux et pitoyable, le portrait d’un homme qui ne se ment pas à lui-même. Qui dit sa petitesse pour mériter un peu de dignité.
Et puis il y a l’homme. Légèrement vouté, un peu épais, d’une élégance presque douloureuse. Une manière de maladresse, celle des enfants qui ont grandi trop vite. Et ce sourire qu’on dirait presque toujours pris en faute, qui dissimule une pudeur quasi coupable. Il y a encore sa manière d’évoquer François Mitterrand et cet amour enfantin et absolu qu’il lui porte.
Enfin, il y a l’artiste, bien au-delà de ses divers talents. Une sorte d’artiste du savoir vivre, du savoir souffrir, du savoir aimer. Oui, à cet homme là, je donne ma confiance et je n’ai qu’une hâte : le rencontrer au plus vite. Espérons qu’il ne sera pas le ministre des antichambres, mais bien un ministre de terrain : le nôtre !

Philippe Faure

lundi 22 juin 2009

Généreux comme un cachalot

Les circonstances font que mes deux filles assistent à la réunion hebdomadaire de l’équipe du théâtre ce mercredi. Elles sont à ma droite et à ma gauche. La réunion dure presque 1h30. Elles sont sages comme des images. Leur présence provoque une ambiance particulière. C’est drôle et émouvant. L’une et l’autre sont fières de leur papa. Elles sont attentives à ce que chacun dit, scrutent les visages, parfois posent leur tête sur mon épaule. C’est un moment très tendre et inattendu. En partant, elles me disent selon leur formule : « Trop bien ! »

À propos de l’équipe qui m’entoure, j’ai eu l’occasion il y a deux semaines, en début de réunion hebdomadaire, d’avouer solennellement que j’avais le sentiment que c’était la plus belle équipe que j’ai eu l’occasion d’animer depuis que j’ai pris la direction de La Croix-Rousse.
Il y a chez chacun de la compétence et de l’intuition. Un sens inné du dialogue. Une facilité à prendre des initiatives. Un sens très fort de l’intérêt général.
Une formidable attention aussi à ce que je suis. Pendant le mois de mai où j’ai beaucoup souffert physiquement, l’équipe pudiquement s’est inquiétée et a pris le relais avec beaucoup de naturel.
Le succès incroyable de la nouvelle saison leur est dû en grande partie. Leur sincérité et leur engagement, leur humilité aussi, leur conscience professionnelle font l’unanimité.

Deux jours ensoleillés et sereins en Suisse.
Vu Sous l’œil d’Œdipe de Jouanneau (qui sera dans le "in" d’Avignon cet été et que nous accueillerons en novembre prochain).
Très belle immersion dans "le monde d’Œdipe". Claire. Forte. Charnelle, précaire et évidente.
Deux comédiens magnifiques : Jacques Bonnaffé qui joue Œdipe. J’ai adoré son travail d’acteur qui cherche la vérité du personnage avec son corps, rien d’intellectuel. C’est l’un des acteurs les plus doués de sa génération. Et puis découvert Cécile Garcia Fogel. Un choc !... Sensuelle, noire, une présence "tellement femme". Une façon de bouger, de se tenir droite. Une voix qui impose un timbre particulier, voilé et profond. Elle crée une Antigone qui souffre, qui se bat, d’une fidélité absolue à elle-même avec un rapport à l’amour immédiat. Vraiment une Antigone qui restera dans les mémoires. En un mot, un vrai moment de théâtre.

Rencontré Claude Régy (84 ans), l’un des metteurs en scène mythiques de ces 50 dernières années. Frais comme un gardon. Presque primesautier. Petit homme malicieux et gourmand. Je lui ai dit qu’il faut absolument qu’il "passe par La Croix-Rousse" une de ces prochaines saisons. Il porte sur la vie un regard simple et absolu. Un maître.

Longues conversations avec René Gonzalez. Il est amoureux et il me dit avoir l’impression de " découvrir un continent"… Il revient de si loin. Il y a un an, il était en réanimation et aujourd’hui, il me prend dans ses bras et me dit simplement « Cadeau ! »

Je viens de lire le livre de Régis Debray Le moment Fraternité chez Gallimard. Il parle du « tout à l’égo ». Pour lui, la fraternité est une revendication publique de justice. Toujours cette évidence que le souci de soi ne l’emporte pas sur l‘intérêt collectif. Il écrit que la fraternité c’est « ressentir l’atteinte à la dignité de l’autre comme sienne. » Il dit : « Chacun veut vivre dans l’instant, pour soi et en fonction des bénéfices immédiats qu’il peut tirer d’une relation sans penser à hier ni au lendemain… »
Beau livre et personnage passionnant que Régis Debray.

Quelqu’un me répète inlassablement « Moi, je ne veux rien devoir à personne. » L’aveu me décontenance. Moi, j’ai le sentiment de tout devoir à tout le monde. Il me semble au minimum que c’est le signe que beaucoup ont envie de croire à ce que je suis et donc dès que cela leur est possible, ils me donnent la confiance et la tendresse nécessaires. En un mot, que je mérite leur attention. J’aime être redevable et je le suis définitivement à tout le monde. Seuls, nous ne sommes qu’orgueil !

J’ai beaucoup minci : curieux phénomène, car à quelques dizaines de grammes près, je pèse à peu près le même poids. C’est donc d’une certaine manière que mon corps se transforme. Deux idées me viennent à l’esprit susceptibles d’expliquer cette sorte de métamorphose. La première c’est que mon corps se débarrasse de la graisse qui l’a parfois encombré. Il "s’affute" selon l’expression courante. Il retrouve une ligne de jeune homme, comme si "être ventru" lui paraissait indigne.
La seconde, c’est ce tiraillement entre le fait d’être un homme publique, donc visible, et ce désir plus sourd d’un effacement, de retrouver un anonymat. Cet écartèlement provoque chez moi sans doute une réaction quasi chimique qui fait fondre la graisse. En tous cas, je préfère cette silhouette à celle qui fut la mienne un temps (enflée). Il y a quelque chose de "la renaissance". Comme si mon corps était maintenant tendu vers l’essentiel. Mais est-ce que ces réflexions personnelles intéressent quiconque ? Dans cet exercice du blog, j’ai choisi de me "mettre à nu". Alors parler du corps est une évidence.

Ces jours-ci, je me suis acheté pantalons et tee-shirts très colorés (rose, violet, bariolés). Longtemps, je me suis habillé de noir et de gris. Toujours cette idée de l’effacement. C’est que contrairement à ce que pensent beaucoup, être sur le devant de la scène est le plus souvent une épreuve car d’une certaine manière on ne s’appartient plus, on sacrifie beaucoup de sa vie et comme dirait l’autre " sa vie, on en a qu’une !" Ne doutons pas que cet élan vestimentaire me donne des couleurs (visage un peu pâle encore).

Il y a cinquante ans que Boris Vian est mort. L’un de mes premiers spectacles à La Croix-Rousse fut une adaptation de L’Ecume des jours. A l’époque, j’ai quasiment lu tout Boris Vian. Je garde un très bon souvenir de ce spectacle. Une scénographie extrêmement poétique d’Alain Batifoulier. Une vraie troupe de comédiens, des chansonnettes et une musique de Louis Sclavis.
Certes, restituer l’univers de L‘Ecume des jours est impossible. Au moins avais-je tenté de m’approcher de sa tendre folie. Cette histoire de nénuphar à l’intérieur de la poitrine de Chloé. Génial ! J’adore Vian et je me réjouis qu’à l’occasion du cinquantenaire de sa mort, beaucoup d’articles évoquent l’homme et son œuvre. L’homme est phénoménal. D’abord d’une grande beauté. Le visage au scalpel. Un regard d’une profondeur vertigineuse.
Et puis le poète. Cette façon de défaire le monde, de le reconstruire en équilibre entre réalité et imaginaire. Ce maniement des mots. Souvent osé. Toujours ironique et cynique. Cette liberté joyeuse et coupante. Libre comme l’air et douloureux comme l’infarctus qui l’emporta. Vive Vian ! Viveur et vivifiant !

Pour en revenir à ma minceur, j’ajouterai une troisième raison à "ce maigrissement". Ces deux dernières années furent tout le contraire de ce que j’avais rêvé de vivre. Elles m’emportaient si loin du sentiment qui m’habitait. Elles me perdirent dans une méchante réalité. Se rendre à l’évidence est un exercice pour le moins douloureux. Le corps demande grâce !

Je feuillette chez quelqu’un le dernier numéro de Psychologies consacré à la gentillesse. Sept qualités requises pour être gentil : l’empathie, la modestie, la patience, la générosité, le respect, la loyauté et la gratitude. Ca paraît simple comme ça !!! J’aime beaucoup le titre d’un chapitre : « La gentillesse est une arme anti-frustration. »

Hier, fête des pères. Marline m’offre une sorte de peinture marbrée où trône un lapin (à moins que ce ne soit un loup) doré.
Marie, un poème aux compliments un peu exagérés :
« Beau comme un lion,
courageux comme un tigre
et généreux comme un cachalot ! »

Je cherche depuis longtemps une secrétaire de direction.
Peut-être ai-je enfin déniché la perle rare ?
Il s’agit de former un duo rapide, efficace, rigoureux, loyal, discret et tout cela sans aucune faute d’orthographe !!!

Philippe Faure

mercredi 17 juin 2009

Messages urgents

Hier comité de suivi. Légèrement débridé.
Jean-Jacques Pignard, vice président du Conseil général chargé de la Culture entre pour la première fois dans la Convention quadripartite.
Je découvre au fur et à mesure de mes contacts un homme tout à fait remarquable de fidélité et de rigueur : Georges Képénékian, adjoint à la Culture de la Ville de Lyon.
Au cours de ce comité de suivi, confirmation que le ministre de la Culture attribue un label national à La Croix Rousse. On attend la confirmation écrite.

Que c’est beau cette foule de gens qui s’engagent dans la nouvelle saison du théâtre de La Croix-Rousse. Ils arrivent de partout et par tous les moyens (Internet, guichet, téléphone, courrier). Je voudrais leur dire que je les aime. C’est si beau quand les gens vous apportent leurs désirs de complicités.

Philippe Faure

lundi 15 juin 2009

Le don de la fraternité

Dans le cadre de la soirée Vian aux "Nuits de Fourvière", j’ai vécu un instant inouï : Jean-Louis Trintignant disant deux poèmes de Vian.
J’ai toujours adoré cet acteur. Mais là, de le voir massif et fragile, perdu et monumental, presque hésitant et imparable, ce fut un choc.
Son sourire est dévastateur. Sa voix, d’une profondeur insoupçonnée. Il y a là comme une évidente gravité qui bizarrement nous fait un bien fou. C’est un homme de douleur et de paix. D’humilité et de séduction. On a mal et on est heureux.
C’est un honnête homme. C’est celui que l’on voudrait être et que l’on ne sera jamais. Parce que lui a le don de la fraternité.

« Le calcul appliqué à tous les aspects de la vie humaine occulte ce qui ne peut être calculé, c’est à dire la souffrance, le bonheur, la joie, l’amour. » Edgar Morin
Voilà qui est dit !

La campagne d’abonnement connaît toujours le même engouement. Aucun ralentissement. Les records s’enchainent si j’ose dire. C’est une récompense magnifique que de constater l’engagement de tant de gens à partager nos désirs et nos risques. Il y a là comme une ivresse à recevoir autant d’affection. Car au-delà de nos propositions artistiques, je n’hésite pas à prétendre qu’entre cette foule de spectateurs et nous, c’est bien d’une histoire d’amour dont il s’agit.

Ce dimanche, communion solennelle de ma plus grande fille, Marie. Cela m’a ramené de longues années en arrière, à l’époque où moi-même je fis ma communion solennelle. Marie était resplendissante dans sa robe blanche. Il y avait dans son sourire de la naïveté, de l’innocence et beaucoup de tendresse. Il y avait aussi, comme souvent chez elle, une certaine distance. Son "compagnonnage" avec Jésus a sans doute trouvé sa limite. Elle a décidé que c’en était fini du catéchisme.
Sa sœur Marline, comme d’habitude, était gaie comme un pinson.

Je lis un long portrait de Chantal Jouanno, secrétaire d’Etat à l’écologie, très UMP. Outre le fait qu’elle est très jolie avec un regard semble-t-il très noir et intimidant, elle semble vraiment être une femme remarquablement intelligente et compétente.
Elle dit « Je déteste la prétention. De toute manière, on est toujours l’idiot de quelqu’un d’autre. » Elle dit « Je ne m’en prends jamais aux personnes. » Elle se dit taiseuse et terrienne. Elle dit « Il ne faut jamais trahir. » Elle dit encore mille choses (n’exagérons pas) qui me semblent frappées du coin du bon sens. On peut en conclure que c’est une femme en accord avec elle-même. Génial.

Après quatre ans de tergiversations et de combats, la Ministre de la Culture, Christine Albanel, a accepté ce vendredi d’attribuer un label national au théâtre de La Croix-Rousse. Quatre témoins : le maire de Lyon, l’adjoint à la Culture, le préfet du Rhône et le directeur de la DRAC. On y revient…

Philippe Faure

lundi 8 juin 2009

Le sens de la mesure

Voilà à peine deux semaines que nous avons lancé notre nouvelle saison. Et je dois le dire : ce qui se passe est tout simplement bouleversant pour toute l’équipe. Il y a comme une sorte de raz de marée des abonnements. Nos abonnés fidèles se réabonnent en grande majorité. Ceux qui nous avaient abandonnés le temps d’une ou deux saisons reviennent, réintègrent leur maison. Enfin, un grand nombre de nouveaux spectateurs rejoignent La Croix-Rousse. Le résultat que ce mouvement général provoque une rare poussée de fièvre.

C’est bouleversant pour plusieurs raisons. D’abord, c’est la preuve que non seulement il n’y a pas d’usure dans l’attraction qu’exerce notre maison, mais bien au contraire qu’il y a comme un élan nouveau. C’est la preuve que notre sincérité, que notre spécificité est entendue, comprise. Nous ne trichons jamais avec ce que nous sommes, et avec ce que nous croyons. C’est la preuve que cette fraternité, que cet amour que nous appelons sans cesse de nos vœux trouve un large écho. Nous n’avons jamais eu peur d’être des amoureux transis. Nous aimons par dessus tout que le monde se rassemble. Nous nous sommes toujours méfiés d’être des diviseurs. C’est la preuve que nos choix artistiques, si différents les uns des autres, parfois même si détonants, inventent des territoires sensibles où il fait bon saisir le verbe au vol. C’est la preuve que nous gardons la même fraîcheur, la même liberté, la même audace, la même rigueur. Décidément c’est la preuve que nous sommes comme aux premiers jours : fébriles, impatients, naïfs, tendres et qu’aucun réflexe pervers ne nous a contaminé.

Nous sommes ouverts sur le monde, et dans cette ouverture souffle l’amour du prochain, l’amour de la différence, l’amour du théâtre dans tous ses états.

Voilà qui est dit. Merci à tous pour cette infinie confiance que vous nous prêtez. Sachez que nous travaillons chaque jour à ne jamais la trahir, mais au contraire à la rendre joyeuse et salvatrice.

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Je repense à ces mots de Pascal (pas Pascal Danel, le chanteur avec ses neiges du Kilimandjaro) non, l’autre, le philosophe qui écrivait que « l’humanité est une succession d’hommes qui montent sur les épaules les uns des autres pour voir plus loin ».
J’ai l’impression que cette évidence définit bien notre état d’esprit.

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Hier, fête des mères.
Je repense à la mienne qui, à la suite d’une longue maladie, mourut à la fin de mon adolescence. C’était aux temps où les traitements étaient encore barbares. Elle souffrit en silence, avec la terreur de laisser orphelins quatre enfants.
Sa mort est lointaine et pourtant m’habite encore, presque physiquement, ce sentiment d’impuissance de n’avoir pas pu (su) la rassurer, l’accompagner, trouver les mots.
C’est moi qui l’ai découverte un mercredi après-midi, morte sur son lit. Moi qui ai prévenu les pompiers de chez la boulangère (nous n’avions pas le téléphone). Moi qui suis monté dans l’ambulance en direction d’Edouard Herriot.
Au fond, ce qui nous rend si désespéré parfois, c’est que nous n’avons pas le pouvoir de sauver de la mort les gens que nous aimons. Nous les regardons mourir.
Et d’une certaine manière nous ne nous pardonnons jamais d’être si passif.
La mort d’une mère, c’est la fin d’un monde.
C’est le moment où soudain nous sommes justement seuls au monde.
Alors vous qui avez vos mères près de vous, surtout n’ayez pas peur de les aimer.

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« Quand il s’agit d’éclairer et d’être éclairé, il faut regarder où est le devoir et non où est le péril. » Victor Hugo
Décidément ce Victor Hugo !

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Hier au soir, pathétique François Bayrou. Cette obsession à démolir Sarkozy et à vouloir être président de la République l’a repoussé au fin fond du puits.
Il y a une morale à cela. On ne construit rien en détruisant. On ne convainc personne en s’érigeant d’évidence khalife à la place du khalife. Seuls l’humilité et l’intérêt général ont le pouvoir de rassembler autour de soi les femmes et les hommes de bonne volonté.
Il est le contre-exemple de ce que doit être la politique. Il n’a que ce qu’il mérite, d’être ramené à ce qu’il est : un petit homme dont la prétention lui a fait perdre le sens de la mesure.

Philippe Faure

jeudi 28 mai 2009

La nouvelle saison

Ce 25 mai, lancement de la nouvelle saison. Temps magnifique. Un monde fou.
Décidément, il va nous falloir doubler, tripler ces présentations. Trop de gens ne peuvent entrer à l’intérieur du théâtre. Colère légitime de tous ceux refoulés.
Inauguration du jeu de boules derrière le théâtre comme salle de bal. On eut dit le décor d’un film de Jacques Becker.
Comment dire ? J’ai ressenti, et toute l’équipe avec moi, tout au long de la soirée comme une joyeuse vibration, une sorte de ferveur amicale. L’émotion d’être ensemble. Tous ensemble. Le ravissement d’en être conscient. Physiquement. Ce sentiment d’appartenir à une aventure. Rien de banal donc. Une douce fierté. Peut-être est-ce là notre plus grande réussite. Chacun est fier de venir dans notre théâtre. La fantaisie, les facéties faisant bon mariage avec les propositions les plus risquées, les plus ambitieuses. La fierté d’être toujours humble devant cet art si précaire et si mystérieux, toujours réinventé qu’est le théâtre. Il n’est pas question ici de tout savoir, d’être dans la vérité, de donner des leçons, de prétention. Il est question de s’abandonner à des visions qui toutes à leur manière excitent nos regards et notre imagination, ravivent notre désir, redonnent confiance.

À la suite d’une intervention chirurgicale assez ordinaire, une douleur s’est installée dans mon corps pendant près d’une quinzaine de jours. Une douleur parfois insurmontable que même la morphine ne parvenait pas à calmer. Lorsque la douleur est en soi, plus rien n’existe : la douleur exige que tous nos sens se rejoignent dans la même souffrance. Il n’y a plus de marge de manœuvre possible.
Plus de respiration possible autre que la crispation des muscles et des nerfs.
La douleur nous enferme dans une solitude infranchissable.
J’ai vu beaucoup de gens souffrir autour de moi de cette douleur tenace et profonde.
Ai-je assez su poser ma main sur leur corps tétanisé ? Au fond, le plus grand ennemi de la douleur, c’est la caresse de celui ou de celle qui est à vos côtés. Peut-être parce que la caresse est encore plus insondable que la douleur.

Je me dis que si Planchon, là où il est, entend ce que certains hypocrites disent de lui aujourd’hui, il doit avoir une furieuse envie de ressusciter pour rétablir la vérité.
Le problème c’est que l’on ne ressuscite pas alors les hypocrites s’en donnent à cœur joie. Pauvre monde !
« L’artiste est quelqu’un qui ne devient artiste que là où sa main tremble, c’est à dire là où il ne sait pas au fond ce qui va arriver, ou ce qui va arriver lui est dicté par l’autre. » Jacques Derrida

Je travaille sur ma prochaine création Maman, j’ai peur dans le noir. Je rêve que ce solo soit drôle et intime. Les deux mots sont par la force des choses contradictoires. L’intimité de chacun, il faut bien le reconnaître est rarement drôle. C’est que s’y retrouvent toutes nos secrètes blessures, nos insuffisances chroniques, nos peurs enfantines, notre terreur de l’abandon, notre maladresse. L’exploration de cet endroit de nous-mêmes est à haut risque. Les effondrements peuvent s’y révéler meurtriers. Alors ? Comment faire ? Peut-être faut-il s’en tenir aux détails, dans ce qu’ils ont de plus pittoresque. Ces petits moments, ces petites choses, ces souvenirs anodins qui nous ont construits et qui au fond sont communs à tout le monde. Ce qui devient drôle alors c’est que nous nous ressemblons tous. Nous nous croyons uniques et puis soudain nous découvrons que nous sommes ordinaires. Est-ce que dire qu’être ordinaire prête à ordinaire ? Sans doute, puisque le ridicule n’est pas loin…

"…Rêveurs, tristes, joyeux, amers, sinistres, doux,
sombre peuple, les mots vont et viennent en nous ;
les mots sont les passants mystérieux de l’âme."
Victor Hugo

En ce moment à La Croix-Rousse : le Cirque Hirsute.
Sans doute l’un des plus beaux spectacles accueillis à La Croix-Rousse.
C’est chaplinesque, d’une virtuosité incroyable, avec des prises de risque stupéfiantes. C’est léger ; l’air de rien ! C’est sur la pointe des pieds.
C’est fait de détails drolatiques et judicieux. C’est gai et profond. C’est du trapèze comme on en n’a jamais vu.
On a peur et on se lève soudain, saisi d’une joie bondissante.

Philippe Faure

jeudi 14 mai 2009

Dieu le père

Planchon est mort.
J’ai inlassablement recherché son contact.
Il y a quelques années (une dizaine) je lui ai proposé d’écrire un livre sur sa vie.
Une sorte d’autobiographie subjective et personnelle. Il m’avait donné son accord.
Aussi l’ai-je interviewé une quinzaine de fois pendant deux heures à chaque rendez-vous. J’ai amassé beaucoup de confidences. Je lui ai posé toutes sortes de questions, des plus naïves aux plus personnelles. Ces rencontres furent comme une drogue.

J’aimais cet homme, au sourire si coupant, aux yeux si perçants, à la tête si énorme.
Jamais il ne se laissait aller à la moindre émotion, et quand mes questions allaient de ce côté-ci il se brusquait, se fermait. Décidait : « Philippe, soyez un peu sérieux !… »

Je n’ai pas écrit le livre. Je l’ai commencé et fini, manque le milieu.

Quand j’ai pris la direction de La Croix-Rousse je n’ai eu de cesse de provoquer une création de Planchon ici. Quatre années de suite nous nous sommes rencontrés pour mettre sur pied un projet. Je lui proposais de mettre en scène un spectacle uniquement avec de jeunes acteurs, quasiment sans décor. Plateau Nu. Je rêvais de retrouver le Planchon des débuts. Le saltimbanque, le fantaisiste, celui qui en construisant d’humbles palissades de bois peut réinventer Shakespeare mieux que personne. À chaque fois il me donnait son accord, puis quelques jours plus tard changeait d’avis et me proposait une de ces productions "Planchoniennes" lourdes et déjà vues.

Je refusais évidemment. Je voulais le Planchon libéré des années du TNP. Du coup, nous ne fîmes rien ensemble. Nous nous téléphonions régulièrement. Une fois un projet a failli se faire. J’avais décidé d’organiser la tournée. Aucune des grandes maisons de théâtre ne désirait accueillir Planchon. Je me suis heurté à des refus systématiques : "Trop vieux !", "Dépassé !", "Inutile !", "Insupportable !", etc…

Après son éviction impitoyable du TNP, Planchon a beaucoup souffert. Il a été maltraité malgré les arrangements de dernière minute. Il était comme un éléphant blessé qui ne sait pas pleurer. Sa solitude fut grande. Peu de mains se sont tendues. Il a retenu sa colère, il a accepté de ne plus "être à l’ordre du jour". Malgré tout, il a cherché le théâtre partout où il pouvait s’inventer. Que de lectures de ses pièces n’a-t-il pas fait ! Il est redevenu l’humble paysan de son Ardèche natale. Rude à l’épreuve. Digne aux chagrins. Conscient que la gratitude n’est plus de ce monde. Comme il m’a ébloui cet homme même pas voûté, aux épaules encore énergiques, si pressé de tout, si impatient de l’avenir, si peu ému par le passé. Je l’ai aimé comme un père, comme un frère. Devant ce bloc on ne pouvait qu’avoir le vertige.
Si seulement tous ceux qui l’ont méprisé, abandonné pouvaient se taire aujourd’hui, ne rendant que des hommages délirants d’hypocrisie.

C’était un monstre. Une sorte de Michel Simon. Je n’en reviens pas que son cœur ait lâché. Lui, l’infatigable travailleur des jours et des nuits.

Je bénis le ciel de toutes ces heures passées avec lui. J’étais devant Dieu le père. Il n’y a pas d’autres mots !

Philippe Faure

jeudi 30 avril 2009

Souvenirs de Laurence

Avant, j’avais beaucoup grossi, et personne ne me le faisait remarquer. Maintenant j’ai maigri (9kg) et tout le monde me le fait remarquer. Bizarre !!!
Cela dit, si j’ai décidé de maigrir, c’est le jour où un ami m’a dit : « Maintenant tu es taillé pour jouer De Gaulle. » Ça m’a tellement affolé que j’ai décidé de me surveiller.

Quand on y pense, c’est quand même stupéfiant d’être au monde. D’exister.

Il y a une semaine, c’était, sur sa pierre tombale, l’anniversaire de la mort d’une collaboratrice, qui fut 10 ans près de moi dans le travail. Elle est quasiment tombée malade à quelques jours d’intervalle de la naissance de ma fille Marie. La maladie fut longue, irrégulièrement douloureuse, parfois absente puis ressurgissant de nulle part, discrète mais obstinée. Une sorte de maladie qui prend son temps. Laurence la nia, l’amadoua, la combattit, l’éloigna, la prit au sérieux, enfin tenta toutes les stratégies possibles. Mais, à la fin, la maladie n’eut aucune pitié et les derniers jours furent au-delà de l’imaginable. Elle, si fidèle, si amoureuse de son homme, de ses enfants, de sa famille, du théâtre, de la vie qui va dans ce qu’elle a de plus imperceptible… Nos relations furent parfois houleuses (elle ne cédait jamais). Ses idées étaient très arrêtées. Elle ne changeait jamais d’avis. Pourtant, elle m’accompagna sans jamais la moindre trahison. Peut-être m’a-t-elle appris ce que c’était que de respecter l’autre : l’affronter sans coup bas, le suivre en conscience, le contredire sans l’influencer, être libre en lui faisant savoir qu’on est là. Pour toute l’équipe du théâtre, elle fut exemplaire d’intégrité, de courage et d’amour. Comme elle a aimé cette maison où je suis encore ! Jamais elle n’aurait manqué à sa parole, à son devoir et à ses engagements. C’est la vie qui ce jour-là a singulièrement manqué d’élégance, en se retirant de sa gorge dans un souffle si rauque qu’il nous fit peur à tous.

Cette célèbre formule de Jean-Jacques Rousseau : « Commençons par écarter tous les faits car ils ne touchent pas à la question. »

La saison prochaine, nous allons reprendre quatre de nos créations qui furent marquantes et contribuèrent à faire de La Croix-Rousse ce qu’elle est aujourd’hui. C’est comme une sorte d’état des lieux : Molière, Musset, Zola, Andersen. Quatre écrivains qui chacun à leur manière ont transfiguré la réalité, n’ont pas adhéré au sens commun, sont demeurés parfois comme étrangers en leur temps, ont été du côté du petit contre le grand, du faible contre le fort, ont été des travailleurs infatigables. Tous les quatre, dans leur confrontation au monde, ont cherché à dépasser le quotidien des vies ordinaires pour savoir en fin de compte de quoi est capable l’être humain. Une sorte de radiographie de l’âme. Cet état des lieux artistique traduit sans doute mon besoin de reprendre mon souffle après 10 ans d’une intense activité. Les années qui viennent vont exiger du théâtre (en général) qu’il nous sauve de toute résignation. Qu’il nous donne plus que jamais le désir de réinventer nos vies. Qu’il nous donne la force de croire les uns dans les autres. Salutaire état des lieux. Décidemment, nous ne sommes rien sans les poètes.

Ces jours-ci, je dois prendre une décision difficile puisqu’elle exige d’être absolument lucide et surtout d’en tirer les conséquences. Il faut donc accepter de se remettre en question, et de retrouver une humilité qui, dans le feu de l’action, nous échappe parfois. Se débarrasser de tout orgueil et, comme dirait l’autre, l’orgueil colle à la peau comme un sparadrap trop performant. Alors… En tout cas, décider en son âme et conscience est une des responsabilités premières de l’être humain.

Hélène, ma collaboratrice, s’en va vers d’autres cieux. Elle est arrivée chez nous à un moment extrêmement délicat. Elle sait être délicate. Et si, ici, à la Croix-Rousse, nous avions la spécialité de créer de la délicatesse ?

Philippe Faure

P.S. : La décision est prise.
Je repense à ce dialogue avec Georges-François Hirsch, directeur de la DMDTS : « Promesse de l’Etat ne vaut pas engagement. »
Au fond la décision fut facile à prendre…

jeudi 16 avril 2009

Quoique je me suis mis à aimer les chats

Dans la vie d’un artiste, deux seules vérités existent : l’obstination et la capacité à se remettre en question. Lorsque ces deux vérités se télescopent, le corps et l’esprit en prennent un coup. C’est l’électrocution assurée. Parfois même pire : la dépression. S’impose une évidence. Il faut alors un certain courage pour croire en soi. Osons le dire : les artistes sont des êtres courageux. Ce sont par la même occasion de grands brûlés !

La saison 2009/2010 était prête. Et puis soudain, une responsabilité soudaine et brutale surgit. Une nouvelle saison pour dire quoi ? Il ne s’agit pas d’additionner tant de spectacles aussi beaux soient-ils ! Il s’agit de proposer une vision. Quelle vision ? Pour quelle réalité ? Pour quelle espérance ? Et quelle humanité à la fin ? Alors c’est le branle-bas de combat. On se dit que l’on est indigne de notre rôle. Trop limité. Trop paresseux. Trop terre à terre. On s’affole et puis on se ressaisit. Il n’est pas interdit de s’améliorer. De retrouver une intelligence fatiguée. Il n’est pas interdit de se tenir droit. "La droiture" est un mot que j’adore. Un mot qui m’inspire. Même si parfois j’ai tendance à voûter les épaules, ce que ma compagne déteste.

Partout des portraits dithyrambiques de Jean Dujardin. C’est réellement un acteur génial. Il a ce qui ne s’apprend dans aucune école de théâtre : la grâce. Sainte Marie pleine de grâce, merci de parfois la partager avec des acteurs.

Revenons quelques instants sur Des anges mineurs, spectacle de Joris Mathieu. C’est un bricoleur de théâtre né. Ça pourrait paraître laborieux et ça prend tout son sens. Les images sont très sombres mais quelque chose flotte ; comme la recherche d’une nudité enfouie. Rencontré à cette occasion Hortense Archambault, co-directrice du festival d’Avignon. C’est une femme qui gagne à être connue. Elle est douce et fraternelle. Le lendemain, c’est l’autre co-directeur, Vincent Baudriller, qui est venu. Comme je n’étais pas là, je ne sais pas si lui aussi est doux et fraternel.

Conversation téléphonique avec René Gonzalez (qui était dans ses Cévennes), conversation d’une intimité bouleversante. Nous n’avions plus peur de nous-mêmes puisqu’entre nous, il y a le respect de ce que nous sommes et de ce que nous ne sommes pas (ou plus !).

Lorsque Simenon a cessé d’écrire, il s’est mis à publier une trentaine de livres qu’il appelait ses dictées (il dictait une heure par jour ses pensées au magnétophone). Lui, "le monstre littéraire" croquait son quotidien (de sa minuscule maison suisse) avec une banalité sidérante. J’ai été très frappé par ces dictées décourageantes de petitesse. Pourtant je les ai lues et relues comme fasciné. Au fond, il cherchait à taire le drame de la vie, pour toucher au silence de la vieillesse et donc de la mort. Simenon est un petit homme qui dépasse tous les autres : tous les grands hommes.

On vit avec la peur panique que personne ne voit rien de ce que l’on fait de bien. Et cette peur-là est fatigante, pour le moins usante. Elle donne parfois envie de ne rien faire, pire de faire n’importe quoi.

Autre peur, celle de ne pas utiliser son temps comme il faut. Le drame c’est qu’on est seul avec soi-même à savoir qu’on utilise mal son temps. Qu’on triche. Or tricher avec soi-même est désespérant. De là à dire que tous les désespérés sont des tricheurs serait exagérer.

Autre peur : accepter qu’il y a plein de choses que nous de ferons jamais ici-bas : des petites et des grandes. Ça aussi ça n’arrange pas nos affaires !

Au fond, on passe notre temps à combattre nos peurs. C’est que l’on voudrait tellement être meilleur que nous sommes. Une seule solution : travaillons à vivre heureux, jamais au détriment des autres. Travaillons à donner l’exemple. Pas le mauvais exemple. Mais l’exemple qui crée de la richesse pour les autres. Oserais-je dire que je n’aime pas les gens qui s’enrichissent. C’est dégoûtant et si inutile !

Vu deux films magnifiques : de Clint Eastwood Gran Torino et Slumdog Millionnaire. Deux films profondément humains. L’humain, il n’y a que ça de vrai. Son contraire est terrible : inhumain !

Beaucoup vu Adjani ces temps-ci (TV et presse). Mais bon sang qu’est-ce qui lui arrive ? On ne la reconnaît pas. Où est passée l’Adjani de Truffaut ? L’Adjani de Camille Claudel ? Eh ! Isabelle reviens-nous, t’étais si belle. A te voir ces temps-ci si changée, tu nous fais mal et peur !

« On gémit et on souffre lorsque la vie est dure mais on ne chante pas ou pas assez fort lorsqu’elle est tendre. » (Christophe André)

On prend un temps infini à ruminer. La rumination aggrave les angoisses. Alors, on permet seulement aux vaches de ruminer car elles sont nées pour ça. Pas nous !

Du nouveau à propos de la situation de la Croix-Rousse. De son label (comme on dit). C’est presque irréel. D’ailleurs depuis la nouvelle j’ai du mal à ressentir de la joie. C’est que le combat fut si long et si truqué, si décevant. Qu’aujourd’hui, notre Ministère de la Culture nous sorte de la situation par le haut… il va me falloir du temps pour le réaliser. Très vite, j’entre dans les détails. Mais je pense à tous ceux, anonymes, qui ont cru en notre combat, qui se sont mobilisés, inquiétés, déplacés. Je pense à Gérard Collomb, Jean-Jack Queyranne, au préfet, à Jérôme Bouët et maintenant Alain Lombard, à d’autres ici et là ; Patrice Beghain, aujourd’hui à Georges Képénékian, aussi à Bertrand Prade, à Abraham Bengio. J’en oublie tant et tant. À toute l’équipe du théâtre qui n’a pas douté, qui m’a fait confiance. Je pense à notre responsabilité nouvelle, mais comme je l’ai toujours dit, je pense que la reconnaissance aujourd’hui décidée est méritée. Demain elle sera rendue publique. Elle appartiendra donc au peuple de la Croix-Rousse (c’est ainsi que je prends l’habitude de nommer le public qui remplit soir après soir la grande salle de notre théâtre). Et tant pis pour ceux qui dans cette affaire m’ont accusé d’être un imposteur.

La solidarité (par rapport à la générosité) n’est jamais désintéressée. Elle est une convergence d’intérêts (André Compte-Sponville). Voilà matière à réflexion.

Cette phrase d’Antoine de Saint-Exupéry au hasard d’une publicité : « La grandeur d’un métier, c’est d’unir les hommes. » Le drame dans notre temps moderne c’est que les métiers tombent comme des mouches au champ de bataille des restructurations, et cette hécatombe désunit les hommes puisqu’elle crée la pire des injustices. Il y a ceux qui ont du travail et ceux qui n’en ont plus… Saint-Exupéry qui disait aussi que « l’essentiel est invisible pour les yeux. » Disons que l’essentiel a changé de nature, l’essentiel c’est de ne pas être au chômage. Et ça, quand ça arrive, on a plus que ses yeux pour pleurer.

Ruminer, c’est ne pas réfléchir.

S’émerveiller nous donne toujours l’impression de commencer. Côté émerveillement, je suis plutôt bon candidat. Parfois ça frise l’enfantillage. Toujours est-il que je suis dans un perpétuel commencement. Donc je ne crée pas d’habitudes. C’est que l’enfance n’est pas encore si loin de moi.

René Gonzalez me citait Paul Valéry : « Il faut chaque jour réinventer sa vie. » En tout cas, depuis quelques mois, j’ose dans ma vie personnelle être d’une sincérité absolue (ce qui n’est pas si évident que ça en a l’air), j’agis au grand jour. Je recherche sans cesse la liberté de donner aux autres ce qu’il y a de mieux pour eux. Une bienveillance s’est emparée de moi. Je refuse tout jugement négatif. Je rassemble autant que faire se peut. Je veux croire que mes actes sont utiles à inventer un avenir loin de toute querelle, loin de tout gémissement. Au-delà de mon métier et de son égo, je désire être un homme simple, que les enfants regardent avec confiance. C’est peut-être que j’ai conscience de quand tout est fini, il ne reste que ce que l’on a donné. Tout le reste est du pipi de chat. Quoique je me suis mis à aimer et à ne plus avoir peur des chats.

Philippe Faure

P.S. : « Je ne parle pas mes mots
Ce sont mes mots qui me disent
Et qui me réconcilient. »
(Henri Meschonnic)

mercredi 1 avril 2009

Libres, les enfants : Libérés !

J’ai beaucoup d’enfants dans ma vie. Deux de deux mères différentes. Une autre que j’ai adoptée. Deux autres qui sont là par le heureux hasard d’une rencontre amoureuse. Cinq enfants donc. Deux filles, trois garçons. Avec des différences d’âges invraisemblables, de caractères, de préoccupations aux antipodes. Un petit monde rassemblé. Et ces enfants sont dans la vraie vie. Dans l’action. Ils ne cherchent à régler aucun compte. Ils ne soulèvent aucun malentendu. Ils n’ont pas la méfiance catastrophique des adultes. Ils échappent à tous les codes. Ils sont libres d’être ce qu’ils sont. Ils ne nous préviennent pas de déceptions possibles. Ils n’ont pas de vérités toutes faites. Au fond, ils ne demandent qu’à être regardé, écouté, aimé le plus légèrement possible. Ils sont une leçon de vie. Et c’est beau. Vive les enfants qui se moquent de nos états d’âme comme de l’an 40. Comment est-il possible que des adultes fassent du mal aux enfants ? Se vengent sur eux ? Les abîment ? Les torturent ? De là, sans doute, vient que le monde se réfugie dans sa honte et se taise. Nulle autre responsabilité n’est plus enivrante que celle que nous donne la présence des enfants dans nos vies !

Philippe Faure

lundi 23 mars 2009

Chaque être humain est une clarté

Pourquoi toujours cette confusion entre gentillesse et faiblesse ? Rien n’est plus néfaste que l’affirmation du "Moi je" ou alors il faut y mettre une bonne dose de ridicule, pour que l’affirmation permette de se moquer de soi. « L’air du temps est désormais à la féminité, à la douceur, à la tolérance et à l’altruisme. » affirme Michel Lacroix (philosophe, auteur de Petite philosophie de l’épanouissement personnel). Le "Moi je" ne rend pas heureux. Il est la pire des prisons. La gentillesse permet de prendre conscience que l’on n’est pas seul au monde. C’est « une éthique du cœur » (Stefan Einhorn, cancérologue suédois, auteur de L’Art d’être bon. Oser la gentillesse). Être gentil c’est être solidaire. C’est comme un supplément d’âme. Sans gentillesse les nourrissons dépérissent (se souvenir des orphelinats roumains). C’est aussi l’indulgence (accepter les faiblesses et les fragilités de l’autre). C’est enfin une manière de prendre soin de soi, de l’autre et donc du monde. Que la gentillesse soit !

« Éprouver une solidarité inconditionnelle avec ce que la condition d’homme comporte d’insondable détresse. » (Pierre Cazenave, psychanalyste)
Ces mots d’Emmanuel Carrère extraits de son dernier roman, D’autres vies que la mienne, à propos de l’un de ses personnages : « Nous sommes tous autour de Ruth réunis par l’idée que pour elle il y a encore moyen de faire quelque chose. De l’arracher au vide devant lequel elle se tient immobile, sans nous voir. De la sauver. » "Arracher au vide", quelle merveille d’expression !

Extrait de Résidents de la République : « Un jour je courrai moins jusqu’au jour où je ne courrai plus. » Alain Bashung est mort. Il ne courra donc plus. Ces autres paroles extraites de Gaby : « Bien plus belle que Mauricette qu’est belle comme un pétard qui n’attend plus qu’une allumette. » Encore extraites de J’croise aux Hébrides : « Respectez une minute de silence faites comme si j’étais pas arrivé. » Je repense au Malade imaginaire et à ses répliques vertigineuses : « Le Poumon », comme explication définitive de la fragilité humaine. Décidemment la mort aime le poumon des poètes.

Continental va fermer laissant 1200 salariés au chômage. Il y a dans cette entreprise des métiers inconnus : "confectionneur de pneus", "inspecteur des produits finis". Ceux des "Ateliers mélange". Huile, graisse, carbone. La matière est toute noire et sale. Les pains sont de résine synthétique. Tout ce monde-là, ce monde du pneu, pleure toutes les larmes de son corps. Le prix d’un pneu est de 12 € ici et de 5,3 € en Roumanie. Et quand on sait dans quelles conditions vivent les roumains chez eux, on se dit que la lutte des classes est vraiment d’actualité. Toujours exploiter les plus faibles : les déposséder de tout avenir possible. C’est fou d’entendre en permanence la litanie de ces travailleurs exclus de leur travail… Que de larmes dans les petits matins froids des piquets de grève.

Aveu terrible de François Mauriac : « Nous nous obstinons à vouloir déifier la première âme venue. Mais plus nous y faisons des pas, plus l’irrémédiable nullité nous y apparaît de cette âme. »
Autre extrait de l’un de ses poèmes adressé à Jean Cocteau : « Les irritants baisers de vos lèvres gercées… »
J’ai toujours été fasciné par Mauriac. Cet "enfant chargé de chaînes". Ce désir de Dieu venu sur le tard, précédé de tous ces émois pour tant de jeunes hommes. Émois cruciaux et coupables qui le conduisirent vers la fin de sa vie à une sorte de solitude de grand bourgeois, de respectabilité murmurée, chuchotée. Un homme à la sensualité bridée. Une sorte d’adolescent monstrueux avant d’être un patriarche du Figaro. Malgré tout jamais résigné. Tout en souffrance. Il faut lire François Mauriac.

L’autre samedi après-midi à 17h, belle table ronde à La Croix-Rousse (salle au trois quarts pleine malgré le soleil du dehors). Le sujet "Camus/Sartre". Beaucoup de précisions dans les interventions. Je retiens celle d’Abraham Bengio à propos de la polémique autour de la publication de L’Homme révolté de Camus et de la réponse finale de Sartre, après celle de Brisson. C’était aussi passionnant qu’un roman de Gaston Leroux.
L’événement aujourd’hui, ce n’est plus un affrontement Sartre/Camus, c’est de savoir si Stéphane Guillon est méchant ou pas. Le monde a les polémiques qu’il mérite !

C’en est fini de la mode des vide-greniers. Les temps sont aux vide-frigos… À Paris, on vend les produits périmés sur les trottoirs.
Ce titre dans un journal : « Pour les familles sans argent, les prix bas (très) sont le prix du risque ! » Mères célibataires, retraités, handicapés, étudiants, tous dans la même galère : les nouvelles grandes surfaces s’inventent sur les trottoirs parisiens. Fallait y penser !

Vu pour la première fois une photo de Maurice Utrillo. Il peignait toujours en pyjama rayé. Il fut beaucoup interné à Sainte Anne dans sa vie. La première fois à 21 ans. Il dira : « J’étais arrivé à l’état d’alcoolique pur. » Il s’échappe des asiles et des cliniques. Utrillo ne va pas sans sa mère Suzanne Valandron. Ils passeront leur vie à se rater. J’ai écrit dans le passé une sorte de biographie imaginaire de Modigliani : Moi j’étais femme dans les tableaux de Modigliani. C’était une époque sur laquelle je me suis beaucoup penché. Et j’ai eu le vertige tant la beauté était, pour ces peintres, une exigence démesurée.

J’ai toujours eu un grand pouvoir d’admiration. Peut-être ai-je toujours eu conscience de mes insuffisances, d’un talent parfois gâché, de malentendus bêtement créés, et au fond de n’être que ce que je suis. Alors il ne reste plus qu’à se réfugier dans l’esprit de ceux qui ne renoncent pas, qui n’ont jamais renoncé. Ai-je à dire que j’ai moi-même renoncé ? Bien sûr que non ! Mais les limites sont plus douloureuses à franchir, car la lucidité impose sa loi. Le désir d’écrire à nouveau me revient, lancinant. Prendre le risque d’écrire encore, de s’exposer, d’expier sa vérité. De tenter une justesse, de faire naître une clarté. Car au fond, une fois débarrassé de nos mauvaises habitudes, chaque être humain est une clarté dans un monde si sombre ; Vivement toutes ces petites lueurs dans la nuit, comme autant de peuples libérés de leur propre ombre, de leur peur viscérale.

Philippe Faure

mercredi 11 mars 2009

Trois hommes remarquables

Cette confidence de Vincent Lindon au hasard d’une interview à propos de la sortie de Welcome : « J’aime les personnages qui ont des rédemptions, qui apprennent, qui se dépassent. Les personnages qui commencent "gros con" qui regarde ses pompes mais qui finit homme debout et digne, s’intéressant à ce qui se passe dans la cité. » Plus loin encore, toujours Vincent Lindon : « Un acteur c’est une cible mouvante. Emouvante. » D’une certaine manière, Vincent Lindon est un acteur "que je n’ai pas vu venir" et aujourd’hui je m’aperçois qu’il est à hauteur d’homme. Plus loin encore, il évoque le fait que tout en étant surpuissant, les femmes ont envie de le consoler. Il me ramène à Marcello Mastroianni que j’ai aimé plus que tout, mélange de force, de charme, de détresse, sorte de funambule de l’amour, drôle et tragique dans le même instant, ayant toujours l’impression qu’il fume sa dernière cigarette (gros, très gros fumeur). La cigarette du condamné à mort.

Il y a quelques années (4 ou 5), Vincent Lindon est venu à la Croix-Rousse pour assister au concert de Christophe. Souvenir impérissable. Christophe fait sa rentrée à l’Olympia. C’est archi-complet. Il devait revenir à la Croix-Rousse la saison prochaine, malheureusement cela n’a pu se faire. En 2008, il enregistre l’album Aimer ce que nous sommes. C’est cet album qu’il met en scène. Je l’ai "collé" de près lorsqu’il fut trois soirées chez nous. L’homme est à peine grand. "Miniature" l’on pourrait oser. D’une minceur rare. Une chevelure incroyablement dense qui tombe généreuse sur ses frêles épaules. Son visage est émacié. Les traits nets mais sans traduire quelque âge qui soit. C’est un visage secret. D’un certain genre. Impassible mais foudroyant. Et puis, il y a ses yeux dissimulés derrière ses lunettes noires. On les sent, on les devine, leur absence vous transperce. Christophe est un homme de la nuit. Et tout chez lui appartient au monde de la nuit. Sa voix étrangement chuchotée et aiguë. Ses postures, celles d’un dandy préservé de la réalité du quotidien. Sa tenue vestimentaire : venue d’ailleurs, d’un monde où tout est envisageable. La nuit est le repaire des fauves. Son Aline a provoqué des milliers de mariages et le voilà rock star avec une facette underground. J’avais beaucoup parlé avec lui. Mais parle-t-on avec la nuit ? On la respire. Voilà la vérité. J’ai donc respiré Christophe et c’était bon.

Autre personnage dans l’actualité : Olivier Py qui remonte Le Soulier de satin à l’Odéon. Il dit à propos de son rôle de directeur d’une des plus importantes maisons de théâtre d’Europe : « Diriger ! Je déteste ce mot. Je déblaye le terrain. » L’aveu est magnifique. Je me sens aussi chaque jour qui passe un déblayeur de terrain. Il n’a pas peur de se mettre en scène. Il transgresse l’idée que le poète doit être un homme de l’ombre. Il lance des piques aux critiques, aux politiques. Il court après le temps. Il est obsédé par tous ces poètes morts ou vifs. Nous l’avons invité à deux reprises à la Croix-Rousse. Comme Rodrigue, il rêve d’abolir les frontières. Et Claudel qui déconne, qui tragédise, qui comptine, qui prie et qui déprie (pardon pour les mots inventés). Et pour Py, cette obsession du Chrétien qui montre ses fesses, qui veut se « farcir la rondelle ». Décidemment le théâtre est tout. Il y a le verbe et le sexe. Il y a l’amour des autres. Vivement que Py revienne à la Croix-Rousse et que je le regarde travailler comme un enfant regarde une crèche de Noël.

Voilà trois hommes, Lindon, Christophe et Py, qui nous donnent envie d’être encore plus vivants, d’être dignes, de ne pas tricher. Marre, marre, marre des tricheurs. Vive les "fous d’amour" !

Beaucoup de gens me témoignent leur surprise en lisant ce blog. C’est que souvent j’y suis d’une grande impudeur. J’avoue des faiblesses, des chagrins, que d’habitude on garde pour soi. Au fond, j’expie mes fautes. Pour "s’élever" un peu, il faut se délester de notre part de lâcheté, de douleurs, de mesquineries et de mensonges. Au sens "claudélien" du terme, il faut se purifier. Il m’a fallu apprendre à donner sans attendre de retour. Donner pour donner. Pour la beauté du geste. Pour faire le bien. Pour fuir cet égoïsme qui nous tient serrés dans ses mains. Et oui ! l’égoïsme a des mains, noueuses, paysannes, avec des doigts aussi forts qu’une tenaille. J’aime cette idée que l’on se mette à nu. Finie la mascarade du déguisement. Il faut s’exposer pour ce que l’on est. J’aurai d’ailleurs, dans les semaines qui viennent, l’occasion de m’exposer dans le ridicule de ce que j’ai été, de ce que je suis peut-être encore, mais de ce que je n’espère plus être à l’avenir et l’avenir c’est maintenant, donc pas de temps à perdre.

Quelqu’un me dit comme un reproche : « Tu es insaisissable. » Je lui réponds que j’ai tellement de rêves de "beau" que parfois, devant la maigreur des beautés apparues, j’ai des tendances à m’évanouir, et pourquoi ne pas le dire, à pleurer comme un enfant qui réalise qu’il est à l’orphelinat. Son père et sa mère sont morts. Cela dit, la vie est belle. Parce qu’elle exige tout de nous. Surtout l’impossible et contrairement à l’adage, à l’impossible nous sommes tenus.

Philippe Faure