mercredi 10 mars 2010

Hier au soir, très belle première du spectacle Labiche avec la tendre Romane Bohringer.

La première pièce 29 degrés à l'ombre ressemble à un dessin de Sempé. J'avoue être très sensible à cet humour presque plat, où rien n'avance ni ne recule, où le moindre événement révèle dans le même mouvement son impuissance. C'est petit, étriqué et vain, donc drôle et cruel, et sans pitié pour la nature humaine.


La seconde pièce, Embrassons-nous, Folleville ! est une sorte de fantasmagorie (très réussie visuellement). Romane y donne toute sa fantaisie, toute sa malice, toute son énergie. Le moment où tous les vases se brisent et où la porcelaine éclate sur le sol me semble bien résumer la folie de Labiche.

Il me semble que le public, par ces froidures d'hiver, s'est réchauffé au contact de cet univers si particulier où tout est tenté mais où tout tombe à l'eau, et où chacun se noie dans le ridicule. Mais c'est ce ridicule-là qui crée une sorte de fraternité pour ce que nous sommes, si petits et si lâches.

Je ne résiste pas à citer les deux deniers couplets du spectacle (car il y a beaucoup de chansons dans Embrassons-nous, Folleville !, chansons chantées d'une manière assez délirante).
Voici donc les deux derniers couplets :
"Là, sans faute,
Au cou je vous saute
Et je dis à chacun de vous :
Embrassons-nous !

Qu'on enterre
Toute colère ;
Plus de débats, plus de courroux !
Embrassons-nous !
Embrassons-nous !
Embrassons-nous !"


Voilà qui est dit. Venez tous vous embrasser à La Croix-Rousse sous le ciel vengeur de Labiche.

Philippe Faure

PS : Il me semble que Pierre Pradinas a monté Labiche comme Labiche doit être monté, sans parti-pris qui éloignerait les pièces de ce qu'elles sont : un regard neutre sur la condition humaine et c'est cette neutralité qui laisse voir toutes nos maladresses et nos tentatives avortées.

mardi 9 mars 2010

Brunch ce matin avec Romane

On vote tous Jean Jacques Queyranne dimanche prochain !

Ce lundi soir au Transbordeur, meeting de soutien à Jean Jacques Queyranne avant le premier tour des élections régionales. Un monde fou.

D'abord, discours de Gérard Collomb. Discours opiniâtre sur la nécessité pour les villes, et en particulier pour Lyon de travailler avec la Région. Sans la Région, aucune grande politique d'investissement n'est possible (université, transports, recherche, Culture…). Ensuite, et à la fin, discours de Jean Jacques Queyranne. L'homme est fin, subtil, avec une vraie hauteur de vue. Il était particulièrement détendu. C'est un président au-delà de tout soupçon.

L'un et l'autre sont mes amis. J'ai toujours pu compter sur leur fidélité en toutes circonstances. Je les ai toujours soutenus. Jamais nous ne nous sommes manqués, encore moins trahis. J'étais là lors de la première élection de Jean Jacques Queyranne à la Région Rhône-Alpes (et nous étions très peu d'artistes cette fois-là) et évidemment j'étais là lors des deux élections de Gérard Collomb à la Mairie de Lyon. Aujourd'hui je suis là pour la seconde élection de Jean Jacques Queyranne à la tête de la Région Rhône-Alpes.

Entre les deux interventions, Ariane Mnouchkine est apparue. C'est fou ce poids d'humanité qu'elle porte en elle (sur elle). Depuis trente ans que je fais du théâtre, j'ai l'impression qu'elle n'a pas changé. Elle est une sorte de présence lourde de conséquences. Avec elle, il n'y a pas de triche possible, pas d'arrangement possible. Le seul possible pour elle c'est d'être au service des autres. J'ai retenu une belle idée dans son intervention : l'idée que "l'imagination n'est pas une évasion, mais au contraire le meilleur moyen de comprendre l'humanité".

Enfin, et là j'avoue que l'émotion m'a submergée, est apparu sur scène Robert Badinter. Comment dire ? L'homme (plus de 80 ans) a une silhouette incroyablement jeune. Un visage lisse, peu de rides apparentes. Mais surtout, ce qu'il a, c'est ce sourire un peu de biais, quasi carnassier, au charme inouï ; sourire qui s'accompagne systématiquement d'une sorte de clignement d'œil. Cela crée aussitôt une complicité qui se mélange à une certaine gravité. Chaque mot prononcé semble définitif. Evidemment au cours de son intervention j'ai retrouvé les accents de son discours à l'Assemblée Nationale lorsqu'il a défendu l'abolition de la peine de mort. De quoi a-t'il parlé Robert Badinter hier au Transbordeur? D'égalité. De fraternité (mot magique apparu pendant la Révolution a-t il précisé). D'exigence morale. De dignité humaine. De laïcité… Et tout cela sur le ton presque de la confidence, avec quelques fois des accents de tribun. L'homme nous inonde de sa hauteur d'esprit. Soudain je me suis senti ridiculement petit et en même temps il nous insuffle un souffle nouveau. On se sentirait presque héroïque. Il y a très longtemps que je n'avais pas ressenti une émotion pareille. Je crois que nous étions tous fiers d'être là et émus jusqu'aux larmes. Inoubliable que cette rencontre avec Robert Badinter. Et puis enfin, abolir la peine de mort cela reste une des grandes dates de notre histoire du XXème siècle.

La soirée était présentée par Nadjet Belkacem. Magnifique dans un jean pour le moins moulant et donc particulièrement sensuelle, petit corsage blanc et petite veste serrée noire. Très belle Nadjet Belkacem. Il y eut beaucoup d'autres choses dans cette soirée. Mais il m'a semblé qu'en tous cas, hier au soir, la politique "était à son meilleur", qu'il y avait là une vraie vision du monde à travers la Région, que toutes ces personnalités dégageaient une véritable honnêteté intellectuelle. C'était beau.

Aujourd'hui, brunch avec notre chère Romane Bohringer. Ce soir, première du spectacle de Labiche mis en scène par Pierre Pradinas. Cela s'annonce sous les meilleurs auspices.

Il n'empêche, marre du froid ! Mais quand on voit ce qui s'est passé ces derniers jours au Niger où des femmes et des enfants furent lâchement massacrés, on se dit que le froid n'est rien. Peut-être même est-il beaucoup puisque par voie de conséquence il peut nous donner envie de se blottir les uns contre les autres. Toujours ce "blottissement" dont j'ai si souvent parlé dans ce blog et qui décidément serait presque le sens de ma vie.

Philippe Faure


PS : dirigeant un théâtre de service public, peut-être certains penseront-ils que je devrais m'abstenir à un devoir de réserve. Mais comme l'a dit Robert Badinter hier au soir pour expliquer sa présence à Lyon, il y a parfois des situations où l'amitié, la fidélité et une certaine idée du vivre ensemble (vérifiées sur le terrain) font que l'engagement est une évidence. Un devoir.

mercredi 3 mars 2010

Pour Romane


On ne peut rien faire d'autre que de tomber amoureux de Romane. Elle est une femme étonnée, suave, si proche, capable d'emportements, de fraternité immédiate. Elle sourit un peu mystérieusement comme malicieuse et complice. Elle ne fuit jamais la compagnie des êtres humains. Au contraire, on dirait qu'elle cherche toujours instinctivement sa place près d'eux.

Romane est une femme familière et en même temps elle a quelque chose d'à part. Elle est d'une fidélité absolue. Elle sait où est son chemin. Elle n'hésite pas. Elle est porteuse d'une gratitude généralisée. Il y a chez elle comme un sentiment de pureté.

Elle est la fille à son père. Ce rôle là, elle ne le laisse à personne. Toujours et encore cette idée d'occuper sa place, seulement sa place. Ne jamais prendre celle des autres. Éloigner d'elle tout sentiment de frustration.

La voilà mère. C'est ça, c'est une femme à réhabiliter ces deux mots de la langue française : "père" et "mère". Pour cela qu'elle soit aimée !

Philippe Faure

NB : ce texte a également été rédigé pour le programme de soirée de 29 degrés à l'ombre et Embrassons-nous, Folleville !

mardi 2 mars 2010

L'art du peuple

Nous (vous) voilà déjà aux deux tiers de la saison. J'ai du mal à réaliser et pourtant : Lambeaux, Les Garçons et Guillaume à table !, Le Malade imaginaire à la Maison de la Danse, La Vie devant soi, Observer, Woyzeck, Maman j'ai peur dans le noir sont de l'histoire ancienne. C'était hier et pourtant déjà si loin. C'est que le théâtre ne prend corps que le temps de la représentation.  Immédiatement après, il s'évanouit dans nos mémoires. Car le théâtre est ainsi : son souvenir ne nous impose rien. Il flotte ensuite dans notre imaginaire, comme un secret. "J'étais là, ce soir-là!" disons nous.

Le temps qui passe n'abime jamais notre souvenir de théâtre, bien au contraire, il lui donne une respiration particulière. Je me souviens de Myriam Boyer qui soudain ôte la perruque de Madame Rosa pendant les applaudissements. De Guillaume Gallienne dont on eût dit qu'il était inarrêtable, si possédé par le jeu. De l'incroyable alchimie de Bruno Meyssat à nous donner à revivre la tragédie d'Hiroshima. Du Malade imaginaire avec les costumes de ville, chatoyants comme aux plus belles heures de la folie d'Alain Batifoulier, le décorateur.

Je me souviens de tout, et pourtant tel que j'écris, avant même que la saison ne s'achève, je suis mobilisé et toute l'équipe avec moi sur notre prochaine saison. Mobilisé est le mot qui convient, car nous allons bousculer les habitudes, réaffirmer des nécessités, réinvestir notre propre idée du théâtre. Bien sûr, les spectacles proposés seront particulièrement "emballants" par leur exigence et leur spécificité. Ils le seront peut-être comme ils l'ont rarement été. Tant de grands metteurs en scène, d'œuvres majeures, de présences rares, de retrouvailles inattendues, d'inventivité nous accompagnerons. Notre mobilisation vient de ce que diriger, animer une maison de théâtre dans cette société qui souffre, où tant d'injustices gagnent du terrain, où tant de solitudes s'ajoutent, ne peut être un acte innocent. Depuis deux ans déjà avec nos "semaines des vêtements chauds", nous cherchons à nous rapprocher de la misère sociale et de faire que le théâtre ne soit pas un art orphelin. Mais l'art du peuple.

Mais arrêtons là. De cette mobilisation nous vous dirons tout le 31 mai lors de notre présentation de saison. Ce qui m'émeut et que j'ai envie de vous dire dès aujourd'hui, c'est que je suis conscient de l'immense confiance que vous nous faites. Cela par la force des choses nous donne des responsabilités nouvelles. Décidément, la Croix-Rousse ne sera jamais un lieu de consommation ordinaire. Je veux et rêve qu'il soit une aventure utopique avec sans aucun doute ses limites, ses contradictions et ses empêchements. Ces limites si pratiques pour ne pas agir, en tous cas nous les ferons furieusement reculer, oserai-je dire à la limite de nos forces. Tout à notre désir d'être utiles.

Philippe Faure

NB : ce texte a été écrit pour le programme de soirée qui sera distribué lors des représentations de 29 degrés à l'ombre et Embrassons-nous, Folleville ! du 09 au 27 mars.

vendredi 19 février 2010

Une amitié amoureuse : parce que c'est lui, parce que c'est moi

Ce matin, le 19 février, très longue conversation avec René Gonzalez qui dirige le Théâtre Vidy de Lausanne, l'une des toutes premières maisons de théâtre en Europe, si ce n'est la première. Il y eut ce matin, dans notre dialogue, une sorte d'effervescence intellectuelle en même temps de fous rires et de légèreté et à la fin de la gravité. Je lui ai exposé mon projet dont j'ai parlé hier dans ce blog pour les prochaines années du Théâtre de la Croix-Rousse. Projet éminemment politique et, autant le dire, René Gonzalez y a adhéré avec une joie quasi enfantine. Il coproduira et accueillera pour une longue série ma prochaine création fin 2011, directement reliée à la nouvelle aventure de La Croix-Rousse.

René Gonzalez est une sorte de roc physiquement. La maladie l'a traitreusement assailli il y a maintenant presque 2 ans. Elle a failli même avoir raison de son énergie vitale. Mais le gaillard a ressuscité comme s'il lui était impossible d'admettre que le temps s'arrête. Derrière cette force de la nature, il y a chez lui une gourmandise de la vie, une approche quasi évanescente des sentiments. Il est, me dit-il, furieusement amoureux et furieusement aimé. Bien sûr, notre dialogue s'apparente souvent à des "mises à nu". Nous n'avons pas peur, ni l'un, ni l'autre de nous avouer nos échecs, nos défaites, nos drames intérieurs. Mieux que personne, il sait combien ces deux dernières années m'ont épuisé et désolé. Et aujourd'hui nous plaisantons de cette effervescence intellectuelle qui s'est emparée de moi.

Il est une sorte de conscience, il a accompagné les plus grands metteurs en scène de la scène européenne, Matthias Langhoff, Luc Bondy… Ce que j'admire le plus chez lui, c'est cette soif de découverte. Il fait tellement confiance à la jeunesse ! Et souvent, avec elle, il prend tous les risques.

Ce qu'il m'a appris, c'est de ne jamais être un homme du passé, d'être dans le présent et toujours d'être un homme d'avenir. Il est à Vidy adoré par son équipe qui ne cesse de lui manifester sa reconnaissance. Il n'y a jamais chez lui de mépris pour rien ou pour personne. Souvent, il me répète : « Ne perds pas de temps avec ceux qui te veulent du mal. Ne t'occupe que de ceux qui te veulent du bien. »

Je vis avec lui une sorte d'histoire d'amour toujours recommencée, ce qui n'empêche pas parfois, comme dans toutes les histoires d'amour, que nous ayons de vives colères l'un envers l'autre. Aujourd'hui nous vivons "un bonheur sans nuages", comme pourrait dire certains couples hétérosexuels.

Je lui dois beaucoup, j'allais dire presque tout. Il me rappelle constamment que l'intelligence et l'intuition sont les deux conditions pour être un homme honorable. Il ajoute qu'il ne faut jamais calculer ni son amour ni son admiration, il faut plonger. René Gonzalez est un plongeur hors pair, c'est sûr que s'il allait aux jeux olympiques, il serait médaille d'or. Mais, à ce que je sache, René Gonzalez n'est absolument pas sportif.

Philippe Faure

jeudi 18 février 2010

Toujours s'émerveiller

Ce matin, 18 février, comité de suivi au Théâtre de la Croix-Rousse. Le Ministère de la Culture, la Ville de Lyon, la Région Rhône Alpes, le Conseil Général du Rhône et leurs représentants éminents sont réunis pour définir la nouvelle convention qui nous liera à chacune de ces collectivités, convention qui sera signée dans le courant du mois de mai. Plutôt que de la redéfinir j'ai souhaité que cette convention soit l'objet d'une vraie refondation quant à notre mission. Je ne veux pas ici entrer dans les détails car chacun devra avoir la surprise de notre avenir en découvrant notre prochaine saison.

Beaucoup de choses vont changer tant dans la forme que dans le fond. La dénomination même de notre théâtre paraitra sans doute quelque peu révolutionnaire en ces temps où la politique a tendance à se perdre dans les détails et va rarement à l'essentiel. J'ai souhaité que notre maison s'inscrive, oserais-je dire, dans "l'urgence sociale" tout en proposant évidemment l'excellence artistique. Je dois dire que chacune des collectivités a accepté mon projet avec enthousiasme. Une certaine complicité, voire même une certaine tendresse, a régné sur ce comité de suivi. Cela tendrait à prouver que lorsque chacun est de bonne volonté et écoute l'autre, une vraie confiance peut s'instaurer, des idées être émises, des engagements pris et enfin un vrai projet de service public défini.

J'ai offert à chacun des participants le Discours de Suède prononcé par Albert Camus lors de sa remise du prix Nobel à Stockholm (éditions Folio). J'ai aussi beaucoup évoqué l'œuvre de Louis Guilloux, magnifique écrivain français trop méconnu qui n'a cessé d'écrire l'histoire du peuple. Bien sûr, j'ai, à de nombreuses reprises, fait allusion à l'œuvre de Victor Hugo que je ne cesse d'entreprendre ces temps-ci.

D'ailleurs, à propos d'auteurs, depuis quelques temps je suis saisi d'une sorte de boulimie de lecture, comme si soudain j'étais affolé par mon ignorance. Peut-être est-ce la froidure de l'hiver, mais mon esprit a constamment besoin d'être réchauffé par toutes ces utopies. Par exemple deux livres que je viens de lire coup sur coup : Les derniers jours de Stefan Zweig de Laurent Seksik, et Un très grand amour de Franz-Olivier Giesbert. Deux livres chacun bouleversants dans leur genre.

Diriger un théâtre, l'animer, ne s'arrête pas évidemment à un certain talent d'organisateur car avant toute chose il convient de rêver l'aventure que l'on mène. Cette phrase de Camus : « Pour parler de tous et à tous, il faut parler de ce que tous connaissent  et de la réalité qui nous est commune. La mer, les pluies, le besoin, le désir, la lutte contre la mort, voilà ce qui nous réunit tous (…) la réalité du monde est notre commune patrie. » Cette phrase encore de Camus qui ne cesse de me fasciner : « le secret de la vie coïncide avec celui de l'art. »

Enfin, il y a dans le fait de mener une aventure comme celle de La Croix-Rousse un infini besoin d'amour. En donner, parfois en recevoir, mais surtout en donner. Je suis obsédé par l'idée que toute vie n'a de sens que si elle est tournée vers les autres, que si nous faisons don de nous mêmes. Cette phrase encore de Camus : « Les artistes ne méprisent rien, ils s'obligent à comprendre au lieu de juger. » Comprendre, voilà bien le sens de notre travail, de notre engagement.

Le temps s'est radouci. Il fait doux. Les corps se décrispent. Bientôt l'éveil du printemps. Bientôt la très belle Romane Bohringer. Bientôt le 31 mai, où nous lancerons cette nouvelle étape de notre travail en lançant notre nouvelle saison.

Toujours la joie d'être vivant et la joie d'avoir le désir d'aimer. Toujours s'émerveiller.

Philippe Faure

jeudi 11 février 2010

Une journée ordinaire au Théâtre de la Croix-Rousse

10h30 Réunion de toute l'équipe. Tous les sujets sont abordés, relatifs à la vie du théâtre. J'annonce en particulier que l'une de mes collaboratrices va prendre trois mois de disponibilité pour raison personnelle. Bien sûr le point est fait sur les différents rendez-vous marquants : brunch avec Romane Bohringer, conférence de presse avec Pippo Delbono. Presque tous les spectacles d'ici la fin de saison sont quasi-complets.

Midi
Déjeuner de travail

14h à 17h
-    Dans la grande salle : lecture avec tous les comédiens de Badine de la prochaine pièce que je mettrai en scène la saison prochaine (ils m'ont fait ce plaisir de lire pour le fun).
-    Dans la salle de réunion: rendez-vous entre les relations publiques et le consul de Madagascar pour préparer la venue des Cauchemars du gecko créé cet été en Avignon. Spectacle décapant.
-    Dans les loges : un groupe d'étudiants de théâtre découvre l'univers des costumes. Nadine Chabannier, notre costumière, a préparé la rencontre avec beaucoup de soin et de détails. Elle explique en compagnie d'Alain Batifoulier, le décorateur, comment l'univers esthétique d'un spectacle se rêve puis se réalise.
-    Dans le studio : les techniciens préparent l'accueil d'un prochain spectacle.
-    Deux personnes de l'équipe (dont la responsable de la communication) partent à Paris découvrir un spectacle que nous allons accueillir.
-    Evidemment la billetterie est en plein travail. Les représentations de Badine affichent complet (nous vendons les marches).
-    L'équipe administrative est surchargée de travail (outre les 150 à 200 fiches de paye chaque mois) il faut préparer la clôture des comptes et organiser un comité de suivi pour la semaine prochaine (Ville, Etat, Région, Conseil Général) fondamental pour l'avenir du Théâtre.
-    Le travail pour vendre notre prochaine création en tournée commence.
-    Le téléphone sonne un peu partout.

19h
Les comédiens de Badine arrivent.

Représentation à 20h. C'est au fond assez impressionnant et assez grisant de sentir ainsi une maison au travail. Chacun est concentré sur sa tâche et en même temps le dialogue est permanent. De furtives réunions s'improvisent entre deux portes. Des décisions qui trainaient jusque là soudain se prennent instantanément. Tout semble virtuel et pourtant rien n'est plus concret. Des classeurs entiers sont à signer mais cela n'empêche pas d'évoquer Jean Louis Trintignant ou Stephan Zweig. Se construit ainsi chaque jour, avec soin et force, énergie et imagination, le rassemblement de tant de gens et de désirs. Depardieu dans une interview géniale disait : « Je suis l'homme des gens ! » La formule est magnifique et je la fais mienne.

Dans l'après-midi, dialogue au téléphone avec Jean Jacques Queyranne, Président du conseil régional de Rhône Alpes (un vrai ami), avec Romane Bohringer (qu'elle est tendre). Je reçois un magnifique texto de Guillaume Gallienne dont tout le monde parle aujourd'hui et qui cartonne à Paris à l'Athénée avec son spectacle que nous avons accueilli il y a quelques semaines. Il me remercie entre autre pour dit-il ma "fabuleuse équipe". Beaucoup de mails aussi.

Ici est une maison amie, chacun peut y dialoguer avec tous mes collaborateurs de manière libre et confiante. Chacun ici est disponible à tout moment. Nous travaillons pour l'avenir de nos consciences, rêvant, imaginant, désirant, créant, surtout construisant. J'ai le sentiment que nous sommes une équipe de bâtisseurs. Nos constructions sont fragiles, éphémères, mais pourtant elles prennent corps. Comme j'aime ce mot, le corps. Je l'ai employé sous toutes les coutures (si j'ose dire), dans tous mes écrits (et dans tous mes actes?).

Cette phrase de Musset : « Comment me laisse-t-on ici si longtemps ? J'ai besoin de voir une femme, j'ai besoin d'un joli pied et d'une taille fine : j'ai besoin d'aimer. »
J'ai besoin à mon tour que la vie soit un corps à étreindre, ou plutôt j'ai besoin du corps de la vie.

22h Fin de la représentation de Badine. Triomphe osons le dire. Je n'ai pas regardé le spectacle ce soir mais pas mal téléphoné. En particulier les communications personnelles impossibles à passer dans la journée.

Retour chez moi vers 23 heures. Mille choses dans la tête qui se mélangent. Tant de désirs ! Aurai-je le temps de tout faire ?

Demain, journée au vu de l'agenda très chargée. Ca promet ! Aujourd'hui n'était qu'une journée ordinaire.

Philippe Faure


PS : Coup de fil de Christophe (Aline, Les marionnettes, Les mots bleus) qui souhaite revenir chanter chez nous la saison prochaine. C'est pas beau la vie ?

vendredi 5 février 2010

définition

On peut très bien répondre par oui à une question qui n'est pas posée.
(Magnifique définition de l'Amour par Charles Juliet dans Lambeaux.)

Philippe Faure

jeudi 4 février 2010

Anne de Boissy et Charles Juliet : un couple infernal

Sur mon bureau au théâtre, beaucoup de livres ouverts que je lis par intermittence :
• Vincent Van Gogh, Lettres à son frère Théo
• Albert Cohen, Le livre de ma mère
• Laurent Seksik, Les derniers jours de Stefan Zweig
• Henri Pena – Ruiz, Un poète en politique. Les combats de Victor Hugo.
• Charles Baudelaire, Cent poèmes de Baudelaire
• Alfred de Musset, Les Caprices de Marianne
• René Char, Lettera amorosa
• Alphonse Daudet, Tartarin de Tarascon

Tous à leur manière tentent d'appréhender le réel, comme s'il fallait absolument dépasser le réel pour découvrir "l'inconnu". Car seul l'inconnu "vaut la peine". Dans beaucoup de cas c'est la mort qui pour eux définit le mieux cet inconnu. Mais étrangement, le chemin jusque là est définitivement poétique. Esthétique pourrions nous dire. Et cette esthétique est la définition même de l'art de chacun. J'adore avoir à ma portée tous ces visionnaires qui toujours créent du désir, du vertige, une certaine fascination. Sans l'art nous ne sommes rien. Rien d'autre que "d'ordinaires consommateurs". L'art nous donne la mesure de notre (nos) responsabilités. S'élever. Elever notre esprit. Ne pas le réduire à la facilité de ce que nous sommes. Mon Dieu, que de progrès avons nous à faire, ai-je à faire ?... En rentrant chez moi dans la soirée, d'autres livres m'attendent. En particulier une magnifique biographie de Rimbaud.

Ce matin, réunion d'équipe. La prochaine saison est définitivement définie et calée. Elle est particulièrement et artistiquement impressionnante. D'autre part dans sa forme elle est assez radicale. Changement de cap pourrions nous prétendre. Mais de tout cela j'aurais le temps de reparler plus tard. Nous ne sommes qu'à la moitié de la saison en cours. Tant de rendez-vous nous attendent encore d'ici le mois de juin.

Hier au soir, vu AVATAR en douce compagnie. Adoré ce film. Incroyable génie que ce James Cameron. Ce système 3D si impressionnant. Et puis, contrairement à ce que j'entends ici et là, le fond est égal à la forme. Du grand Art. Du jamais vu.
J'ai ouvert avec notre conseil juridique le chantier des heures supplémentaires. D'abord, d'un point de vue technique. Et dans quelques semaines, nous l'aborderons concrètement avec les salariés. Vaste chantier auquel je tiens beaucoup. Là encore, nous y reviendrons.

Fou, vertigineux même le nombre de propositions de spectacles que nous recevons. Est-ce bon signe ? Sûrement pas car tant de propositions ne semblent pas "venir de l'intérieur". Nous essayons de répondre à presque tous dans la mesure du possible. Ils est urgent que nos maisons se reconcentrent sur "l'essentiel". On en reparle ou plutôt on le fait.

Vu Lambeaux de Charles Juliet dans la petite salle de La Croix-Rousse. Je connais bien Charles Juliet à qui j'avais commandé une pièce il y a quelques années, et que finalement je ne "sentais" pas de mettre en scène. C'est Planchon qui s'y colla et le résultat global fut assez décevant. Depuis je n'ai pas revu Charles Juliet. Or c'est un homme pour qui j'ai beaucoup d'estime. Il m'est arrivé d'avoir de longues conversations avec lui. Son rapport au silence et à l'écriture est fascinant. Son rapport à l'enfance aussi. Terrible même. Lambeaux est le portrait de sa mère. Son écriture classique détaille scrupuleusement la réalité de sa vie et son effondrement intérieur. Pas de lyrisme, ni d'envolée. Une sorte de carnet de route vers la folie ; l'abandon. Anne de Boissy donne vie à ces paroles avec soin et élégance. Le déchirement vient peu à peu, pas à pas, mot après mot. Jusqu'à la rage finale. Lambeaux est un moment de théâtre d'une pureté infinie, et chaque soir devant des salles pleines, le public est bouleversé.

Ce matin le soleil est là donc tout est possible !

« Celui (...) qui comprend sans effort, le langage des fleurs et des choses muettes.»
Charles Baudelaire

Philippe Faure

lundi 1 février 2010

Le froid tue les microbes

Dernière représentation du Malade au Théâtre National de Nice. L'accueil toute la semaine fut extraordinaire. Le public de la dernière (plus de 1000 personnes) n'avait pas envie de nous laisser partir, et les applaudissements me firent penser à une mer démontée. Un peu dantesques !
Ce Malade imaginaire qui "nous tient au corps" (expression Moliéresque dans Le Malade) depuis presque cinq ans est porté par une énergie peu commune, toute la troupe est au diapason. Le grand mot est lâché : c'est d'abord "une affaire" de troupe. Ici, non seulement l'union fait la force mais chacun est complice de l'autre, et de l'œuvre ; et du coup l'œuvre se nourrit d'une énergie vitale. Et puis, il y a Argan, que j'ai l'honneur (la chance) de prendre à mon compte. Et je réalise que chaque grand rôle n'est pas seulement un personnage : c'est un territoire. Et ce territoire, chaque soir, il reste à l'explorer. Il est infini. Selon l'humeur, l'exploration est sombre ou joyeuse, innocente ou cynique, lasse ou énergique. Un rôle comme celui-là peut rendre fou, pour peu que l'on s'y abandonne (ce que je fais). Et sincèrement, parfois j'ai le sentiment que cet Argan, à qui je donne vie depuis plus de 200 fois, va me rendre fou. À moins qu'il ne me sauve de moi-même ! (N'est-ce pas la même chose ?)

A Nice, j'ai appris (réappris) à être heureux du soleil. Je l'ai aimé ce soleil Niçois. Peut-être a-t-il ensoleillé ma vie, après des mois très sombres où aucun mépris, aucune trahison, aucun mensonge ne me fut épargné. Mais ne revenons pas sur ces dernières années de ma vie où l'amour m'a aveuglé. Je n'ai pas vu que la personne qui était en face de moi ne cherchait qu'une chose : se débarrasser de moi !
Dieu soit loué, je me suis enfui avant d'y laisser ma peau. J'ai promis à mes filles que j'allais les emmener au soleil à la prochaine occasion. Cela dit, elles sont mon soleil. Marie, la plus grande, m'avoue au téléphone : « Je n'aime pas quand tu es loin, je suis inquiète. » Je la rassure. Elle conclut : « Vivement que tu sois là ! »
"L'autre" me criait : « J'en ai marre de t'avoir dans mes pattes, tu me pollues la vie ! »
Sans commentaire. Sans amour évidemment.

En tournée, les journées sont étranges : on est dans la vie, sans franchement y être. Tout est réglé en rapport de la représentation du soir. Bien sûr, il y a les lectures, du travail aussi, de l'écriture, du téléphone, tout cela mélangé dans l'intimité de la chambre d'hôtel. Les choses se font dans le désordre. Soudain la douche surgit n'importe quand, comme impérieuse. Soudain aussi le désir fulgurant de voir la mer vous saisit. Mais vite, le retour à la chambre d'hôtel s'impose. Le corps toute la journée est las. C'est peu à peu, quand arrive la proximité de la représentation, qu'il se défatigue, qu'il redevient disponible à l'effort. Car jouer Argan demande un effort physique assez violent. Si l'on songe qu'Argan est un malade épuisé, on se dit que le théâtre n'a pas peur de manier les contradictions et d'imposer aux acteurs d'invraisemblables basculements du corps et de l'esprit.

Au fond, en tournée, chaque jour l'acteur attend le moment où il ne va plus s'appartenir, où il n'aura plus aucun contrôle sur lui-même, où peut-être, où sans doute, il éprouvera ce sentiment de liberté aussi éphémère qu'il sera violent.
Bien sûr après la représentation en début de nuit, il y a la télévision. Elle aide "à faire retomber la pression". Et là, dans la semaine je suis quasiment tombé amoureux de deux présentatrices et d'une chanteuse.
D'abord Alessandra Sublet sur la cinq qui anime une émission dont le titre doit être "c à vous" (c'étaient des rediffusions). Un sourire éclatant. Une limpidité dans le visage. Une tendresse infinie. Grande et belle. Eclairante ! A recommander en cas de panne d'énergie et de confiance.
Autre présentatrice sur i>Télé du Soir 3. La plus belle, la plus pulpeuse et si intelligente, avec une distance parfaite sur les choses et les événements, c'est Audrey Pulvar. Vraiment c'est une femme dont beaucoup doivent rêver. Mais en même temps il doit y avoir la peur de ne pas être à la hauteur d'une femme aussi complète. A recommander tous les soirs ! (Malheureusement, je n'ai pas la TNT donc pas i>Télé… il faudra que j'attende la prochaine tournée pour la retrouver)
Enfin, vu Emmanuelle Seigner qui sort un nouveau disque. Elle parle admirablement de son mari (Roman Polanski, 72 ans). Elle doit avoir une petite quarantaine. Elle dit qu'elle est un garçon manqué. Un comble ! Il n'y a pas plus sensuelle, plus mystérieuse, plus désirable qu'elle !
Je ne sais pas si la femme est l'avenir de l'homme comme dit Aragon, en tous cas ces trois femmes donnent de "la femme" justement une très haute idée.

Lors de ma dernière réunion avec les délégués du personnel, j'ai évoqué la notion de mérite pour les salariés. J'ai eu un peu l'impression de briser un tabou dans une entreprise comme la nôtre où les salariés sont solidaires les uns des autres, et pourtant je suis très attaché à cette notion de mérite. Chacun n'est pas égal dans son investissement dans le travail, dans son travail.
J'ai moi-même terriblement donné de ma personne pour mériter aujourd'hui de diriger un théâtre et d'avoir les moyens suffisants pour créer des spectacles. Qu'est-ce que le mérite ? (mot sarkozyste autant que je me souvienne). C'est sans doute quand l'intérêt général guide seul les actes que l'on accomplit. Mais au-delà de l'intérêt général, c'est quand on est conscient de sa responsabilité à défendre un idéal. Et cette défense doit pouvoir s'accomplir même quand la situation est difficile. Mériter de faire partie d'une aventure d'une équipe, cela implique une rigueur intellectuelle. Un engagement quotidien. Je ne sais si cela est de bon ton, mais j'aime à pouvoir reconnaître pour chaque salarié son mérite. Si par malheur, cela n'est pas le cas, je suis le plus malheureux des directeurs. C'est pour cela sans doute que je défends mordicus les promotions internes, les formations de tous ordres, les tête à tête impromptus, les réunions de service et d'équipe. C'est que mon rôle est d'aider à construire le mérite de chacun.

Cette très belle parabole indienne : « Pour peu qu'un oiseau puisse chanter, il faut qu'un autre le regarde ».

Une actrice magnifique : Marina Hands. Je l'ai croisée une fois. Elle m'avait beaucoup impressionné. Elle joue actuellement dans le film de Marc Dugain : Une exécution ordinaire. Malheureusement, j'ai tellement de "films à voir" en retard que celui-ci n'échappera pas à la règle qui veut que je n'aille plus au cinéma qu'avec mes deux amours de filles !

Je lis dans tous les éditoriaux que l'affaire Clearstream est une "affaire d'Etat". Quand on pense à tout ce peuple qui ici en France vit sous le seuil de pauvreté, on se dit que Villepin et Sarkozy devraient mourir de honte. Mettre autant d'énergie dans la haine, alors que tant de gens ne parviennent plus ni à se chauffer ni à se nourrir, que chaque jour la pauvreté gagne du terrain, c'est nous qui allons mourir de honte si nous ne nous révoltons pas une fois pour toute. Cette phrase de Dany Laferrière, écrivain haïtien : « Ce qui a sauvé cette ville, c'est l'énergie des pauvres. Sans eux, Port-au-Prince serait restée une ville morte. » C'est un comble ! Bientôt ça va être aux pauvres de sauver le monde…

Je l'ai déjà dit précédemment mais lorsque je vois le comportement exemplaire, digne et rieur de ma petite haïtienne préférée, Marline, je me dis que décidément les enfants nous renvoient nous-mêmes pauvres adultes à nos mesquineries et égoïsmes habituels. Ce matin, on me dit qu'un directeur de théâtre lyonnais, visiblement mal dans sa peau, tient de méchants propos à mon égard. Bien sûr tout cela ne me touche plus. Tout de même, n'y a-t-il pas mieux à faire ? D'autant que ce directeur-là tient des propos de fraternité, d'honnêteté, etc… en un mot de service public. Ainsi va la vie… Pas toujours très élégante ; à nous de lui donner un peu d'air frais (pour ça, on est servi… il fait moins 3° ce matin à Lyon !). Et comme dirait l'autre : « Le froid tue les microbes. »

Philippe Faure

jeudi 28 janvier 2010

Vive le soleil niçois !

Quelques nouvelles rapides.

Notre Karine préférée a accouché d'une petite fille. Hourra !
Lambeaux au Studio bouleverse toujours les spectateurs. Vive Charles Juliet.
La création de La Métamorphose dans la grande salle est une réussite.

Notre Malade imaginaire provoque le délire tous les soirs au Théâtre National de Nice devant mille personnes. A propos de Nice, il fait très beau, du soleil. 13 °. Le soleil est vraiment reposant. La mer est belle et bleue.

La saison prochaine est quasiment décidée. Hier, Sami Frey était en visite chez nous à La Croix-Rousse. Sans aucun doute, il devrait être sur notre scène à la rentrée. Génial !

Avant mon départ pour Nice, très longue séance de travail avec les délégués du personnel. Animer une maison aussi lourde et active, gérer des parcours personnels, trouver le juste milieu entre les souhaits de chacun et l'équilibre budgétaire de la maison : pas simple mais passionnant.

Mes filles sont très perturbées et inquiètes de mon absence. Elles sont dans un état "d'amour" très émouvant. « L'amour de l'amour : une valeur à laquelle on ne saurait porter atteinte sans blasphémer. » Musset avait bien raison le bougre. A propos, On ne badine pas avec l'amour revient dans 10 jours sur la scène de La Croix-Rousse. Arriverai-je un jour à abandonner ce spectacle? La question est posée.

Romane Bohringer arrive elle aussi chez nous dans quelques semaines avec Feydeau. Eu plusieurs conversations téléphonique avec elle. C'est vraiment une fille magnifique et fraternelle. Elle est une maman comblée depuis quelques mois.

Décidément toutes ces nouvelles, même si elles sont rapides, donnent confiance. Vive le soleil niçois !

Philippe Faure

jeudi 21 janvier 2010

D'Argan à Haïti

La vie a de ces confrontations parfois quasi ingérables.

Je m'explique : au moment où triomphe Le Malade imaginaire à la Maison de la Danse et où je me livre sensuellement dans le personnage d'Argan, surgit le drame d'Haïti. Or, je dois à la vérité de dire, qu'il y a cinq ans, nous avons adopté une petite fille haïtienne au doux nom de Marline. Elle vivait dans un orphelinat, sa mère n'ayant plus les moyens d'assumer son existence. Elle est donc avec nous depuis cinq ans. C'est une petite fille malicieuse, courageuse, sincère, et d'une tendresse particulière. Elle s'est parfaitement adaptée à la vie française. Elle a un bonheur de vivre assez admirable, digne d'être contemplé par chacun, chaque jour. Il a fallu en premier lieu qu'elle s'adapte au fait d'avoir une sœur beaucoup plus grande qu'elle (onze ans) et d'avoir un frère encore plus grand (32 ans).

Evidemment, les informations d'Haïti lui sont arrivées et son comportement devant cette tragédie est assez curieux. On pourrait dire qu'elle a un sang froid à toute épreuve. Il faut dire que dans l'orphelinat en question elle a appris la vie "à la dure". Curieusement, si c'est une petite fille enjouée, libre de parole, toujours prête à rire, à jouer et à danser, il y a chez elle une dimension extrêmement silencieuse, comme si elle avait conscience que la première dignité d'un être humain était de ne pas répandre ses émotions. Il y a beaucoup à apprendre d'elle. Etrangement, depuis le début de l'année, à l'école, elle avait beaucoup de mal à se faire des amis et à cause du drame d'Haïti beaucoup d'amitiés nouvelles viennent de se créer. Au fond, cette petite fille si simple est un être profondément secret.

Bien sur, lorsque nous voyons les images des conséquences du tremblement de terre, nous sommes obligés de penser, d'une part, qu'elle est une sorte de miraculée, et d'autre part, à tous les enfants qui par la force des choses seront devenus orphelins. Nous sommes obligés de penser aussi que pour un enfant sauvé, délivré de la pauvreté, combien d'autres vont être prisonniers d'un avenir d'ores et déjà déchiré.

Décidément, d'Argan à Haïti et à Marline, il y a là une sorte de mystère qui me (nous) dépasse. Comme j'ai souvent l'occasion de l'écrire dans ce blog, il n'y a pas de temps à perdre pour être généreux et bon, pour donner de l'amour. C'est que demain chacune de nos vies peut elle aussi trembler et s'effondrer. Le désir d'être heureuse de cette petite fille qui maintenant m'accompagne (nous) depuis cinq ans a créé chez moi une exigence nouvelle. J'ai la responsabilité de créer du désir et de ne jamais céder à quelque tentation malheureuse.

Toute la semaine prochaine, nous serons au Théâtre National de Nice avec Le Malade imaginaire. Dans le recueillement de ma chambre d'hôtel face à la mer, j'aurai l'occasion d'écrire à nouveau et plus précisément sur ce blog.

Philippe Faure

lundi 18 janvier 2010

Pour se souvenir

Le malade imaginaire - Molière / Faure from Garage Productions on Vimeo.

Le Malade imaginaire à la Maison de la Danse : c'était l'euphorie !

mercredi 13 janvier 2010

2010 sur les chapeaux de roues


Très beau ce qui se passe au Théâtre de la Croix-Rousse depuis le 20 décembre. Par quel bout prendre les choses ? Commençons par La Vie devant soi avec Myriam Boyer : ce spectacle joué devant des salles archi pleines a bouleversé le public. Les mots d’Emile Ajar ont résonné en cette période de fête avec une intensité particulière. Sans oublier que ces mots-là portaient en eux une drôlerie très tendre. Quant à Myriam Boyer, elle a porté ce personnage de Madame Rosa avec une humanité, une générosité, un amour incomparables. Décidément, cette Vie devant soi restera un souvenir unique dans la vie du Théâtre de la Croix-Rousse.

Il y eut aussi le succès de notre opération des vêtements chauds (dont d’ailleurs nous ne devrions pas nous réjouir). Toujours est-il que les dons de vêtements et de jouets furent au-delà de toute espérance et qu’il fallut plusieurs voyages de la camionnette des Restos du cœur pour emporter cette récolte indispensable.

Parallèlement, il y eut les répétitions du Malade imaginaire. J’avoue que j’avais sous-estimé le travail à reprendre ce spectacle. Moi-même, j’ai beaucoup galéré pour réapprendre le texte. Et la dernière semaine de répétitions à la Maison de la Danse a laissé toute l’équipe des comédiens littéralement épuisée.

Enfin, depuis ce début de semaine, les représentations du Malade ont démarré à la Maison de la Danse. Succès public incroyable, un accueil digne d’un concert rock. Je dois dire que nous sommes tous bouleversés par la manière dont est reçu le spectacle. J’ai déjà eu l’occasion de le dire souvent, mais peut-être que le rôle d’Argan (que j’ai la chance de jouer), porte en lui un ardent désir de vivre. Bien sûr, il y a chez lui la peur de la maladie, la peur de la mort, la peur que les gens qu’il aime lui échappent, la peur enfin de ne pas être à la hauteur de la situation car, plus qu’un autre, Argan est conscient qu’être un être humain implique un sens des responsabilités et ces responsabilités le terrorisent. Alors, s'il crée la panique dans sa maison c’est pour mieux réinventer la vie.

Voilà pour ce qui concerne les spectacles. Mais bien évidemment, il y a aussi la vie quotidienne du théâtre et il se trouve que pendant cette activité artistique un peu démente, j’ai choisi de rencontrer individuellement chaque salarié de la maison pour faire le point sur le travail de chacun. C’est que bien sûr, d’ores et déjà, nous travaillons sur la prochaine saison qui sera dans la forme complètement différente de toutes les saisons que nous venons de vivre. Cela demande une réorganisation générale, de sorte qu’avec chacun nous puissions redéfinir ses objectifs et sa nouvelle implication dans ce qui sera un bouleversement.

Ce matin même, en réunion d’équipe, je faisais part de ma quasi stupéfaction (joyeuse) devant ce public si nombreux (plus de 15 000 personnes fréquentent notre théâtre depuis le 20 décembre), je faisais part aussi de ce sentiment d’effervescence qui se dégage de notre maison comme si l’équipe du théâtre, la troupe des comédiens, les techniciens et le public, ensemble, partageaient le même désir d’aimer. Au fond, c’est peut-être cela qui est le plus troublant et le plus jouissif : ce sentiment d’une nouvelle jeunesse qui éclate : rien de sclérosé, rien de codé, mais bien plutôt un vent de liberté qui souffle. Alors évidemment, le soir après la représentation, il me faudrait presque un brancard pour m’évacuer de la Maison de la Danse tant la fatigue est grande (les articulations des genoux demandant grâce) mais je me dis, et l’équipe avec moi, que tout de même le théâtre n’est qu’amour et comme c’est le cas dans cette période frémissante, lorsque cet amour-là est partagé par le plus grand nombre, on se dit qu’on est béni.
Bien sûr, cette activité débordante n’empêche pas chacun d’avoir une vie personnelle. Notre responsable billetterie, Karine Fanton, part cette fin de semaine pour accoucher dans à peine un mois ; d’autres collaborateurs arrivent, certains vont prendre du recul pour passer des caps difficiles de leur vie, d’autres qui ont changé d’affectation s’épanouissent de manière heureuse. En conclusion, je pourrais dire qu’une chose est sûre : le Théâtre de la Croix-Rousse, en ce début d’année 2010, n’a jamais été aussi vivant. Il est sur les chapeaux de roues.

Philippe Faure

P.S : N’oublions pas le spectacle de Guillaume Gallienne qui démarre ce vendredi ; malheureusement les séances sont déjà complètes. N’oublions pas non plus Lambeaux, le magnifique spectacle de Sylvie Mongin-Algan, dans le Studio, qui lui aussi malheureusement est complet. N'oublions pas enfin d'être amoureux (c'est Aragon qui disait cela).

mardi 5 janvier 2010

Message express



Je vous attends à La Maison de la Danse pour
Le Malade Imaginaire.

Ça va être magnifique !

Du 11 au 16 janvier, à 20h
+ d'infos

dimanche 20 décembre 2009

Entre Molière et le Père Noël


La Neige. La Place Joannès Ambre est blanche. Aujourd'hui, deux représentations de La Vie devant soi, 15 heures et 20 heures. Complet. Le spectacle reçoit un accueil extraordinaire. En arrivant au théâtre, je suis allé saluer les comédiens. Myriam Boyer (qui tourne en ce moment le nouveau film de Bertrand Blier) est épanouie. Sur son visage, un sourire gourmand. Chez elle, la générosité est plus qu'un don, c'est un frémissement. On dira donc qu'elle est une femme frémissante. Le spectacle est chez nous jusqu'au 3 janvier. Il faut absolument partager ce moment de grâce. On se sent tellement plus léger après.

Sans doute est-ce la dernière fois que j'écris sur ce blog avant le début d'année 2010. C'est que le rythme ici est intense. La période est tumultueuse.

Dernier avatar : les costumes et le décor du Malade imaginaire (reprise à partir du 11 janvier 2010 à la Maison de la Danse) attendaient très sagement, rangés dans les Ateliers de la Ville de Lyon, de reprendre du service. Or des travaux nécessaires (remplacement de lourdes portes coupe-feu) se sont révélés catastrophiques. En effet, à l'intérieur de ces lourdes portes, de l'amiante. Celle-ci s'est échappée (aucune précaution n'ayant été prise) et a envahi tous les décors et caisses aux alentours. Sont concernés par ce drame (car c'en est un) l'Opéra de Lyon, le Théâtre des Célestins, le Théâtre de Lyon et La Croix-Rousse. Plus rien n'est utilisable, tout doit être décontaminé (laborieuse opération). Mais avant, la Ville de Lyon doit se retourner contre l'entreprise responsable, qui elle même avait eu recours à un sous-traitant. C'est donc un combat d'assurances qui commence. Toujours est-il que toutes les institutions citées plus haut doivent refaire construire les décors et les costumes des productions en cours et en tournée, dans l'urgence. Ce qui est le cas du Malade imaginaire.

La période des fêtes n'est évidemment guère favorable à ce genre d'exploit. Nous avons tout de même réussi à convaincre un atelier de décor de refaire celui du Malade en une petite dizaine de jours. Par contre, impossible de refaire les costumes (une vingtaine), tous les ateliers envisageables fermant pendant cette période. Après beaucoup d'hésitations (par exemple locations de costumes du siècle de Molière, mais qui évidemment n'auraient pas la folie de ceux dessinés par Alain Batifoulier, annulation pure et simple du spectacle) j'ai décidé que nous jouerions Le Malade en costumes de ville. Le théâtre est un art vivant, il doit s'adapter à toutes les situations. Ce qui compte, c'est la fidélité au texte, l'humeur Molièresque. Evidemment, le public va être extrêmement surpris de ce parti-pris de dernière minute (nous l'informerons en détail dans le programme de salle). Voilà une aventure excitante (indépendante de notre volonté) qui s'offre à nous. Rendez-vous le 11 janvier.

Un chorégraphe, Pierre Deloche (56 ans) vient de se suicider. Je le connaissais de loin, mais il se trouve qu'il était venu voir mon spectacle de début de saison Maman j'ai peur dans le noir (il n'était pas un habitué de notre maison). Plusieurs jours après, il m'avait adressé un drôle de paquet soigneusement enveloppé et ficelé : une boîte d'allumettes familiale sur laquelle il avait écrit des sortes de tags mystérieux et à l'intérieur du coton, et des petits rubans. Ce cadeau était accompagné d'un seul petit mot : "Touché au cœur". J'avais été très surpris par ce signe ma foi assez secret. Je lui avais répondu et témoigné ma tendresse pour ce geste. On me dit qu'il souffrait affreusement de ne pas être reconnu à sa juste place dans le milieu de la danse. Il en va ainsi des artistes. Souvent, ils sont ignorés et plus le temps passe, plus cette ignorance est douloureuse. Car un artiste ne se résigne pas. Il y a dans nos métiers une grande part d'injustice. J'ai envie de dire que dans ces moments-là, il faut rester calme et ne pas perdre confiance. Jamais. L'important est de faire. Même sans moyen, il faut faire ! Pendant 20 ans de ma vie, j'ai fait sans argent et sans soutien. J'ai "fait" contre les autres parfois (ceux qui n'avaient pas envie que j'existe). Cette solitude ne m'a guère déstabilisé. Je suis un roc lorsqu'il s'agit du théâtre. Certes un roc qui doute tout le temps, mais un roc quand même. Sans doute n'ai-je pas eu conscience que ce petit cadeau de Deloche était un signe. J'ai écrit une pièce sur le suicide, Le Petit Silence d'Elisabeth, créée il y a plus de 10 ans au Théâtre National de Strasbourg. J'y racontais justement cette "absence de signe" mise à part un "petit silence". Mais il faut être diablement attentif pour l'interpréter comme un signe qui fait que l'autre est déjà parti dans sa tête.

Vu deux films. Neuilly sa mère et La première étoile. Deux films qui m'ont fait rire et pleurer (surtout le second). Deux films formidablement humains qui décidément donnent envie d'aimer la différence, non seulement de l'aimer mais de la vivre comme une chance.

Vu un long portrait de Michel Bouquet sur la 5 dans la série Empreintes. J'ai eu la chance de passer beaucoup de temps en sa compagnie car j'avais adapté pour lui un roman de Kawabata, Le Maître de Go. Ce fut un gros succès. Lyon, Paris et longue tournée ensuite. J'ai été très proche de lui. Nous marchions dans les rues. Il me tenait par le bras (bras dessus, bras dessous) et me récitait tout Molière, Labiche, Shakespeare, Racine. Il s'était brouillé avec le metteur en scène du spectacle et c'était moi qui avais la responsabilité d'être "l'œil extérieur". Que de souvenirs ensemble. J'adorais, car il m'appelait toujours (de sa voix profonde et enfantine) "mon petit Philippe". Ca me rassurait et m'émerveillait. Pendant la tournée, nous voyagions en car. Lui et sa femme Juliette devant et tous les autres derrière. Il fut un interprète génial chez Chabrol. Lorsque je le recroise, une vraie affection nous jette dans les bras l'un de l'autre. Je dirais que Michel Bouquet est un enfant dantesque (il me fait penser au personnage de Vitrac, Victor ou les enfants au pouvoir). Il est ce Victor qui balance des vérités, comme on tire au pigeon. Méfiance. Bouquet est un guerrier. Mais son génie c'est de le dissimuler dans un dandinement de vieillard (Dandinement que je lui ai volé, puisque je "dandine" tous mes rôles. J'assume complètement ce vol).

Je lis beaucoup d'articles sur l'hospitalisation de Johnny Halliday et je tombe sur un long portrait de sa femme Laeticia. Elle est toute la journée près de lui. Du matin au soir. Il y est dit qu'elle est une amie attentive, épicurienne, une maman très présente, marraine de l'UNICEF. Il y est dit qu'avec Johnny, ils s'aident mutuellement, l'un rassurant l'autre. Qu'elle est patiente. Ils ont adopté deux enfants. Enfin, qu'elle a sauvé Johnny lorsque se tordant de douleur elle l'a emmené immédiatement à l'hôpital. Quelques heures plus tard (3 tout au plus), il eut été mort. Quelqu'un à propos d'elle dit : "c'est une chic fille". Cette définition est magnifique. Elle dit tout de la fidélité, du naturel, de l'intelligence, de la beauté d'une femme. Vivent les chics filles et vive Laeticia.

Certains se moqueront sans doute en lisant ce passage du blog : "Il passe de Laeticia Halliday à Michel Bouquet, de Molière à La première étoile et à Neuilly sa mère, de Myriam Boyer aux chics filles", et sans doute est-ce le cas dans tous les billets que j'écris dans ce blog. Presque toujours mes pensées sont empreintes de tendresse. J'aime tellement ceux qui inspirent de la tendresse. Je ne cesse dans les actes de ma vie de délivrer toute la tendresse qui est en moi. J'aime être tendre. C'est gai et velouté. C'est une empreinte qui frôle, une main qui se pose. C'est l'abandon du moment, la suavité de l'attente. Sans tendresse, nous risquons de mourir à petit feu et quoi de plus con que de mourir.

Enfin, 2009 s'achève. Ce fut une année extrêmement éprouvante (à titre personnel). Mais ne revenons pas sur le passé (immédiat), ça n'a aucun intérêt. Intéressons-nous au jour qui vient à travers un brouillard de neige, à travers les oreillers blancs du Malade imaginaire. Intéressons-nous surtout à ce que nous pouvons faire de bien et prenons les résolutions adéquates. Tant pis pour ceux qui pourraient juger cela naïf. J'aime aussi la naïveté. Elle ne ment pas. Elle n'est pas une menteuse, la naïveté. Elle est la petite sœur de la tendresse.

Chaque fois que j'arrive au Théâtre de la Croix-Rousse, j'admire ce bâtiment. Il est imposant. Finalement, d'une architecture très simple. Aucune sophistication. Au fond, il est dans l'esprit de celui qui a décidé de le faire bâtir. Populaire. Il a été créé pour le peuple. Les canuts, les tisseurs, tous ces petits métiers d'autrefois, écrasés par le progrès et la concurrence internationale. Il est, selon l'expression consacrée, une "maison du peuple". Jour après jour, dans toutes les décisions que je prends, dans tous mes actes, j'essaye de ne pas trahir le peuple (dont ma famille fait partie). J'essaye d'inventer un dialogue entre la maison et lui. Un dialogue qui serait très intime. Pas de discours. Pas de grandes déclarations. Mais le souci d'être à la portée de tous sans faiblir sur la mission : celle de donner à entendre des "plus grands que nous", des qui inventent des horizons, mais ne dédaignent pas le détail de nos vies. Car nos vies sont ainsi : petites. Une fois que l'on a accepté cette réalité, on peut travailler à être utile.

Utile est un mot que j'aime. C'est une chanson de Julien Clerc très belle : « être utile à vivre et à aimer ».

Pourquoi parler de ce Théâtre de la Croix-Rousse aujourd'hui et ainsi? Peut-être pour réaliser que je ne m'habitue pas à le diriger. Chaque jour la même effervescence s'empare de moi. J'ai conscience que ce rôle là de "passeur", "d'interlocuteur", "d'artiste libre" se mérite. Ce n'est pas un dû. Aussi, je m'efforce (parfois à la limite de mes forces) de le mériter ce rôle. Je m'efforce d'être simplement UTILE (à vivre et à aimer).

Reprise à partir du mardi 22 décembre à La Croix-Rousse de La Petite Fille aux allumettes, création qui finit là une belle tournée lors de ce dernier trimestre. Partout où nous avons joué, ce spectacle a obtenu un franc succès. Avec le recul (et les différents raccords que j'ai effectué tout au long de ces derniers mois) c'est vraiment une création dont je suis très fier. Je suis même impressionné par la beauté des images. Grâce soit rendue à Alain Batifoulier (décor et costumes) et David Debrinay (lumières). Certains ont été déroutés par le principe d'adaptation du conte d'Andersen, où au milieu de La Petite Fille aux allumettes s'invitent une vingtaine d'autres contes. Il me semble pourtant que c'est ce qui fait la force du spectacle : proposer l'esthétique littéraire et morale d'Andersen dans une même vision.

À ce propos, tous les soirs après le spectacle, j'occuperai dans le hall le rôle du Père Noël. Au sens propre, avec distribution de papillotes. "Il faut ce qui faut" comme on dit vulgairement. Et puis, j'ai déjà occupé ce rôle du Père Noël lors d'une présentation de saison il y a deux ans. J'interpellais ce jour-là vivement et ironiquement Madame Christine Albanel, ancien ministre de la Culture. D'ailleurs la scène lui avait été rapportée (dénoncée) et son cabinet m'avait téléphoné d'urgence, de peur que ce Père Noël de circonstance et improvisé ne provoqua une crise.
À propos de déguisement, j'ai toujours adoré me travestir souvent dans des postures pas loin du ridicule… J'ai donc été Père Noël, petit rat de l'opéra, trapéziste, clown, et bien d'autres énergumènes. Ca ne fait pas très "service public", d'ailleurs bon nombre de mes camarades se scandalisent d'une telle désinvolture, ironisent et condamnent. Or, et je l'ai souvent dit, écrit et expérimenté, le ridicule est le passage obligé pour toucher à l'âme. L'autre nuit, je regardais un long documentaire sur Charlie Chaplin. Le ridicule de Charlot nous fait basculer, nous spectateurs, dans l'absolue simplicité et fragilité de notre condition (malheureuse) d'être humain.

Ce dimanche, fin d'une très longue journée. Le Maire de Lyon et son épouse sont spectateurs de La Vie devant soi. Je les emmène dans la loge de Myriam Boyer. Elle a soutenu Collomb lors de la dernière élection municipale. Il est question de Clovis Cornillac, de l'OL, du débat sur l'identité nationale…

J'en finis de ce très, très long billet (qui est en fait un feuilleton). Je vous souhaite une bonne santé. C'est quand même le plus important. D'être aimé et vous même de ne pas avoir peur d'aimer. Méfions-nous comme de la peste de nos vilains démons. Soyons neufs et libres. Et promettons-nous d'être fraternels.
C'est donc fraternellement que je vous embrasse. On se retrouve la première semaine de janvier et rendez-vous à la Maison de la Danse avec Argan le 11 janvier.

Philippe Faure


PS : À la suite, le texte que j'ai écrit pour le programme de salle de La Vie devant soi. Il est un juste état des lieux de notre maison de théâtre.


Vous êtes au théâtre de la Croix-Rousse.
Un théâtre très fréquenté (plus de 10 000 abonnés).
Un théâtre qui ose : dernièrement, Woyzeck et Le Cabinet du Dr Narcotique de Büchner et Philippe Vincent.
Un théâtre qui aime admirer la singularité ; ici Myriam Boyer.
Qui tient à ses classiques ; encore et toujours Le Malade imaginaire, mais aussi Racine et la trilogie invraisemblable de Jean-Marc Avocat.
Qui invente son répertoire.
Ici, les reprises de spectacles ne sont pas considérées comme des reprises mais comme des preuves d’amour. Il en va aussi d’On ne badine pas avec l’amour (4e saison).
Souvent des poètes s’y frayent un passage – lumineux – Pippo Delbono, Charles Juliet, Aragon.
Des acteurs, actrices y sont comme chez eux. Ce fut le cas avec Fabrice Luchini, Philippe Noiret, Jean Rochefort, bientôt Romane Bohringer.
Nous ne programmons pas des saisons, nous invitons des personnalités qui nous touchent, qui entrent en fraternité.
Nous sommes conscients de la chance que nous avons : être responsables d’un état d’esprit. Et cet état d’esprit, c’est que chacun se sente accueilli, désiré : public artistes.
Nous n’économisons pas nos élans, nos admirations, nos convictions.
Ici le verbe résonne. D’abord le verbe. Un verbe qui ne fuit pas ses devoirs : dire le monde !
Et puis les acteurs innombrables qui s’engagent dans des projets, des œuvres.
Nous considérons que le théâtre est un artisanat, que chaque acte qui s’y rapporte doit avoir sa vérité, son évidence, parfois même sa gravité.
Car animer un théâtre comme le nôtre n’est pas un acte innocent : c’est croire que tout est possible, qu’ensemble nous aurons la force et le courage d’être un peu moins seuls, un peu moins malheureux. En un mot, d’être vivants.

Philippe Faure

dimanche 13 décembre 2009

Aimons Myriam Boyer

Le public du Théâtre de la Croix-Rousse rencontre Myriam Boyer (clip) from Garage Productions on Vimeo.


À 11 heures du matin ce dimanche, brunch (conférence de presse) autour de Myriam Boyer dans le hall du théâtre. Beaucoup de monde (qui n'a pas cédé à la tentation de la couette). Des journalistes, photographes, télévisions, relais, amis… et une grande partie de l'équipe du théâtre (une petite centaine de personnes!!!). Moment de grâce.

Elle est là Myriam, rayonnante et heureuse. Ses premiers pas sur une vraie scène furent sur notre scène du Théâtre de la Croix-Rousse. Elle avait 17 ans. C'était dans les années 1965/1966. Sa mère était handicapée, son père sans travail et alcoolique. Et ce petit bout de femme nous raconte sa vie, toujours héroïque, jamais facile, en même temps d'une fidélité absolue à tous ceux qu'elle a croisé. Et qu'ils soient célèbres ou inconnus, elle en a croisé des gens.

Elle nous parle de Sautet, Vincent, François, Paul et les autres, de Corneau, Série noire avec Patrick Dewaere, de Chéreau, de Blier, de Gisèle Tavet (aujourd'hui oubliée) de Roger Cornillac (le père de Clovis), de John Berry, de son goût pour le petit peuple, celui qui n'a jamais droit à la parole. Tout ce qu'elle a gagné elle l'a réinvesti dans des films (Le Voyage à Paimpol) dans des pièces de théâtre.

Elle a toujours tout perdu. Elle s'est ruinée à défendre des œuvres qui parlaient d'humanité. Encore Gary, Jean Seberg, Montand, Piccoli, Reggiani, etc. Et pourtant, elle est là vibrante, modeste, chaleureuse. Toutes les personnes présentes sont sous le charme. Elle est d'une dignité et d'une délicatesse inouïes. Elle ne s'en prend jamais aux autres. Elle assume ce qu'elle est avec la tendresse de ceux qui au départ avaient tout contre eux.

Elle nous parle de son fils célèbre avec une fierté toute simple, de son autre fils metteur en scène, directeur de compagnie, moins célèbre, avec le même enthousiasme.

J'ai été profondément heureux de dialoguer avec elle, de l'interroger, de la découvrir. Toute entière tournée vers les autres, vers une sorte de rigueur morale. Je me suis dit que c'était une chance qu'elle soit dans nos murs jusqu'au 3 janvier.

Elle avoue son âge : 61 ans. Et pourtant elle a l'énergie d'une jeune fille de 20 ans. Elle aime la vie et elle nous donne envie de prendre nous aussi la vie à bras le corps. Sacrée bonne femme ! (pour reprendre un titre de Chabrol).

Quant au spectacle La Vie devant soi, c'est un formidable moment de théâtre. Les trois comédiens qui l'entourent sont épatants. Elle est poignante, drôle, impressionnante, totalement investie dans le rôle de Madame Rosa. L'émotion est toujours là (j'ai pleuré à la fin, je l'avoue). Le texte de Romain Gary est gourmand, percutant, d'une innocence maline. Et puis en ces temps de débat sur l'identité nationale, quelle leçon de tolérance de fraternité. Génial.

Enfin, cette réplique (parmi les centaines d'autres qui percutent) " Les choses et les gens sont sans valeur. Sauf s'ils sont aimés! " Dieu que c'est vrai. Et le spectacle finit sur ces mots "Aimons."
J'ai envie de dire : "putain, je fais que ça que d'aimer"…
Merci Myriam Boyer d'être ce que tu es.

Les deux représentations de ce dimanche à 15h et 20h étaient pleines à craquer, ce fut un triomphe à chaque fois. Ça promet pour la suite !

Philippe Faure

vendredi 11 décembre 2009

Bon anniversaire

Aujourd'hui, drôle d'anniversaire. Il y a un an, je signais un bail pour habiter dans une grande maison et recomposer une famille.

Un an plus tard, le bilan est assez navrant : 2 opérations médicales, trois transfusions sanguines, un test HIV, et sur l'année écoulée, environ 6 mois hors de la maison. Des insultes comme s'il en pleuvait. Insultes qui se résument sous le vocable de "Pauvre type".

Le jour où nous avons visité la maison elle déjeunait avec un type rencontré sur Internet. Et quelques semaines auparavant, elle couchait avec un homme qui l'a rendue folle. Un vététiste/éducateur (oui ça existe et pour elle c'est même le summum).

Depuis, elle est toute seule dans cette grande maison, heureuse car elle a besoin de toute la place pour vivre (le plus souvent, j'étais à l'extérieur de la maison pour ne pas la déranger). Elle m'avait prévenu : " je ne suis pas une fille sympa ". Je n'ai pas voulu l'écouter. J'étais dans les sentiments. Elle m'a répété que mes maladies " la gonflait ", qu'elle n'avait pas à assumer une quelconque responsabilité.

Je pense qu'elle surfe sur Internet pour trouver celui qui conviendra le mieux à ses exigences. Elle m'a dit qu'elle voulait s'amuser. Je pense donc qu'elle s'amuse.

Même son père s'y est mis, me traitant de "clampin", sa mère de "rien du tout". En conclusion, je n'étais pas le bienvenu dans cette famille exemplaire. Pourtant, elle m'avait répété que je leur polluais la vie.

Aujourd'hui, je suis heureux de les avoir débarrassés d'un "boulet". Avec le recul, tout cela serait comique si je n'avais pas failli y laisser ma peau. Mais comme elle dirait dans ce cas là : " Ce n'est pas mon problème que tu sois mort, ce que je veux c'est m'amuser. "

Bon anniversaire!

Philippe Faure

PS : Elle m'avait avoué qu'elle ne pourrait jamais aimer les enfants d'un autre.
Là-dessus elle avait entièrement raison. Elle n'aima pas mes filles.

Conclusion : Musset et Marivaux demeurent salvateurs. Ils nous entrainent dans les conflits amoureux avec élégance et fragilité. Et bizarrement, c'est jouissif.Marre, marre de la méchanceté, vive la lumière de l'esprit et du cœur.

Et pour finir, cette phrase qu'elle prononça à maintes reprises : "Je ne suis pas une fille qui s'excuse". Voilà qui est dit!

mardi 8 décembre 2009

Un bloc de tendresse et un feu d'artifice

Samedi soir, dernière représentation d'Observer, le travail de Bruno Meyssat. Personnellement cette mise en théâtre de la tragédie d'Hiroshima m'a laissé sans voix. Bouleversant dans la précarité de cette mise en abîme. Notre public a répondu présent (au-delà de toute attente) à notre invitation. Décidément Bruno Meyssat est un honnête homme et un artiste obstiné et il est juste qu'un grand nombre de spectateurs aient pu découvrir son univers. En arrivant ce lundi matin au théâtre, j'ai eu la surprise qu'il m'ait offert un sublime livre sur UKIYO-E (images du monde flottant). Il s'agit d'un courant artistique japonais qui naquit pendant la période prospère de l'Edo (1615-1868).

Samedi soir encore, une rencontre avec Cathy Bouvard, spectatrice engagée d'Observer. Cathy Bouvard est aujourd'hui co-directrice des Subsistances avec Guy Walter. Nous avons travaillé ensemble pendant un peu plus de cinq ans aux débuts du Théâtre de la Croix-Rousse. Notre séparation fut extrêmement douloureuse, et il a fallu beaucoup de temps pour que nous retrouvions notre calme l'un envers l'autre. Elle a eu un rôle essentiel dans l'aventure de cette maison. Elle occupait en fait le poste de secrétaire générale et surtout je lui avais délégué le choix des spectacles. Je crois être à l'origine de notre séparation. Sans doute, traversai-je à cette époque une période de grand tumulte et au fond notre complicité, notre intimité, m'étaient devenues douloureuses. Peut-être n'étais-je pas à ce moment-là en capacité d'assumer un tel partage des responsabilités. Toujours est-il qu'il y a entre nous deux une vraie estime, une grande fidélité, une affection jamais démentie. Et si, pour une raison ou pour une autre, il fallait rêver à un successeur à la direction de cette maison, c'est sans aucun doute vers elle qu'il faudrait se retourner, elle que j'appellerais. Oui, il y a l'un envers l'autre une considération définitive. Peut-être parce que nous savons l'un et l'autre ce que nous nous devons et que non seulement nous l'assumons, mais nous sommes très fiers d'avoir travaillé ensemble. Qui plus est, je crois que toute l'équipe ici partage cette fidélité à Cathy Bouvard et sa reconnaissance.


Je lis cette réflexion fondamentale de Michel Serres (magnifique philosophe)
« On ne fait jamais de progrès sans admettre son incapacité. »
Mon Dieu, que cela est vrai!

La semaine qui vient risque d'être intense. Beaucoup de rendez-vous décisifs, et puis l'écriture, et puis ce texte du Malade imaginaire qu'il me faut réapprendre (la mémorisation n'est pas mon point fort) enfin dimanche prochain (le 13) très longue journée. A 11 heures du matin, brunch autour de Myriam Boyer, genre conférence de presse. Toute la presse sera là ainsi que nos principaux relais. Il s'agit d'accueillir fraternellement et respectueusement cette actrice incomparable. Ensuite, deux représentations (complètes) de La Vie devant soi à 15 heures et 20 heures.

Règne dans notre maison depuis la rentrée une ambiance que je qualifierais d'épidermique, dans le sens énergique du terme. Toute l'équipe est heureusement mobilisée, investie, légère et donc particulièrement efficace. Je me surprends moi-même à retrouver l'humeur de mes débuts à La Croix-Rousse. Les très pénibles mois de mai, juin, juillet, août, septembre, où je fus extrêmement fragilisé m'ont étrangement redonné le goût de l'aventure. Il est des fréquentations qui ont le don de vous perdre au fond du trou et au fond du trou, ce n'est pas très gai.

Un maire d'une grande ville m'a appelé pour me proposer la direction d'un théâtre (nous avons joué à plusieurs reprises dans sa ville). J'ai décliné la proposition. Je crois que ma vie est ici et j'ai la certitude qu'il ne faut jamais abandonner une aventure en cours de route. Il faut courageusement surmonter les doutes, la lassitude et tout autre sentiment qui pourrait conduire à la facilité. Il ne faut pas céder à la tentation de l'infidélité, au contraire il faut résister, c'est à ce prix que l'on acquiert l'estime de soi-même. Et sans estime de soi-même, rien n'est possible.

Cette réflexion étonnante sur laquelle il convient de méditer. Réflexion de Jean-Paul Sartre :
« La patrie, l'honneur, la liberté, il n'y a rien : l'univers tourne autour d'une paire de fesses, c'est tout. »
J'engage donc une période de méditation et dès que possible, je livre ma conclusion.

Beaucoup d'articles en ce moment dans la presse sur Charlotte Gainsbourg à propos de la sortie du nouveau film de Chéreau et de son nouvel album, "IRM".
Chéreau dit d'elle : « On a tous envie de l'aimer.»
Ce qui me frappe chez elle c'est sa délicatesse. Cette manière qu'elle a de tout frôler avec précaution. Comme si elle était obsédée par l'idée de ne rien abimer. Elle évoque constamment ses admirations. Peut-être son talent est-il d'avoir compris que l'on doit tout aux autres. Ce sont eux qui vous font grandir, donc il convient de les respecter. Charlotte Gainsbourg est une jeune femme respectueuse et ça fait du bien, et du coup, comme le dit Chéreau, on a envie de l'aimer.

Maguy Marin : « Il s'agit surtout de ne pas rester bloqué dans sa petite histoire. »

Dimanche soir, j'ai emmené mes filles Marie et Marline regarder le feu d'artifice. Elles étaient blotties contre moi, chacune d'un côté. On ne faisait qu'un tous les trois. J'ai toujours eu un peu de mal avec les feux d'artifices. Ca ne m'a jamais ni impressionné ni fait rêver. Mais là, nous étions tous les trois un bloc de tendresse, alors le feu d'artifice, par la force des choses, je l'ai trouvé beau !

Philippe Faure