lundi 29 juin 2009

Où il est question du respect que l’on se doit à soi-même

Vu à la télévision ce spot très impressionnant relatif aux femmes battues. On voit une femme belle, aller et venir dans la vie, et on entend une voix d’homme (off) l’insulter : « Cette femme est un boudin, c’est une salope, une garce… etc.» Puis soudain, la voix off affirme : « C’est ma femme. » Alors apparaît à l’écran un homme qui marche à côté de la femme en question et pose sa main sur son épaule comme une menace. La femme, dans un mouvement d’épaule imperceptible, fait glisser la main de l’homme dans le vide. Le visage de celui-ci est crispé de haine. Enfin, le spot se conclut par une voix qui dit : « Ne laissez jamais la violence s’installer » (ou « s’avancer », je ne sais plus le mot exact).
Ce spot, avec sa rigueur et sa sobriété, dit l’essentiel. Tout être humain a droit au respect de "celui qui est vivant". Pas d’insulte, pas de main levée, de coups portés, pas d’humiliation.
Certes, lorsque les coups s’abattent sur des êtres fragiles (enfants, femmes, aînés), c’est monstrueux. Mais ne passons pas sous silence ces "hommes battus", déchus de leur masculinité, abimés, et réduits à néant. Souvent, ceux-là, ce ne sont pas les coups qui ont eu raison de leur équilibre, mais les mots insultants et dégradants, le refus de leur accorder le moindre intérêt. Certaines femmes s’entendent parfaitement à les saccager. Je connais certains de ces hommes. Oserais-je avouer que j’ai été l’un d’eux ?

Michael Jackson est mort.
C’est bien évidemment un génie.
Chacun s’accorde à désigner les blessures de l’enfance. La violence de ce père qui l’insultait et le frappait. Cette tragédie de se sentir seul à cinq ans.
Ce drame du "non amour" peut se résumer dans le fait que Michael Jackson était obsédé de ne pas avoir un nez qui ressemblât à celui de son père. D’où cette cascade d’opérations et ce nez sur la fin qui n’en était plus un. Faut-il souffrir dans son cœur pour imposer à son corps une souffrance pareille ? Car ce génie n’était que souffrance. De cette souffrance a jailli son "Moonwalk" comme un signe divin. Comme un signe rimbaldien. Comme une échappée belle : l’idée que l’âme des martyrisés est inatteignable et qu’elle a des ressources fulgurantes. Michael Jackson est une fulgurance.

Achevé de lire l’énorme confession de Daniel Cordier (900 pages), Alias Caracalla (Gallimard).
Confession bouleversante : « Depuis que je me suis mis à écrire sur Jean Moulin, j’ai un rapport absolu à la vérité. L’idée même de mentir m’est devenue insupportable. »
Daniel Cordier fut l’un des tout premiers français à rejoindre Londres dès le 25 juin 1940 à l’âge de 19 ans. Il fut ensuite pendant onze mois le secrétaire de Jean Moulin.
« Quand je suis parti à Londres, je n’avais qu’une obsession : tuer du boche. Or, quatre ans plus tard à la Libération, je n’en avais toujours pas tué un seul. Cela a été le désespoir de ma vie. » Plus loin : « Il y a une chose dont je ne voulais pas parler, une chose affreuse, impardonnable, c’est l’antisémitisme qui était le mien à l’époque. »
Témoignage douloureux, sur une époque en guerre, sur une simple vie d’homme, sur un remord, sur une rencontre du destin, sur une vérité que chaque homme se doit à lui-même.

Le premier juillet, c’est mon anniversaire. Jusqu’à ces dernières années, cette date (ce rendez-vous incontournable) m’était insupportable et, pourquoi ne pas le reconnaître, je le reniais. Cette fois-ci (et pour la première fois), je suis heureux de cet anniversaire. J’apprécie à sa juste valeur ce rendez-vous avec moi-même. C’est que depuis de longs mois, j’ai souffert plus que de raison une vie affective extrêmement brutale et puis un corps qui donne des signes de lassitude. Qui a mal. On a bien évidemment grand tort de s’éloigner de soi-même surtout si c’est pour se perdre dans la malhonnêteté de l’autre, dans son désir de destruction. Alors oui, cet anniversaire là, je l’accueille avec joie.
Qui l’eut dit !

Merci à Justine, patiente collaboratrice de ce blog. Sa discrétion, sa rigueur et sa pudeur ont été idéales. C’est avec grand plaisir que je lui ai proposé d’intégrer définitivement l’équipe de La Croix-Rousse.

Le succès un peu irrationnel de la nouvelle saison ne se dément pas. Au contraire. Il ne cesse de s’accentuer chaque jour. Toute l’équipe est aux anges. Serait-ce à dire que nous sommes une équipe d’anges ? N’exagérons rien. Nous sommes simplement une équipe heureuse de travailler ensemble, d’être ensemble.

Philippe Faure

mardi 23 juin 2009

Un Espoir dans un homme de terrain

Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture. Certes on ne peut pas préjuger de l’action publique d’un homme. Seuls les actes comptent. Compteront. Pourtant la nouvelle me réjouit.
D’abord, j’ai adoré l’homme de télévision. Ses sagas mélancoliques et lyriques. Cette voix détachée et mordante. Sa prose osée, parfois ronflante, avec des phrases qui n’en finissent pas. Des interrogations suspendues dans le temps, des vérités presque murmurées, des confidences lourdes de sens. Quelque chose de théâtral et d’intemporel.
Et puis j’ai été très touché par son dernier livre La Mauvaise vie. Confession âpre et remarquablement écrite d’où surgissait presque un désespoir, un regard doux et pitoyable, le portrait d’un homme qui ne se ment pas à lui-même. Qui dit sa petitesse pour mériter un peu de dignité.
Et puis il y a l’homme. Légèrement vouté, un peu épais, d’une élégance presque douloureuse. Une manière de maladresse, celle des enfants qui ont grandi trop vite. Et ce sourire qu’on dirait presque toujours pris en faute, qui dissimule une pudeur quasi coupable. Il y a encore sa manière d’évoquer François Mitterrand et cet amour enfantin et absolu qu’il lui porte.
Enfin, il y a l’artiste, bien au-delà de ses divers talents. Une sorte d’artiste du savoir vivre, du savoir souffrir, du savoir aimer. Oui, à cet homme là, je donne ma confiance et je n’ai qu’une hâte : le rencontrer au plus vite. Espérons qu’il ne sera pas le ministre des antichambres, mais bien un ministre de terrain : le nôtre !

Philippe Faure

lundi 22 juin 2009

Généreux comme un cachalot

Les circonstances font que mes deux filles assistent à la réunion hebdomadaire de l’équipe du théâtre ce mercredi. Elles sont à ma droite et à ma gauche. La réunion dure presque 1h30. Elles sont sages comme des images. Leur présence provoque une ambiance particulière. C’est drôle et émouvant. L’une et l’autre sont fières de leur papa. Elles sont attentives à ce que chacun dit, scrutent les visages, parfois posent leur tête sur mon épaule. C’est un moment très tendre et inattendu. En partant, elles me disent selon leur formule : « Trop bien ! »

À propos de l’équipe qui m’entoure, j’ai eu l’occasion il y a deux semaines, en début de réunion hebdomadaire, d’avouer solennellement que j’avais le sentiment que c’était la plus belle équipe que j’ai eu l’occasion d’animer depuis que j’ai pris la direction de La Croix-Rousse.
Il y a chez chacun de la compétence et de l’intuition. Un sens inné du dialogue. Une facilité à prendre des initiatives. Un sens très fort de l’intérêt général.
Une formidable attention aussi à ce que je suis. Pendant le mois de mai où j’ai beaucoup souffert physiquement, l’équipe pudiquement s’est inquiétée et a pris le relais avec beaucoup de naturel.
Le succès incroyable de la nouvelle saison leur est dû en grande partie. Leur sincérité et leur engagement, leur humilité aussi, leur conscience professionnelle font l’unanimité.

Deux jours ensoleillés et sereins en Suisse.
Vu Sous l’œil d’Œdipe de Jouanneau (qui sera dans le "in" d’Avignon cet été et que nous accueillerons en novembre prochain).
Très belle immersion dans "le monde d’Œdipe". Claire. Forte. Charnelle, précaire et évidente.
Deux comédiens magnifiques : Jacques Bonnaffé qui joue Œdipe. J’ai adoré son travail d’acteur qui cherche la vérité du personnage avec son corps, rien d’intellectuel. C’est l’un des acteurs les plus doués de sa génération. Et puis découvert Cécile Garcia Fogel. Un choc !... Sensuelle, noire, une présence "tellement femme". Une façon de bouger, de se tenir droite. Une voix qui impose un timbre particulier, voilé et profond. Elle crée une Antigone qui souffre, qui se bat, d’une fidélité absolue à elle-même avec un rapport à l’amour immédiat. Vraiment une Antigone qui restera dans les mémoires. En un mot, un vrai moment de théâtre.

Rencontré Claude Régy (84 ans), l’un des metteurs en scène mythiques de ces 50 dernières années. Frais comme un gardon. Presque primesautier. Petit homme malicieux et gourmand. Je lui ai dit qu’il faut absolument qu’il "passe par La Croix-Rousse" une de ces prochaines saisons. Il porte sur la vie un regard simple et absolu. Un maître.

Longues conversations avec René Gonzalez. Il est amoureux et il me dit avoir l’impression de " découvrir un continent"… Il revient de si loin. Il y a un an, il était en réanimation et aujourd’hui, il me prend dans ses bras et me dit simplement « Cadeau ! »

Je viens de lire le livre de Régis Debray Le moment Fraternité chez Gallimard. Il parle du « tout à l’égo ». Pour lui, la fraternité est une revendication publique de justice. Toujours cette évidence que le souci de soi ne l’emporte pas sur l‘intérêt collectif. Il écrit que la fraternité c’est « ressentir l’atteinte à la dignité de l’autre comme sienne. » Il dit : « Chacun veut vivre dans l’instant, pour soi et en fonction des bénéfices immédiats qu’il peut tirer d’une relation sans penser à hier ni au lendemain… »
Beau livre et personnage passionnant que Régis Debray.

Quelqu’un me répète inlassablement « Moi, je ne veux rien devoir à personne. » L’aveu me décontenance. Moi, j’ai le sentiment de tout devoir à tout le monde. Il me semble au minimum que c’est le signe que beaucoup ont envie de croire à ce que je suis et donc dès que cela leur est possible, ils me donnent la confiance et la tendresse nécessaires. En un mot, que je mérite leur attention. J’aime être redevable et je le suis définitivement à tout le monde. Seuls, nous ne sommes qu’orgueil !

J’ai beaucoup minci : curieux phénomène, car à quelques dizaines de grammes près, je pèse à peu près le même poids. C’est donc d’une certaine manière que mon corps se transforme. Deux idées me viennent à l’esprit susceptibles d’expliquer cette sorte de métamorphose. La première c’est que mon corps se débarrasse de la graisse qui l’a parfois encombré. Il "s’affute" selon l’expression courante. Il retrouve une ligne de jeune homme, comme si "être ventru" lui paraissait indigne.
La seconde, c’est ce tiraillement entre le fait d’être un homme publique, donc visible, et ce désir plus sourd d’un effacement, de retrouver un anonymat. Cet écartèlement provoque chez moi sans doute une réaction quasi chimique qui fait fondre la graisse. En tous cas, je préfère cette silhouette à celle qui fut la mienne un temps (enflée). Il y a quelque chose de "la renaissance". Comme si mon corps était maintenant tendu vers l’essentiel. Mais est-ce que ces réflexions personnelles intéressent quiconque ? Dans cet exercice du blog, j’ai choisi de me "mettre à nu". Alors parler du corps est une évidence.

Ces jours-ci, je me suis acheté pantalons et tee-shirts très colorés (rose, violet, bariolés). Longtemps, je me suis habillé de noir et de gris. Toujours cette idée de l’effacement. C’est que contrairement à ce que pensent beaucoup, être sur le devant de la scène est le plus souvent une épreuve car d’une certaine manière on ne s’appartient plus, on sacrifie beaucoup de sa vie et comme dirait l’autre " sa vie, on en a qu’une !" Ne doutons pas que cet élan vestimentaire me donne des couleurs (visage un peu pâle encore).

Il y a cinquante ans que Boris Vian est mort. L’un de mes premiers spectacles à La Croix-Rousse fut une adaptation de L’Ecume des jours. A l’époque, j’ai quasiment lu tout Boris Vian. Je garde un très bon souvenir de ce spectacle. Une scénographie extrêmement poétique d’Alain Batifoulier. Une vraie troupe de comédiens, des chansonnettes et une musique de Louis Sclavis.
Certes, restituer l’univers de L‘Ecume des jours est impossible. Au moins avais-je tenté de m’approcher de sa tendre folie. Cette histoire de nénuphar à l’intérieur de la poitrine de Chloé. Génial ! J’adore Vian et je me réjouis qu’à l’occasion du cinquantenaire de sa mort, beaucoup d’articles évoquent l’homme et son œuvre. L’homme est phénoménal. D’abord d’une grande beauté. Le visage au scalpel. Un regard d’une profondeur vertigineuse.
Et puis le poète. Cette façon de défaire le monde, de le reconstruire en équilibre entre réalité et imaginaire. Ce maniement des mots. Souvent osé. Toujours ironique et cynique. Cette liberté joyeuse et coupante. Libre comme l’air et douloureux comme l’infarctus qui l’emporta. Vive Vian ! Viveur et vivifiant !

Pour en revenir à ma minceur, j’ajouterai une troisième raison à "ce maigrissement". Ces deux dernières années furent tout le contraire de ce que j’avais rêvé de vivre. Elles m’emportaient si loin du sentiment qui m’habitait. Elles me perdirent dans une méchante réalité. Se rendre à l’évidence est un exercice pour le moins douloureux. Le corps demande grâce !

Je feuillette chez quelqu’un le dernier numéro de Psychologies consacré à la gentillesse. Sept qualités requises pour être gentil : l’empathie, la modestie, la patience, la générosité, le respect, la loyauté et la gratitude. Ca paraît simple comme ça !!! J’aime beaucoup le titre d’un chapitre : « La gentillesse est une arme anti-frustration. »

Hier, fête des pères. Marline m’offre une sorte de peinture marbrée où trône un lapin (à moins que ce ne soit un loup) doré.
Marie, un poème aux compliments un peu exagérés :
« Beau comme un lion,
courageux comme un tigre
et généreux comme un cachalot ! »

Je cherche depuis longtemps une secrétaire de direction.
Peut-être ai-je enfin déniché la perle rare ?
Il s’agit de former un duo rapide, efficace, rigoureux, loyal, discret et tout cela sans aucune faute d’orthographe !!!

Philippe Faure

mercredi 17 juin 2009

Messages urgents

Hier comité de suivi. Légèrement débridé.
Jean-Jacques Pignard, vice président du Conseil général chargé de la Culture entre pour la première fois dans la Convention quadripartite.
Je découvre au fur et à mesure de mes contacts un homme tout à fait remarquable de fidélité et de rigueur : Georges Képénékian, adjoint à la Culture de la Ville de Lyon.
Au cours de ce comité de suivi, confirmation que le ministre de la Culture attribue un label national à La Croix Rousse. On attend la confirmation écrite.

Que c’est beau cette foule de gens qui s’engagent dans la nouvelle saison du théâtre de La Croix-Rousse. Ils arrivent de partout et par tous les moyens (Internet, guichet, téléphone, courrier). Je voudrais leur dire que je les aime. C’est si beau quand les gens vous apportent leurs désirs de complicités.

Philippe Faure

lundi 15 juin 2009

Le don de la fraternité

Dans le cadre de la soirée Vian aux "Nuits de Fourvière", j’ai vécu un instant inouï : Jean-Louis Trintignant disant deux poèmes de Vian.
J’ai toujours adoré cet acteur. Mais là, de le voir massif et fragile, perdu et monumental, presque hésitant et imparable, ce fut un choc.
Son sourire est dévastateur. Sa voix, d’une profondeur insoupçonnée. Il y a là comme une évidente gravité qui bizarrement nous fait un bien fou. C’est un homme de douleur et de paix. D’humilité et de séduction. On a mal et on est heureux.
C’est un honnête homme. C’est celui que l’on voudrait être et que l’on ne sera jamais. Parce que lui a le don de la fraternité.

« Le calcul appliqué à tous les aspects de la vie humaine occulte ce qui ne peut être calculé, c’est à dire la souffrance, le bonheur, la joie, l’amour. » Edgar Morin
Voilà qui est dit !

La campagne d’abonnement connaît toujours le même engouement. Aucun ralentissement. Les records s’enchainent si j’ose dire. C’est une récompense magnifique que de constater l’engagement de tant de gens à partager nos désirs et nos risques. Il y a là comme une ivresse à recevoir autant d’affection. Car au-delà de nos propositions artistiques, je n’hésite pas à prétendre qu’entre cette foule de spectateurs et nous, c’est bien d’une histoire d’amour dont il s’agit.

Ce dimanche, communion solennelle de ma plus grande fille, Marie. Cela m’a ramené de longues années en arrière, à l’époque où moi-même je fis ma communion solennelle. Marie était resplendissante dans sa robe blanche. Il y avait dans son sourire de la naïveté, de l’innocence et beaucoup de tendresse. Il y avait aussi, comme souvent chez elle, une certaine distance. Son "compagnonnage" avec Jésus a sans doute trouvé sa limite. Elle a décidé que c’en était fini du catéchisme.
Sa sœur Marline, comme d’habitude, était gaie comme un pinson.

Je lis un long portrait de Chantal Jouanno, secrétaire d’Etat à l’écologie, très UMP. Outre le fait qu’elle est très jolie avec un regard semble-t-il très noir et intimidant, elle semble vraiment être une femme remarquablement intelligente et compétente.
Elle dit « Je déteste la prétention. De toute manière, on est toujours l’idiot de quelqu’un d’autre. » Elle dit « Je ne m’en prends jamais aux personnes. » Elle se dit taiseuse et terrienne. Elle dit « Il ne faut jamais trahir. » Elle dit encore mille choses (n’exagérons pas) qui me semblent frappées du coin du bon sens. On peut en conclure que c’est une femme en accord avec elle-même. Génial.

Après quatre ans de tergiversations et de combats, la Ministre de la Culture, Christine Albanel, a accepté ce vendredi d’attribuer un label national au théâtre de La Croix-Rousse. Quatre témoins : le maire de Lyon, l’adjoint à la Culture, le préfet du Rhône et le directeur de la DRAC. On y revient…

Philippe Faure

lundi 8 juin 2009

Le sens de la mesure

Voilà à peine deux semaines que nous avons lancé notre nouvelle saison. Et je dois le dire : ce qui se passe est tout simplement bouleversant pour toute l’équipe. Il y a comme une sorte de raz de marée des abonnements. Nos abonnés fidèles se réabonnent en grande majorité. Ceux qui nous avaient abandonnés le temps d’une ou deux saisons reviennent, réintègrent leur maison. Enfin, un grand nombre de nouveaux spectateurs rejoignent La Croix-Rousse. Le résultat que ce mouvement général provoque une rare poussée de fièvre.

C’est bouleversant pour plusieurs raisons. D’abord, c’est la preuve que non seulement il n’y a pas d’usure dans l’attraction qu’exerce notre maison, mais bien au contraire qu’il y a comme un élan nouveau. C’est la preuve que notre sincérité, que notre spécificité est entendue, comprise. Nous ne trichons jamais avec ce que nous sommes, et avec ce que nous croyons. C’est la preuve que cette fraternité, que cet amour que nous appelons sans cesse de nos vœux trouve un large écho. Nous n’avons jamais eu peur d’être des amoureux transis. Nous aimons par dessus tout que le monde se rassemble. Nous nous sommes toujours méfiés d’être des diviseurs. C’est la preuve que nos choix artistiques, si différents les uns des autres, parfois même si détonants, inventent des territoires sensibles où il fait bon saisir le verbe au vol. C’est la preuve que nous gardons la même fraîcheur, la même liberté, la même audace, la même rigueur. Décidément c’est la preuve que nous sommes comme aux premiers jours : fébriles, impatients, naïfs, tendres et qu’aucun réflexe pervers ne nous a contaminé.

Nous sommes ouverts sur le monde, et dans cette ouverture souffle l’amour du prochain, l’amour de la différence, l’amour du théâtre dans tous ses états.

Voilà qui est dit. Merci à tous pour cette infinie confiance que vous nous prêtez. Sachez que nous travaillons chaque jour à ne jamais la trahir, mais au contraire à la rendre joyeuse et salvatrice.

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Je repense à ces mots de Pascal (pas Pascal Danel, le chanteur avec ses neiges du Kilimandjaro) non, l’autre, le philosophe qui écrivait que « l’humanité est une succession d’hommes qui montent sur les épaules les uns des autres pour voir plus loin ».
J’ai l’impression que cette évidence définit bien notre état d’esprit.

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Hier, fête des mères.
Je repense à la mienne qui, à la suite d’une longue maladie, mourut à la fin de mon adolescence. C’était aux temps où les traitements étaient encore barbares. Elle souffrit en silence, avec la terreur de laisser orphelins quatre enfants.
Sa mort est lointaine et pourtant m’habite encore, presque physiquement, ce sentiment d’impuissance de n’avoir pas pu (su) la rassurer, l’accompagner, trouver les mots.
C’est moi qui l’ai découverte un mercredi après-midi, morte sur son lit. Moi qui ai prévenu les pompiers de chez la boulangère (nous n’avions pas le téléphone). Moi qui suis monté dans l’ambulance en direction d’Edouard Herriot.
Au fond, ce qui nous rend si désespéré parfois, c’est que nous n’avons pas le pouvoir de sauver de la mort les gens que nous aimons. Nous les regardons mourir.
Et d’une certaine manière nous ne nous pardonnons jamais d’être si passif.
La mort d’une mère, c’est la fin d’un monde.
C’est le moment où soudain nous sommes justement seuls au monde.
Alors vous qui avez vos mères près de vous, surtout n’ayez pas peur de les aimer.

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« Quand il s’agit d’éclairer et d’être éclairé, il faut regarder où est le devoir et non où est le péril. » Victor Hugo
Décidément ce Victor Hugo !

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Hier au soir, pathétique François Bayrou. Cette obsession à démolir Sarkozy et à vouloir être président de la République l’a repoussé au fin fond du puits.
Il y a une morale à cela. On ne construit rien en détruisant. On ne convainc personne en s’érigeant d’évidence khalife à la place du khalife. Seuls l’humilité et l’intérêt général ont le pouvoir de rassembler autour de soi les femmes et les hommes de bonne volonté.
Il est le contre-exemple de ce que doit être la politique. Il n’a que ce qu’il mérite, d’être ramené à ce qu’il est : un petit homme dont la prétention lui a fait perdre le sens de la mesure.

Philippe Faure

jeudi 28 mai 2009

La nouvelle saison

Ce 25 mai, lancement de la nouvelle saison. Temps magnifique. Un monde fou.
Décidément, il va nous falloir doubler, tripler ces présentations. Trop de gens ne peuvent entrer à l’intérieur du théâtre. Colère légitime de tous ceux refoulés.
Inauguration du jeu de boules derrière le théâtre comme salle de bal. On eut dit le décor d’un film de Jacques Becker.
Comment dire ? J’ai ressenti, et toute l’équipe avec moi, tout au long de la soirée comme une joyeuse vibration, une sorte de ferveur amicale. L’émotion d’être ensemble. Tous ensemble. Le ravissement d’en être conscient. Physiquement. Ce sentiment d’appartenir à une aventure. Rien de banal donc. Une douce fierté. Peut-être est-ce là notre plus grande réussite. Chacun est fier de venir dans notre théâtre. La fantaisie, les facéties faisant bon mariage avec les propositions les plus risquées, les plus ambitieuses. La fierté d’être toujours humble devant cet art si précaire et si mystérieux, toujours réinventé qu’est le théâtre. Il n’est pas question ici de tout savoir, d’être dans la vérité, de donner des leçons, de prétention. Il est question de s’abandonner à des visions qui toutes à leur manière excitent nos regards et notre imagination, ravivent notre désir, redonnent confiance.

À la suite d’une intervention chirurgicale assez ordinaire, une douleur s’est installée dans mon corps pendant près d’une quinzaine de jours. Une douleur parfois insurmontable que même la morphine ne parvenait pas à calmer. Lorsque la douleur est en soi, plus rien n’existe : la douleur exige que tous nos sens se rejoignent dans la même souffrance. Il n’y a plus de marge de manœuvre possible.
Plus de respiration possible autre que la crispation des muscles et des nerfs.
La douleur nous enferme dans une solitude infranchissable.
J’ai vu beaucoup de gens souffrir autour de moi de cette douleur tenace et profonde.
Ai-je assez su poser ma main sur leur corps tétanisé ? Au fond, le plus grand ennemi de la douleur, c’est la caresse de celui ou de celle qui est à vos côtés. Peut-être parce que la caresse est encore plus insondable que la douleur.

Je me dis que si Planchon, là où il est, entend ce que certains hypocrites disent de lui aujourd’hui, il doit avoir une furieuse envie de ressusciter pour rétablir la vérité.
Le problème c’est que l’on ne ressuscite pas alors les hypocrites s’en donnent à cœur joie. Pauvre monde !
« L’artiste est quelqu’un qui ne devient artiste que là où sa main tremble, c’est à dire là où il ne sait pas au fond ce qui va arriver, ou ce qui va arriver lui est dicté par l’autre. » Jacques Derrida

Je travaille sur ma prochaine création Maman, j’ai peur dans le noir. Je rêve que ce solo soit drôle et intime. Les deux mots sont par la force des choses contradictoires. L’intimité de chacun, il faut bien le reconnaître est rarement drôle. C’est que s’y retrouvent toutes nos secrètes blessures, nos insuffisances chroniques, nos peurs enfantines, notre terreur de l’abandon, notre maladresse. L’exploration de cet endroit de nous-mêmes est à haut risque. Les effondrements peuvent s’y révéler meurtriers. Alors ? Comment faire ? Peut-être faut-il s’en tenir aux détails, dans ce qu’ils ont de plus pittoresque. Ces petits moments, ces petites choses, ces souvenirs anodins qui nous ont construits et qui au fond sont communs à tout le monde. Ce qui devient drôle alors c’est que nous nous ressemblons tous. Nous nous croyons uniques et puis soudain nous découvrons que nous sommes ordinaires. Est-ce que dire qu’être ordinaire prête à ordinaire ? Sans doute, puisque le ridicule n’est pas loin…

"…Rêveurs, tristes, joyeux, amers, sinistres, doux,
sombre peuple, les mots vont et viennent en nous ;
les mots sont les passants mystérieux de l’âme."
Victor Hugo

En ce moment à La Croix-Rousse : le Cirque Hirsute.
Sans doute l’un des plus beaux spectacles accueillis à La Croix-Rousse.
C’est chaplinesque, d’une virtuosité incroyable, avec des prises de risque stupéfiantes. C’est léger ; l’air de rien ! C’est sur la pointe des pieds.
C’est fait de détails drolatiques et judicieux. C’est gai et profond. C’est du trapèze comme on en n’a jamais vu.
On a peur et on se lève soudain, saisi d’une joie bondissante.

Philippe Faure

jeudi 14 mai 2009

Dieu le père

Planchon est mort.
J’ai inlassablement recherché son contact.
Il y a quelques années (une dizaine) je lui ai proposé d’écrire un livre sur sa vie.
Une sorte d’autobiographie subjective et personnelle. Il m’avait donné son accord.
Aussi l’ai-je interviewé une quinzaine de fois pendant deux heures à chaque rendez-vous. J’ai amassé beaucoup de confidences. Je lui ai posé toutes sortes de questions, des plus naïves aux plus personnelles. Ces rencontres furent comme une drogue.

J’aimais cet homme, au sourire si coupant, aux yeux si perçants, à la tête si énorme.
Jamais il ne se laissait aller à la moindre émotion, et quand mes questions allaient de ce côté-ci il se brusquait, se fermait. Décidait : « Philippe, soyez un peu sérieux !… »

Je n’ai pas écrit le livre. Je l’ai commencé et fini, manque le milieu.

Quand j’ai pris la direction de La Croix-Rousse je n’ai eu de cesse de provoquer une création de Planchon ici. Quatre années de suite nous nous sommes rencontrés pour mettre sur pied un projet. Je lui proposais de mettre en scène un spectacle uniquement avec de jeunes acteurs, quasiment sans décor. Plateau Nu. Je rêvais de retrouver le Planchon des débuts. Le saltimbanque, le fantaisiste, celui qui en construisant d’humbles palissades de bois peut réinventer Shakespeare mieux que personne. À chaque fois il me donnait son accord, puis quelques jours plus tard changeait d’avis et me proposait une de ces productions "Planchoniennes" lourdes et déjà vues.

Je refusais évidemment. Je voulais le Planchon libéré des années du TNP. Du coup, nous ne fîmes rien ensemble. Nous nous téléphonions régulièrement. Une fois un projet a failli se faire. J’avais décidé d’organiser la tournée. Aucune des grandes maisons de théâtre ne désirait accueillir Planchon. Je me suis heurté à des refus systématiques : "Trop vieux !", "Dépassé !", "Inutile !", "Insupportable !", etc…

Après son éviction impitoyable du TNP, Planchon a beaucoup souffert. Il a été maltraité malgré les arrangements de dernière minute. Il était comme un éléphant blessé qui ne sait pas pleurer. Sa solitude fut grande. Peu de mains se sont tendues. Il a retenu sa colère, il a accepté de ne plus "être à l’ordre du jour". Malgré tout, il a cherché le théâtre partout où il pouvait s’inventer. Que de lectures de ses pièces n’a-t-il pas fait ! Il est redevenu l’humble paysan de son Ardèche natale. Rude à l’épreuve. Digne aux chagrins. Conscient que la gratitude n’est plus de ce monde. Comme il m’a ébloui cet homme même pas voûté, aux épaules encore énergiques, si pressé de tout, si impatient de l’avenir, si peu ému par le passé. Je l’ai aimé comme un père, comme un frère. Devant ce bloc on ne pouvait qu’avoir le vertige.
Si seulement tous ceux qui l’ont méprisé, abandonné pouvaient se taire aujourd’hui, ne rendant que des hommages délirants d’hypocrisie.

C’était un monstre. Une sorte de Michel Simon. Je n’en reviens pas que son cœur ait lâché. Lui, l’infatigable travailleur des jours et des nuits.

Je bénis le ciel de toutes ces heures passées avec lui. J’étais devant Dieu le père. Il n’y a pas d’autres mots !

Philippe Faure

jeudi 30 avril 2009

Souvenirs de Laurence

Avant, j’avais beaucoup grossi, et personne ne me le faisait remarquer. Maintenant j’ai maigri (9kg) et tout le monde me le fait remarquer. Bizarre !!!
Cela dit, si j’ai décidé de maigrir, c’est le jour où un ami m’a dit : « Maintenant tu es taillé pour jouer De Gaulle. » Ça m’a tellement affolé que j’ai décidé de me surveiller.

Quand on y pense, c’est quand même stupéfiant d’être au monde. D’exister.

Il y a une semaine, c’était, sur sa pierre tombale, l’anniversaire de la mort d’une collaboratrice, qui fut 10 ans près de moi dans le travail. Elle est quasiment tombée malade à quelques jours d’intervalle de la naissance de ma fille Marie. La maladie fut longue, irrégulièrement douloureuse, parfois absente puis ressurgissant de nulle part, discrète mais obstinée. Une sorte de maladie qui prend son temps. Laurence la nia, l’amadoua, la combattit, l’éloigna, la prit au sérieux, enfin tenta toutes les stratégies possibles. Mais, à la fin, la maladie n’eut aucune pitié et les derniers jours furent au-delà de l’imaginable. Elle, si fidèle, si amoureuse de son homme, de ses enfants, de sa famille, du théâtre, de la vie qui va dans ce qu’elle a de plus imperceptible… Nos relations furent parfois houleuses (elle ne cédait jamais). Ses idées étaient très arrêtées. Elle ne changeait jamais d’avis. Pourtant, elle m’accompagna sans jamais la moindre trahison. Peut-être m’a-t-elle appris ce que c’était que de respecter l’autre : l’affronter sans coup bas, le suivre en conscience, le contredire sans l’influencer, être libre en lui faisant savoir qu’on est là. Pour toute l’équipe du théâtre, elle fut exemplaire d’intégrité, de courage et d’amour. Comme elle a aimé cette maison où je suis encore ! Jamais elle n’aurait manqué à sa parole, à son devoir et à ses engagements. C’est la vie qui ce jour-là a singulièrement manqué d’élégance, en se retirant de sa gorge dans un souffle si rauque qu’il nous fit peur à tous.

Cette célèbre formule de Jean-Jacques Rousseau : « Commençons par écarter tous les faits car ils ne touchent pas à la question. »

La saison prochaine, nous allons reprendre quatre de nos créations qui furent marquantes et contribuèrent à faire de La Croix-Rousse ce qu’elle est aujourd’hui. C’est comme une sorte d’état des lieux : Molière, Musset, Zola, Andersen. Quatre écrivains qui chacun à leur manière ont transfiguré la réalité, n’ont pas adhéré au sens commun, sont demeurés parfois comme étrangers en leur temps, ont été du côté du petit contre le grand, du faible contre le fort, ont été des travailleurs infatigables. Tous les quatre, dans leur confrontation au monde, ont cherché à dépasser le quotidien des vies ordinaires pour savoir en fin de compte de quoi est capable l’être humain. Une sorte de radiographie de l’âme. Cet état des lieux artistique traduit sans doute mon besoin de reprendre mon souffle après 10 ans d’une intense activité. Les années qui viennent vont exiger du théâtre (en général) qu’il nous sauve de toute résignation. Qu’il nous donne plus que jamais le désir de réinventer nos vies. Qu’il nous donne la force de croire les uns dans les autres. Salutaire état des lieux. Décidemment, nous ne sommes rien sans les poètes.

Ces jours-ci, je dois prendre une décision difficile puisqu’elle exige d’être absolument lucide et surtout d’en tirer les conséquences. Il faut donc accepter de se remettre en question, et de retrouver une humilité qui, dans le feu de l’action, nous échappe parfois. Se débarrasser de tout orgueil et, comme dirait l’autre, l’orgueil colle à la peau comme un sparadrap trop performant. Alors… En tout cas, décider en son âme et conscience est une des responsabilités premières de l’être humain.

Hélène, ma collaboratrice, s’en va vers d’autres cieux. Elle est arrivée chez nous à un moment extrêmement délicat. Elle sait être délicate. Et si, ici, à la Croix-Rousse, nous avions la spécialité de créer de la délicatesse ?

Philippe Faure

P.S. : La décision est prise.
Je repense à ce dialogue avec Georges-François Hirsch, directeur de la DMDTS : « Promesse de l’Etat ne vaut pas engagement. »
Au fond la décision fut facile à prendre…

jeudi 16 avril 2009

Quoique je me suis mis à aimer les chats

Dans la vie d’un artiste, deux seules vérités existent : l’obstination et la capacité à se remettre en question. Lorsque ces deux vérités se télescopent, le corps et l’esprit en prennent un coup. C’est l’électrocution assurée. Parfois même pire : la dépression. S’impose une évidence. Il faut alors un certain courage pour croire en soi. Osons le dire : les artistes sont des êtres courageux. Ce sont par la même occasion de grands brûlés !

La saison 2009/2010 était prête. Et puis soudain, une responsabilité soudaine et brutale surgit. Une nouvelle saison pour dire quoi ? Il ne s’agit pas d’additionner tant de spectacles aussi beaux soient-ils ! Il s’agit de proposer une vision. Quelle vision ? Pour quelle réalité ? Pour quelle espérance ? Et quelle humanité à la fin ? Alors c’est le branle-bas de combat. On se dit que l’on est indigne de notre rôle. Trop limité. Trop paresseux. Trop terre à terre. On s’affole et puis on se ressaisit. Il n’est pas interdit de s’améliorer. De retrouver une intelligence fatiguée. Il n’est pas interdit de se tenir droit. "La droiture" est un mot que j’adore. Un mot qui m’inspire. Même si parfois j’ai tendance à voûter les épaules, ce que ma compagne déteste.

Partout des portraits dithyrambiques de Jean Dujardin. C’est réellement un acteur génial. Il a ce qui ne s’apprend dans aucune école de théâtre : la grâce. Sainte Marie pleine de grâce, merci de parfois la partager avec des acteurs.

Revenons quelques instants sur Des anges mineurs, spectacle de Joris Mathieu. C’est un bricoleur de théâtre né. Ça pourrait paraître laborieux et ça prend tout son sens. Les images sont très sombres mais quelque chose flotte ; comme la recherche d’une nudité enfouie. Rencontré à cette occasion Hortense Archambault, co-directrice du festival d’Avignon. C’est une femme qui gagne à être connue. Elle est douce et fraternelle. Le lendemain, c’est l’autre co-directeur, Vincent Baudriller, qui est venu. Comme je n’étais pas là, je ne sais pas si lui aussi est doux et fraternel.

Conversation téléphonique avec René Gonzalez (qui était dans ses Cévennes), conversation d’une intimité bouleversante. Nous n’avions plus peur de nous-mêmes puisqu’entre nous, il y a le respect de ce que nous sommes et de ce que nous ne sommes pas (ou plus !).

Lorsque Simenon a cessé d’écrire, il s’est mis à publier une trentaine de livres qu’il appelait ses dictées (il dictait une heure par jour ses pensées au magnétophone). Lui, "le monstre littéraire" croquait son quotidien (de sa minuscule maison suisse) avec une banalité sidérante. J’ai été très frappé par ces dictées décourageantes de petitesse. Pourtant je les ai lues et relues comme fasciné. Au fond, il cherchait à taire le drame de la vie, pour toucher au silence de la vieillesse et donc de la mort. Simenon est un petit homme qui dépasse tous les autres : tous les grands hommes.

On vit avec la peur panique que personne ne voit rien de ce que l’on fait de bien. Et cette peur-là est fatigante, pour le moins usante. Elle donne parfois envie de ne rien faire, pire de faire n’importe quoi.

Autre peur, celle de ne pas utiliser son temps comme il faut. Le drame c’est qu’on est seul avec soi-même à savoir qu’on utilise mal son temps. Qu’on triche. Or tricher avec soi-même est désespérant. De là à dire que tous les désespérés sont des tricheurs serait exagérer.

Autre peur : accepter qu’il y a plein de choses que nous de ferons jamais ici-bas : des petites et des grandes. Ça aussi ça n’arrange pas nos affaires !

Au fond, on passe notre temps à combattre nos peurs. C’est que l’on voudrait tellement être meilleur que nous sommes. Une seule solution : travaillons à vivre heureux, jamais au détriment des autres. Travaillons à donner l’exemple. Pas le mauvais exemple. Mais l’exemple qui crée de la richesse pour les autres. Oserais-je dire que je n’aime pas les gens qui s’enrichissent. C’est dégoûtant et si inutile !

Vu deux films magnifiques : de Clint Eastwood Gran Torino et Slumdog Millionnaire. Deux films profondément humains. L’humain, il n’y a que ça de vrai. Son contraire est terrible : inhumain !

Beaucoup vu Adjani ces temps-ci (TV et presse). Mais bon sang qu’est-ce qui lui arrive ? On ne la reconnaît pas. Où est passée l’Adjani de Truffaut ? L’Adjani de Camille Claudel ? Eh ! Isabelle reviens-nous, t’étais si belle. A te voir ces temps-ci si changée, tu nous fais mal et peur !

« On gémit et on souffre lorsque la vie est dure mais on ne chante pas ou pas assez fort lorsqu’elle est tendre. » (Christophe André)

On prend un temps infini à ruminer. La rumination aggrave les angoisses. Alors, on permet seulement aux vaches de ruminer car elles sont nées pour ça. Pas nous !

Du nouveau à propos de la situation de la Croix-Rousse. De son label (comme on dit). C’est presque irréel. D’ailleurs depuis la nouvelle j’ai du mal à ressentir de la joie. C’est que le combat fut si long et si truqué, si décevant. Qu’aujourd’hui, notre Ministère de la Culture nous sorte de la situation par le haut… il va me falloir du temps pour le réaliser. Très vite, j’entre dans les détails. Mais je pense à tous ceux, anonymes, qui ont cru en notre combat, qui se sont mobilisés, inquiétés, déplacés. Je pense à Gérard Collomb, Jean-Jack Queyranne, au préfet, à Jérôme Bouët et maintenant Alain Lombard, à d’autres ici et là ; Patrice Beghain, aujourd’hui à Georges Képénékian, aussi à Bertrand Prade, à Abraham Bengio. J’en oublie tant et tant. À toute l’équipe du théâtre qui n’a pas douté, qui m’a fait confiance. Je pense à notre responsabilité nouvelle, mais comme je l’ai toujours dit, je pense que la reconnaissance aujourd’hui décidée est méritée. Demain elle sera rendue publique. Elle appartiendra donc au peuple de la Croix-Rousse (c’est ainsi que je prends l’habitude de nommer le public qui remplit soir après soir la grande salle de notre théâtre). Et tant pis pour ceux qui dans cette affaire m’ont accusé d’être un imposteur.

La solidarité (par rapport à la générosité) n’est jamais désintéressée. Elle est une convergence d’intérêts (André Compte-Sponville). Voilà matière à réflexion.

Cette phrase d’Antoine de Saint-Exupéry au hasard d’une publicité : « La grandeur d’un métier, c’est d’unir les hommes. » Le drame dans notre temps moderne c’est que les métiers tombent comme des mouches au champ de bataille des restructurations, et cette hécatombe désunit les hommes puisqu’elle crée la pire des injustices. Il y a ceux qui ont du travail et ceux qui n’en ont plus… Saint-Exupéry qui disait aussi que « l’essentiel est invisible pour les yeux. » Disons que l’essentiel a changé de nature, l’essentiel c’est de ne pas être au chômage. Et ça, quand ça arrive, on a plus que ses yeux pour pleurer.

Ruminer, c’est ne pas réfléchir.

S’émerveiller nous donne toujours l’impression de commencer. Côté émerveillement, je suis plutôt bon candidat. Parfois ça frise l’enfantillage. Toujours est-il que je suis dans un perpétuel commencement. Donc je ne crée pas d’habitudes. C’est que l’enfance n’est pas encore si loin de moi.

René Gonzalez me citait Paul Valéry : « Il faut chaque jour réinventer sa vie. » En tout cas, depuis quelques mois, j’ose dans ma vie personnelle être d’une sincérité absolue (ce qui n’est pas si évident que ça en a l’air), j’agis au grand jour. Je recherche sans cesse la liberté de donner aux autres ce qu’il y a de mieux pour eux. Une bienveillance s’est emparée de moi. Je refuse tout jugement négatif. Je rassemble autant que faire se peut. Je veux croire que mes actes sont utiles à inventer un avenir loin de toute querelle, loin de tout gémissement. Au-delà de mon métier et de son égo, je désire être un homme simple, que les enfants regardent avec confiance. C’est peut-être que j’ai conscience de quand tout est fini, il ne reste que ce que l’on a donné. Tout le reste est du pipi de chat. Quoique je me suis mis à aimer et à ne plus avoir peur des chats.

Philippe Faure

P.S. : « Je ne parle pas mes mots
Ce sont mes mots qui me disent
Et qui me réconcilient. »
(Henri Meschonnic)

mercredi 1 avril 2009

Libres, les enfants : Libérés !

J’ai beaucoup d’enfants dans ma vie. Deux de deux mères différentes. Une autre que j’ai adoptée. Deux autres qui sont là par le heureux hasard d’une rencontre amoureuse. Cinq enfants donc. Deux filles, trois garçons. Avec des différences d’âges invraisemblables, de caractères, de préoccupations aux antipodes. Un petit monde rassemblé. Et ces enfants sont dans la vraie vie. Dans l’action. Ils ne cherchent à régler aucun compte. Ils ne soulèvent aucun malentendu. Ils n’ont pas la méfiance catastrophique des adultes. Ils échappent à tous les codes. Ils sont libres d’être ce qu’ils sont. Ils ne nous préviennent pas de déceptions possibles. Ils n’ont pas de vérités toutes faites. Au fond, ils ne demandent qu’à être regardé, écouté, aimé le plus légèrement possible. Ils sont une leçon de vie. Et c’est beau. Vive les enfants qui se moquent de nos états d’âme comme de l’an 40. Comment est-il possible que des adultes fassent du mal aux enfants ? Se vengent sur eux ? Les abîment ? Les torturent ? De là, sans doute, vient que le monde se réfugie dans sa honte et se taise. Nulle autre responsabilité n’est plus enivrante que celle que nous donne la présence des enfants dans nos vies !

Philippe Faure

lundi 23 mars 2009

Chaque être humain est une clarté

Pourquoi toujours cette confusion entre gentillesse et faiblesse ? Rien n’est plus néfaste que l’affirmation du "Moi je" ou alors il faut y mettre une bonne dose de ridicule, pour que l’affirmation permette de se moquer de soi. « L’air du temps est désormais à la féminité, à la douceur, à la tolérance et à l’altruisme. » affirme Michel Lacroix (philosophe, auteur de Petite philosophie de l’épanouissement personnel). Le "Moi je" ne rend pas heureux. Il est la pire des prisons. La gentillesse permet de prendre conscience que l’on n’est pas seul au monde. C’est « une éthique du cœur » (Stefan Einhorn, cancérologue suédois, auteur de L’Art d’être bon. Oser la gentillesse). Être gentil c’est être solidaire. C’est comme un supplément d’âme. Sans gentillesse les nourrissons dépérissent (se souvenir des orphelinats roumains). C’est aussi l’indulgence (accepter les faiblesses et les fragilités de l’autre). C’est enfin une manière de prendre soin de soi, de l’autre et donc du monde. Que la gentillesse soit !

« Éprouver une solidarité inconditionnelle avec ce que la condition d’homme comporte d’insondable détresse. » (Pierre Cazenave, psychanalyste)
Ces mots d’Emmanuel Carrère extraits de son dernier roman, D’autres vies que la mienne, à propos de l’un de ses personnages : « Nous sommes tous autour de Ruth réunis par l’idée que pour elle il y a encore moyen de faire quelque chose. De l’arracher au vide devant lequel elle se tient immobile, sans nous voir. De la sauver. » "Arracher au vide", quelle merveille d’expression !

Extrait de Résidents de la République : « Un jour je courrai moins jusqu’au jour où je ne courrai plus. » Alain Bashung est mort. Il ne courra donc plus. Ces autres paroles extraites de Gaby : « Bien plus belle que Mauricette qu’est belle comme un pétard qui n’attend plus qu’une allumette. » Encore extraites de J’croise aux Hébrides : « Respectez une minute de silence faites comme si j’étais pas arrivé. » Je repense au Malade imaginaire et à ses répliques vertigineuses : « Le Poumon », comme explication définitive de la fragilité humaine. Décidemment la mort aime le poumon des poètes.

Continental va fermer laissant 1200 salariés au chômage. Il y a dans cette entreprise des métiers inconnus : "confectionneur de pneus", "inspecteur des produits finis". Ceux des "Ateliers mélange". Huile, graisse, carbone. La matière est toute noire et sale. Les pains sont de résine synthétique. Tout ce monde-là, ce monde du pneu, pleure toutes les larmes de son corps. Le prix d’un pneu est de 12 € ici et de 5,3 € en Roumanie. Et quand on sait dans quelles conditions vivent les roumains chez eux, on se dit que la lutte des classes est vraiment d’actualité. Toujours exploiter les plus faibles : les déposséder de tout avenir possible. C’est fou d’entendre en permanence la litanie de ces travailleurs exclus de leur travail… Que de larmes dans les petits matins froids des piquets de grève.

Aveu terrible de François Mauriac : « Nous nous obstinons à vouloir déifier la première âme venue. Mais plus nous y faisons des pas, plus l’irrémédiable nullité nous y apparaît de cette âme. »
Autre extrait de l’un de ses poèmes adressé à Jean Cocteau : « Les irritants baisers de vos lèvres gercées… »
J’ai toujours été fasciné par Mauriac. Cet "enfant chargé de chaînes". Ce désir de Dieu venu sur le tard, précédé de tous ces émois pour tant de jeunes hommes. Émois cruciaux et coupables qui le conduisirent vers la fin de sa vie à une sorte de solitude de grand bourgeois, de respectabilité murmurée, chuchotée. Un homme à la sensualité bridée. Une sorte d’adolescent monstrueux avant d’être un patriarche du Figaro. Malgré tout jamais résigné. Tout en souffrance. Il faut lire François Mauriac.

L’autre samedi après-midi à 17h, belle table ronde à La Croix-Rousse (salle au trois quarts pleine malgré le soleil du dehors). Le sujet "Camus/Sartre". Beaucoup de précisions dans les interventions. Je retiens celle d’Abraham Bengio à propos de la polémique autour de la publication de L’Homme révolté de Camus et de la réponse finale de Sartre, après celle de Brisson. C’était aussi passionnant qu’un roman de Gaston Leroux.
L’événement aujourd’hui, ce n’est plus un affrontement Sartre/Camus, c’est de savoir si Stéphane Guillon est méchant ou pas. Le monde a les polémiques qu’il mérite !

C’en est fini de la mode des vide-greniers. Les temps sont aux vide-frigos… À Paris, on vend les produits périmés sur les trottoirs.
Ce titre dans un journal : « Pour les familles sans argent, les prix bas (très) sont le prix du risque ! » Mères célibataires, retraités, handicapés, étudiants, tous dans la même galère : les nouvelles grandes surfaces s’inventent sur les trottoirs parisiens. Fallait y penser !

Vu pour la première fois une photo de Maurice Utrillo. Il peignait toujours en pyjama rayé. Il fut beaucoup interné à Sainte Anne dans sa vie. La première fois à 21 ans. Il dira : « J’étais arrivé à l’état d’alcoolique pur. » Il s’échappe des asiles et des cliniques. Utrillo ne va pas sans sa mère Suzanne Valandron. Ils passeront leur vie à se rater. J’ai écrit dans le passé une sorte de biographie imaginaire de Modigliani : Moi j’étais femme dans les tableaux de Modigliani. C’était une époque sur laquelle je me suis beaucoup penché. Et j’ai eu le vertige tant la beauté était, pour ces peintres, une exigence démesurée.

J’ai toujours eu un grand pouvoir d’admiration. Peut-être ai-je toujours eu conscience de mes insuffisances, d’un talent parfois gâché, de malentendus bêtement créés, et au fond de n’être que ce que je suis. Alors il ne reste plus qu’à se réfugier dans l’esprit de ceux qui ne renoncent pas, qui n’ont jamais renoncé. Ai-je à dire que j’ai moi-même renoncé ? Bien sûr que non ! Mais les limites sont plus douloureuses à franchir, car la lucidité impose sa loi. Le désir d’écrire à nouveau me revient, lancinant. Prendre le risque d’écrire encore, de s’exposer, d’expier sa vérité. De tenter une justesse, de faire naître une clarté. Car au fond, une fois débarrassé de nos mauvaises habitudes, chaque être humain est une clarté dans un monde si sombre ; Vivement toutes ces petites lueurs dans la nuit, comme autant de peuples libérés de leur propre ombre, de leur peur viscérale.

Philippe Faure

mercredi 11 mars 2009

Trois hommes remarquables

Cette confidence de Vincent Lindon au hasard d’une interview à propos de la sortie de Welcome : « J’aime les personnages qui ont des rédemptions, qui apprennent, qui se dépassent. Les personnages qui commencent "gros con" qui regarde ses pompes mais qui finit homme debout et digne, s’intéressant à ce qui se passe dans la cité. » Plus loin encore, toujours Vincent Lindon : « Un acteur c’est une cible mouvante. Emouvante. » D’une certaine manière, Vincent Lindon est un acteur "que je n’ai pas vu venir" et aujourd’hui je m’aperçois qu’il est à hauteur d’homme. Plus loin encore, il évoque le fait que tout en étant surpuissant, les femmes ont envie de le consoler. Il me ramène à Marcello Mastroianni que j’ai aimé plus que tout, mélange de force, de charme, de détresse, sorte de funambule de l’amour, drôle et tragique dans le même instant, ayant toujours l’impression qu’il fume sa dernière cigarette (gros, très gros fumeur). La cigarette du condamné à mort.

Il y a quelques années (4 ou 5), Vincent Lindon est venu à la Croix-Rousse pour assister au concert de Christophe. Souvenir impérissable. Christophe fait sa rentrée à l’Olympia. C’est archi-complet. Il devait revenir à la Croix-Rousse la saison prochaine, malheureusement cela n’a pu se faire. En 2008, il enregistre l’album Aimer ce que nous sommes. C’est cet album qu’il met en scène. Je l’ai "collé" de près lorsqu’il fut trois soirées chez nous. L’homme est à peine grand. "Miniature" l’on pourrait oser. D’une minceur rare. Une chevelure incroyablement dense qui tombe généreuse sur ses frêles épaules. Son visage est émacié. Les traits nets mais sans traduire quelque âge qui soit. C’est un visage secret. D’un certain genre. Impassible mais foudroyant. Et puis, il y a ses yeux dissimulés derrière ses lunettes noires. On les sent, on les devine, leur absence vous transperce. Christophe est un homme de la nuit. Et tout chez lui appartient au monde de la nuit. Sa voix étrangement chuchotée et aiguë. Ses postures, celles d’un dandy préservé de la réalité du quotidien. Sa tenue vestimentaire : venue d’ailleurs, d’un monde où tout est envisageable. La nuit est le repaire des fauves. Son Aline a provoqué des milliers de mariages et le voilà rock star avec une facette underground. J’avais beaucoup parlé avec lui. Mais parle-t-on avec la nuit ? On la respire. Voilà la vérité. J’ai donc respiré Christophe et c’était bon.

Autre personnage dans l’actualité : Olivier Py qui remonte Le Soulier de satin à l’Odéon. Il dit à propos de son rôle de directeur d’une des plus importantes maisons de théâtre d’Europe : « Diriger ! Je déteste ce mot. Je déblaye le terrain. » L’aveu est magnifique. Je me sens aussi chaque jour qui passe un déblayeur de terrain. Il n’a pas peur de se mettre en scène. Il transgresse l’idée que le poète doit être un homme de l’ombre. Il lance des piques aux critiques, aux politiques. Il court après le temps. Il est obsédé par tous ces poètes morts ou vifs. Nous l’avons invité à deux reprises à la Croix-Rousse. Comme Rodrigue, il rêve d’abolir les frontières. Et Claudel qui déconne, qui tragédise, qui comptine, qui prie et qui déprie (pardon pour les mots inventés). Et pour Py, cette obsession du Chrétien qui montre ses fesses, qui veut se « farcir la rondelle ». Décidemment le théâtre est tout. Il y a le verbe et le sexe. Il y a l’amour des autres. Vivement que Py revienne à la Croix-Rousse et que je le regarde travailler comme un enfant regarde une crèche de Noël.

Voilà trois hommes, Lindon, Christophe et Py, qui nous donnent envie d’être encore plus vivants, d’être dignes, de ne pas tricher. Marre, marre, marre des tricheurs. Vive les "fous d’amour" !

Beaucoup de gens me témoignent leur surprise en lisant ce blog. C’est que souvent j’y suis d’une grande impudeur. J’avoue des faiblesses, des chagrins, que d’habitude on garde pour soi. Au fond, j’expie mes fautes. Pour "s’élever" un peu, il faut se délester de notre part de lâcheté, de douleurs, de mesquineries et de mensonges. Au sens "claudélien" du terme, il faut se purifier. Il m’a fallu apprendre à donner sans attendre de retour. Donner pour donner. Pour la beauté du geste. Pour faire le bien. Pour fuir cet égoïsme qui nous tient serrés dans ses mains. Et oui ! l’égoïsme a des mains, noueuses, paysannes, avec des doigts aussi forts qu’une tenaille. J’aime cette idée que l’on se mette à nu. Finie la mascarade du déguisement. Il faut s’exposer pour ce que l’on est. J’aurai d’ailleurs, dans les semaines qui viennent, l’occasion de m’exposer dans le ridicule de ce que j’ai été, de ce que je suis peut-être encore, mais de ce que je n’espère plus être à l’avenir et l’avenir c’est maintenant, donc pas de temps à perdre.

Quelqu’un me dit comme un reproche : « Tu es insaisissable. » Je lui réponds que j’ai tellement de rêves de "beau" que parfois, devant la maigreur des beautés apparues, j’ai des tendances à m’évanouir, et pourquoi ne pas le dire, à pleurer comme un enfant qui réalise qu’il est à l’orphelinat. Son père et sa mère sont morts. Cela dit, la vie est belle. Parce qu’elle exige tout de nous. Surtout l’impossible et contrairement à l’adage, à l’impossible nous sommes tenus.

Philippe Faure

vendredi 27 février 2009

De la peau sous les doigts

En à peine trois mois, j’ai changé trois fois de vie. Une première, j’ai quitté ma vie d’avant. Celle qu’on met un temps infini à quitter, parce qu’une sorte de lâcheté ordinaire s’est emparée de vous. Une deuxième, qu’on appellerait la nouvelle vie. Contre toute attente, dans cette vie-là, je fus méprisé au-delà de l’imaginable. Pas le choix donc, il m’a fallu quitter cette deuxième vie. Et aujourd’hui j’aborde une troisième vie. À mon âge, normalement, on devrait avoir bétonné ses arrières, s’être fait une raison, accepter son sort. En un mot, s’être installé dans une certitude. Or, me voilà plus disponible que jamais, ayant réglé le compte de mes vies précédentes. Deux décisions prises : deux départs. Peut-être même deux évasions.

Il y a plus de dix ans, j’ai écrit une pièce qui s’appelait « La Caresse », jouée, entre autres, par Catherine Mouchet. Très gros succès à l’époque (la Colline, le TNS, etc.). J’ai toujours été fasciné par la peau, et donc par les caresses. Qu’il est mystérieux ce geste de caresser un corps de femme. Et puis cette idée que les caresses, justement, s’évanouissent sur la peau. Qu’il n’en reste rien. Qu’elles sont toujours à réinventer. J’aime caresser des heures durant. Ce moment où l’on ressent la légèreté des doigts dans une courbe… Au fond, ce qui est beau dans les caresses, c’est qu’elles interrogent « l’insoutenable légèreté de l’être » pour reprendre le titre du roman de Kundera. Pourquoi est-ce que je repense à cette pièce ? Peut-être parce que je rêve de peau sous mes doigts.

Lu le très beau roman d’Olivier Adam : « Des vents contraires ». Une histoire bouleversante d’un père seul avec ses enfants. Il veut sauver le monde et lutte avec une infinie tendresse contre les menaces qui pèsent sur leur vie. C’est lumineux. Sa femme a disparu sans plus jamais faire signe. C’est un roman d’une fraternité bouleversante.

La saison 2009/2010 est prête. Puisse-t-elle plaire autant que la saison 2008/2009. Beaucoup de surprises. Des chocs esthétiques. Du répertoire. De grandes actrices. De la danse. De l’opéra. Et puis, peut-être en début de saison, un « Moi tout seul » ou un « Tout moi ». Oserais-je dire que depuis mes deux évasions j’ai des fourmis dans les jambes, et des palpitations dans le cœur. Présentation de saison le 25 mai.

Rien n’est plus mortel que les gens éternellement insatisfaits. Comme si rien ne valait rien et tout valait tout. Comme si ne pas choisir était une protection nécessaire. J’aime me satisfaire de ce qui est. J’aime décider que ce choix-là est le bon choix. Je me fous de savoir si j’ai raison ou tort. Je n’ai pas d’estime pour celui ou celle qui ne sait pas s’engager. Celui ou celle qui réfléchit constamment sur la nature des choses. Celui ou celle qui fait le pari que l’avenir pourrait être plus favorable. J’ai toujours pensé que l’avenir c’était maintenant.

Hier, première de « On purge bébé ! » de Feydeau. Mise en scène de Laurent Brethome. C’est du théâtre brut de décoffrage. Feydeau repoussé dans les cordes, et renvoyé au milieu du rang des conventions bourgeoises. C’est pas du théâtre léché (ni lèche-cul). C’est du théâtre « à l’arrache ». Et le public a fait un vrai succès à ce Feydeau pas joli à regarder, ni agréable à digérer (pour cause de purge), mais salutaire à recevoir en pleine figure.

90.000 chômeurs de plus en janvier. Ce chiffre ne cesse de m’obséder. C’est un peuple qui, mois après mois, se forme. Le peuple des chômeurs de France. Je pense à la chanson de Reggiani « Les Loups ». Ça dit à peu près ça, autant que je m’en souvienne : « Les loups ! Les loups sont entrés dans Paris… De par ici, de par Ivry… » etc. Chanson prémonitoire s’il en est… Est-ce qu’il n’est pas temps d’inventer un gouvernement d’union nationale ? J’ai entendu Ségolène Royal être favorable à cette idée. Pour une fois je lui donne entièrement raison. Dépassons les clivages politiques, et ne laissons pas se former le peuple de la désespérance…

Mercredi soir, nuit blanche. À 4h du matin S.O.S. médecin. C’est qu’une peur soudaine m’était tombée dessus. Et si c’était la peur de ne pas être à la hauteur ? À la hauteur de quoi ? Le médecin en question était, par le plus grand des hasards, spectateur assidu de la Croix-Rousse. En partant (sans rien avoir décelé), il m’a dit : « J’aimerais bien être à votre place ». J’avoue qu’après je n’ai pas pu m’endormir. Qu’est-ce qu’il avait voulu dire par là ? Il faut que je le rappelle d’urgence pour lui demander des explications…

Demain matin, samedi, séance de travail extrêmement décisive à la Croix-Rousse. Toutes les têtes pensantes du Ministère seront là. J’apporterai des viennoiseries et du jus d’orange. Sera-ce suffisant pour qu’elles (les têtes) pensent juste ? That is the question ! (On y revient !)

Il y a longtemps, sur le blog, j’évoquais ce mot merveilleux de « blotissement ». Il y a un autre mot que j’adore, c’est « la délicatesse ». Ce mot est secret comme un chat. Aérien comme un souffle. Profond comme le centre de la terre. Il est à manier avec des gants. Blancs de préférence. Il fait peur parce que d’une fragilité extrême. Il se casse au moindre coup de colère, à la moindre injustice. Il ne supporte pas l’égoïsme auquel cas, il renonce immédiatement. Il est comme un signe indien. Comme un frisson inconnu. « La délicatesse » est une aventure à tenter sans attendre.

Philippe Faure

mardi 24 février 2009

Retour au blog

Long silence du blog (plusieurs semaines : 6).
Et pourtant, je n’étais pas mort.
J’étais comme absent de moi-même ?
J’étais dans l’absence de l’autre.
Et c’est le genre d’attente qui vous mine de l’intérieur. On se dit que l’autre est dans la même souffrance, que du coup il y a une sorte d’équilibre dans ce temps terrible de l’absence. Mais pas du tout. L’autre vit sa vie et se jette dans des bras disponibles. C’est une autre manière de passer le temps ! Au fond, chacun fait ce qu’il veut de son temps libre. Quand je pense que certains prétendent que le couple n’est pas un modèle de démocratie !
Mais pourquoi diable aime-t-on toujours celle qui ne vous aime pas ?
C’est si simple et si doux d’aimer celle qui vous aime ?
Voilà bien une question dérangeante.
La plupart du temps, on s’obstine douloureusement. Peut-être a-t-on l’impression que l’amour se conquiert, alors qu’évidemment il se donne.
Reprenons donc nos esprits, et soyons attentifs à celle qui a envie de vous aimer. C’est ce désir qui rend amoureux. Puisque tout naturellement nous n’existons que dans le regard de l’autre. S’il n’y a plus de regard posé sur nous, nous sommes tout juste bons à jeter aux oubliettes, ou alors à s’inventer une vie de célibataire. En un mot, à décider que l’on se suffit à soi-même. J’ai toujours pensé qu’être amoureux est le sens de la vie. Parfois il convient d’admettre que l’autre vous regarde de travers. Alors il faut prendre ses jambes à son cou et s’enfuir dans la tendresse de celle qui n’existe pas encore et qui n’existera que lorsque vous serez-là !

Un très haut fonctionnaire du Ministère de la Culture me dit à propos d’une promesse de l’Etat : « Promesse ne veut pas dire engagement. » Je n’ai pas pu m’empêcher de lui rétorquer que du coup il n’était pas étonnant d’en être là où nous en sommes en France.

La fin de semaine risque d’être décisive quant à l’avenir de la Croix-Rousse. Il n’est pas encore temps de rentrer dans les détails. Toujours est-il qu’une certaine tension règne (j’y reviens vite).

Hier, première de La Douleur. Blanc. Duras. Chéreau. Salle prise d’assaut. Triomphe absolu. Salle debout. Applaudissements quasi frénétiques. Dominique Blanc est une femme merveilleusement douce. J’ai été frappé par la façon qu’elle a de beaucoup vous remercier comme toujours consciente que nous ne sommes rien les uns sans les autres. Son interprétation du texte de Duras est délicate, sobre, tout juste grave, pleine d’innocence, d’une profondeur jamais appuyée. Son art est juste en équilibre entre la réalité et l’imaginaire. C’est beau et humble. C’est d’une humanité discrète.

Je lis une longue interview d’Emmanuelle Seigner. Belle actrice (que j’adore) qui parle de son couple avec Roman Polanski. Elle dit : « Roman Polanski vous aime même si vous êtes vieille et moche. C’est chouette la longue route. » (Ils sont mariés depuis 20 ans.) À propos de ces 20 ans de mariage, elle dit : « Au bout de si longtemps ça devient bien. »

Il y a la brutalité des temps.
Aujourd’hui, il y avait l’éclaircie de mes filles. Tous les trois, Marie (10 ans), Marline (8 ans) et moi, avons cédé à ce moment délicieux où je les habille. L’une me tient la main. L’autre s’accroche à mon bras. Et nous voilà dans un grand magasin à la mode. Elles rient, elles s’amusent de notre trio infernal. Elles sont heureuses que je sois là au milieu d’elles. Depuis plusieurs semaines, je ne partage plus leur quotidien. Alors, cet après-midi, c’est une sorte d’échappée belle. Nous décidons qu’aujourd’hui je ne chercherai pas à influencer leurs choix. Elles s’habilleront comme elles le désirent. Quel bonheur, quelle chance que de pouvoir leur faire plaisir ! Les voilà virevoltantes devant les rayonnages du magasin. Elles s’échappent, reviennent, disparaissent, elles sont partout à la fois. Marline est attirée par tout ce qui a des couleurs vives. Marie avec son mètre cinquante-cinq s’aventure vers tout ce qui peut la rendre femme. Elle est coquette, séductrice, un peu canaille. L’une et l’autre sont amoureuses de la vie, et moi je suis un père amoureux. Les vendeuses s’extasient devant leur joie de vivre. C’est un peu épique ! les essayages sont relativement délirants. Une maman me félicite de mon calme. Une très jolie maman d’ailleurs !... Je tente de contrôler leur frénésie et, par là même, la situation. Les choix s’additionnent. Peu à peu, elles se transforment sous mes yeux. Ce ne sont pas des petites princesses, mais des filles bien dans leur peau. Je remarque leurs yeux rieurs. Elles se collent régulièrement à moi. Elles égrènent des « Papa » étonnés et infiniment tendres. Nous sommes les rois du monde. Je ne cesse de les regarder. Il y a chez elles le goût de vivre, d’être attentives. Et puis on passe à la caisse. Marline est encore trop petite pour atteindre le comptoir. D’un bond, elle saute sur la banque. Marie affole ses cheveux. Elle sort de chez le coiffeur. Nous avons acheté une dizaine de vêtements. Elles me remercient. Au retour, nous parlons beaucoup. Je leur explique. Les sujets se mélangent. Elles s’étonnent de tout, sont d’une curiosité insatiable. Elles veulent tout savoir. Me racontent leurs petites histoires. J’ai l’impression que nous ne touchons plus terre. Nous nous envolons peu à peu. Nous sommes au-dessus du monde. Leur légèreté est bénie. Je suis béni. C’est décidé, dimanche, je les emmène au cinéma. Et les voilà qui me disent qu’elles m’aiment. Je n’en reviens pas. À ce rythme-là, nous volons jusqu’à Fourvière sans coup férir.

Infiniment heureux d’avoir repris la parole sur mon blog. Aujourd’hui beaucoup de confidences personnelles. Quasi intimes.
Je sais bien que toute cette fragilité dévoilée peut surprendre, décontenancer. C’est que cette fragilité-là, d’une certaine façon, m’a beaucoup trahi.
Alors pourquoi ne pas l’assumer au grand jour. Ils me font rire, ceux qui m’accusent de faire sans cesse de l’autosatisfaction, d’être amoureux de moi-même, d’être nombriliste, d’une prétention indécente. Ceux-là, qu’ils viennent faire un tour dans ma vie privée comme on dit ! Ils auront la surprise de constater que je pleure plus souvent qu’à mon tour… Mais aujourd’hui, j’ai décidé de ne plus pleurer. Je veux être un homme libre, et si la chance s’y met : amoureux. Il n’y a pas de plus grande chance au monde que d’être aimé ! Enfin, on n’est plus seul avec soi-même. Comme délivré…

Comme ils ont raison ceux qui disent : « Faure est un grand sentimental. » Ils le disent parfois avec ironie, parfois avec tendresse ou étonnement. Parfois même avec respect. Toujours est-il qu’ils ont raison dans tous les cas de figure : J’assume, comme j’assume d’être un homme de théâtre.

Philippe Faure

vendredi 16 janvier 2009

Dans la froidure de l’hiver

Revu en partie hier soir à la télévision Lucie Aubrac de Claude Berri. La Résistance est une période qui m’a toujours impressionné. À plusieurs reprises, j’ai tenté d’écrire une pièce sur ce moment d’histoire. Malheureusement, toutes mes tentatives sont restées vaines. L’idée est ancrée en moi et je ne désespère pas un jour de trouver "le bon angle d’attaque", si j’ose dire.
Pour en revenir au film, je suis fasciné par l’interprétation de Patrice Chéreau en Jean Moulin. J’adore cet acteur (comme metteur en scène, il est mon dieu avec Antoine Vitez). Ce visage impassible, bouche serrée, yeux quasi exorbités "pris" dans une sorte de fixité aux aguets, sa voix sombre et neutre, quelque chose de grave et de secret transparaît, comme l’inquiétude d’un drame qui couve. J’ai souvent aimé les metteurs en scène acteurs (Berri, Chéreau, Boëglin, Planchon, Jouvet…). Ils ont un poids qui impose un jeu retenu, presque silencieux.

Au cœur du film, la trahison. J’ai beaucoup été trahi dans ma vie, et jamais je n’ai su gérer une trahison. J’ai toujours été stupéfait que l’on puisse trahir "l’autre". Je n’ai jamais compris que l’on trahisse. Du coup, je n’ai jamais eu à pardonner car on ne pardonne que lorsqu’on a été blessé. Or, les trahisons ne m’ont jamais vraiment blessé. Je m’en suis désintéressé et j’ai abandonné les "traîtres" sur le bord de la route.

Aujourd’hui, c’est un comble. La presse est pleine du retour de Jean-Marie Messier. Qui plus est, il s’exprime à longueur de colonnes sur son diagnostic de la crise financière. Décidemment, les journalistes n’ont peur de rien, eux qui l’ont assassiné à coups d’éditoriaux vengeurs. Moi, Jean-Marie Messier, ce qu’il dit, je m’en fous, mais alors à un point…

Les gros buveurs de café ont davantage d’hallucinations que les consommateurs normaux selon une étude britannique… Maintenant, je comprends mieux pourquoi j’hallucine aussi souvent.

Julien Dray aurait dépensé 350.000 € avec sa carte bleue. On dit qu’au plan politique il a pris du recul. C’est bien le moins, non ?

315 enfants palestiniens sont morts à Gaza. C’est incroyable qu’en 2009 les enfants viennent au monde pour mourir sous des pluies de roquettes. Pourquoi le monde ne veut-il pas être en paix ? avec lui-même.
Vu un reportage sur des soldats dans un tank. Sincèrement qu’est-ce qu’il y a de plus con qu’un tank ? A quoi ça sert ? Ça sert à tuer, et ça tuer, on ne peut pas dire que ça serve à grand chose ! Si ce n’est à tuer encore. Et après, on fait quoi ? Non décidemment, le tank est l’une des inventions les plus cons qu’aient imaginées les ingénieurs. Il y en a d’autres, comme par exemple les sous-marins nucléaires. Ça aussi c’est gratiné comme invention.

Hier au soir, retrouvé une vieille (!) connaissance en anorak rouge. Ces retrouvailles m’ont profondément ému. J’ai eu l’impression de me retrouver moi-même. J’ai écrit, il y a quelques années, une pièce, Il voulait voir naître une étoile filante. L’histoire d’un père et d’un fils autiste dans un pré, la nuit, à guetter les étoiles filantes. Le personnage du fils était vêtu d’un gros anorak bleu. Décidemment, les anoraks me poursuivent. Enfin, hier au soir, c’est moi qui ai rattrapé l’anorak rouge par la manche, sinon il s’enfuyait ; et c’eût été vraiment dommage. D’ailleurs, j’ai son numéro de téléphone. Sauvé !

La Billetterie de notre théâtre explose. Chaque jour, les locations s’affolent. Le Nouveau Testament et Andromaque font salle comble… et les spectacles suivants affichent complet. Nous sommes à 9.600 abonnés. Nous jouons presque tous les jours depuis septembre (y compris les 15 jours de vacances d’hiver ; Noël, jour de l’an). J’ai l’impression d’habiter dans cette maison, où l’ambiance de l’équipe n’a jamais été aussi bonne. Elle accomplit (l’équipe) sa mission dans une sorte de plénitude et le public le sent, le ressent.
Quelle chance de diriger un théâtre aussi fréquenté. Et le public est si mélangé, si métissé . C’est le peuple du Théâtre de la Croix-Rousse. Génial !

Il y a une petite quinzaine de jours, j’ai mis ma vie personnelle "au clair". Et aujourd’hui, je suis un homme libre. Je n’ai plus à fuir (à me fuir). Il y a longtemps que je n’avais pas été aussi fier de moi. Enfin, je n’ai plus à "faire semblant".

Je lis cette phrase de George W. Bush : « Je veux juste que vous sachiez que quand nous parlons de guerre, c’est en fait de la paix dont nous parlons. »
Celle-ci encore : « Je sais que l’homme et le poisson peuvent coexister pacifiquement. » Il était vraiment grand temps que ce président-là rentre à son ranch, et s’occupe de ses barbecues !

Avant-hier, les trottoirs de Lyon, les places et les rues étaient dangereusement gelés. Tout le monde glissait, dérapait, se tenait aux murs des immeubles ! N’était-ce pas une sorte de métaphore de notre société, qui a tant de mal à marcher droit.

Philippe Faure

mercredi 14 janvier 2009

Les Vœux du Président

Nicolas Sarkozy aurait-il lu mon blog hier ?
Je réclamais "tous les pouvoirs" aux artistes. Or à Nîmes, lors de ses vœux au milieu culturel, il a délivré un message "d’amour" aux créateurs. Ajoutant même que dans le domaine amoureux, "les preuves" comptent plus que "les mots". Aussitôt dit, aussitôt fait. Concernant le spectacle vivant, il a annoncé le déblocage de la totalité des crédits mis en réserve, soit un bon tiers de la centaine de millions gelés dans le budget de la culture.
Semble-t-il, il s’est éloigné de la notion "d’obligation de résultats".
Il a réaffirmé "son attachement au régime spécifique de l’intermittence".

Formidables nouvelles, donc. J’ai suffisamment par le passé critiqué sa vision étroite de la culture pour aujourd’hui me réjouir de cette intervention inespérée.

Hier, dans mon blog, je parlais de la France qui va assez bien et de la France qui va plutôt mal. Appelant Claude Lévi-Strauss à la rescousse, Nicolas Sarkozy a parlé de l’identité de la France, et dans "identité", nous retrouvons ce qui fait la spécificité de notre démocratie : Liberté, égalité, fraternité.
Enfin, le Président parle aux artistes.

Philippe Faure

mardi 13 janvier 2009

« Aux artistes les pleins pouvoirs »

Depuis le début de la saison, toujours la même ferveur du public. Les salles sont pleines à ras bord. Les locations journalières dépassent tout ce que nous avons connu jusqu’ici. De ce constat, je ne tire aucune gloriole, même si cela est réjouissant bien sûr.
Au contraire, une inquiétude ne me quitte pas. C’est ce que j’exprime régulièrement dans ce blog : que notre responsabilité n’a jamais été aussi grande. Le public a donc confiance en nous, puisque malgré la froidure, la crise ambiante, l’angoisse du lendemain, il vient de plus en plus nombreux dans notre théâtre. J’allais écrire, il vient de plus en plus disponible. Les spectacles des quatre prochains mois affichent quasiment tous complets (Laurent Gaudé ; la Cie A’Corps ; Duras, Chéreau et Dominique Blanc ; Shakespeare et Macbeth ; Feydeau ; Camus ; Sartre…). Alors ? Sans doute toutes ces années de travail inlassable ont-elles créé un terrain propice à la rencontre. D’une certaine manière, nous ne programmons pas de spectacles, nous invitons les uns et les autres à se rencontrer et évidemment à dialoguer. Les uns : les poètes, les artistes. Les autres : le peuple ! (toujours cette référence au génial Victor Hugo). Nous avons (l’équipe de la Croix-Rousse) la chance d’en être les intermédiaires nécessaires. Et cette chance, nous l’assumons avec de plus en plus d’humilité, de sens des responsabilités.
La politique (le politique) a renoncé à créer les conditions de cet indispensable dialogue où les idées s’échangent, les idéaux ressurgissent, les horizons sortent de terre. La politique, depuis si longtemps, ne s’est occupée que d’elle-même, que de son propre avenir (ce qui très malheureusement a été le cas lors du dernier congrès du PS). La politique n’écoute plus le peuple, comme si le peuple n’était pas à "la hauteur des enjeux", n’était pas digne d’intérêt.
Or, ici à la Croix-Rousse, nous avons une confiance absolue dans ce peuple de France : le peuple qui va assez bien et le peuple qui va plutôt mal. Nous pensons qu’il ne rêve que d’une chose : qu’on lui propose de s’épauler les uns les autres. Intellectuellement bien sûr, car aujourd’hui peu de vérités sont inébranlables ; toutes les vérités doivent s’adapter à un monde qui ne cesse d’être en mouvement. Fraternellement aussi, car la solitude nous guette tous, qui que nous soyons. Plus que jamais, j’ai conscience que le théâtre ne triche pas avec l’humanité. Il affronte à mains nues les contradictions, les doutes et les peurs de l’époque. Le théâtre, cet art si modeste, si artisanal, a en lui une énergie sidérante. Il prend "les choses en main", si j’ose dire. Il crée de la beauté morale (même quand il se rate). Le théâtre a ceci de particulier que chacune de ses tentatives est pour le moins un acte poétique. Et cet acte, dans sa fragilité, cherche toujours à rassembler, à donner un sens à nos vies. Voilà, le grand mot lâché : le sens. C’est ce qui fait que les poètes nous sont aussi nécessaires que l’eau ou l’oxygène. Leurs mots nous oxygènent le cerveau ; le contraire de ce que fait la politique qui asphyxie nos rêves.
Quelle tristesse aujourd’hui que de voir le Ministère de la Culture réduire les artistes à des êtres encombrants et inutiles. Ce même ministère les culpabilise chaque jour davantage. Il les assaille d’humiliations. Il ne comprend pas (parce qu’il n’est pas sur le terrain de la pensée) que les artistes excitent les consciences. Il décide tout "de là-haut", de sa prétention remplie d’ignorance. Enfin Madame le ministre, nous vous en prions : Laissez vivre les artistes. Donnez leur les "pleins pouvoirs". Ne rognez pas systématiquement leurs désirs. Oui décidemment, même si cela demande beaucoup d’énergie, c’est une chance d’être un "contre-pouvoir ".

Vu hier l’émission sur Jean-Paul Belmondo. Bouleversante interview. J’ai toujours adoré cet acteur, cet homme. Aujourd’hui le voilà abîmé par un coup du sort. Mais le regard est intact : malicieux, tendre, sincère. Et les plissures de cette bouche tordue par une demi-paralysie : rigolardes, naïves, amicales. Il y a de l’enfance dans ce visage aux traits grossis et profonds. Il y a surtout, qui vibre dans cette voix si particulière, un amour invétéré de la vie. C’est un artiste de la plus belle espèce : qui nous donne envie de jouer. C’est un homme admirable qui force l’admiration, même si, à vrai dire, il n’y a pas besoin de beaucoup se forcer pour l’aimer. Longue vie à lui.

Appris le coma de Claude Berri. Je ne saurais juger le producteur ni le metteur en scène. Mais l’acteur qu’il fut dans un certain nombre de films m’a toujours paru remarquable. Son livre (j’ai oublié le titre), récit impressionniste de sa vie était d’une qualité d’écriture surprenante. Ce bougonnement dans son visage un peu renfrogné, cette tristesse toujours dans son regard un peu bas, ses cheveux dépeignés, cette façon de parler toujours une cigarette entre les doigts, avec précipitation, gravité et étonnement… Claude Berri m’a toujours intrigué et fasciné. Après avoir rédigé ce billet, j’apprends que Claude Berri est mort.

Pris un café avec Sylvie Testud. Sans doute l’une de nos plus grandes comédiennes (si ce n’est pas la plus grande). Elle enchaîne film sur film. Elle souffre le martyre de ne plus pouvoir fumer dans les cafés (elle qui fume 2 ou 3 paquets de cigarettes par jour). Elle ne s’arrête jamais d’avoir envie de faire. Donc elle s’arrange tout le temps pour avoir "à faire".

Actuellement à la Croix-Rousse : Le Nouveau Testament de Guitry. Porte le spectacle un acteur qui me bluffe tous les soirs : François Marthouret. Il y a du génie dans son jeu, et l’homme est si fraternel. Il est un spectacle à lui tout seul. C’est injuste de dire cela, car le spectacle lui-même est de premier ordre.

Toujours les bombes à Gaza. Et dire que la guerre dure depuis 60 ans.

Pour finir, écrivons que nous allons, ici à la Croix-Rousse, pratiquer la Politique des poètes, en espérant que bientôt la politique, celle qui normalement devrait nous gouverner, réinvente la liberté, l’égalité et la fraternité.

Philippe Faure

lundi 29 décembre 2008

De Marc Aurèle aux vêtements chauds en passant par Bethléem

Il y a l’évidence par Marc Aurèle : « Accomplir chaque action comme si c’était la dernière. » Pour tout être de bonne volonté, cela crée une responsabilité supérieure : que cette dernière action ne soit pas une mauvaise action. J’avoue craindre sans cesse de déroger à cette évidence. Alors je me concentre de plus en plus sur les actes de ma vie. J’éloigne de moi, autant que faire se peut, la désinvolture, la lâcheté, la facilité, l’habileté. Je tente à chaque fois la rigueur nécessaire. C’est parfois harassant. J’ai beaucoup fui ma vie, à la vérité.

Encore cette évidence de Marc Aurèle : « Exercez-vous à regarder les choses dans leur nudité. » Je repense à la Déclaration des Droits de l’Homme de 1789, et aux mesures qui doivent conduire au bonheur commun : http://
1/ Secours aux plus démunis.
2/ Distribution aux indigents des biens pris aux ennemis de la révolution.
3/ Taxation, châtiments des accapareurs.
Et Benjamin Constant d’affirmer : « Que l’autorité se borne à être juste, nous nous chargerons d’être heureux. »
Et Kant : « Seule la droiture morale décide de la valeur d’une vie. »

Diriger un théâtre, tout en mettant en scène, en écrivant, en jouant, en inventant le quotidien d’une maison presque toujours ouverte, c’est être en mouvement. Il ne s’agit pas évidemment de créer "du temps vide". Il s’agit de créer des espaces de liberté qui rendent accessibles "les œuvres capitales de l’humanité au plus grand nombre" (décret du 29 juillet 1959).

Quand on est libre, on est disponible. Et c’est cette disponibilité-là qu’il faut chercher dans l’autre, en chacun. Alors nous serons rassemblés dans "l’ordre de l’esprit". Nietzsche évoquait la religion du bien-être. Il s’insurgeait "contre l’idéologie du Troupeau" ; contre "l’aspiration servile au repos", s’emportait contre "le culte des loisirs », qui flatte la paresse. Voilà bien une attitude désastreuse : la paresse. Il y a tant à faire, tant à donner, tant à aimer. Surmontons les résistances, ne laissons pas s’installer le laisser-aller, le fatalisme, la résignation ou le cynisme. Toujours Nietzsche : « Soyons les poètes de notre existence, inventons notre vie. » La paresse me terrorise et je dois reconnaître que je lui mène une guerre permanente.

Pour revenir à Spinoza (pourquoi pas) : « Le désir comme une puissance de vie, comme le légitime mouvement vers l’estime de soi et la joie de vivre. » La paresse et le désir, voilà bien deux ennemis irréductibles.

Prennent fin six mois d’intense travail à la Croix-Rousse. Trois mois de répétitions pour le diptyque Zola/Andersen, et trois mois de représentations. Pas loin d’une cinquantaine de représentations de La Petite Fille aux allumettes et de Thérèse Raquin (en alternance). Des salles pleines, une critique élogieuse dans son ensemble, beaucoup de confrères se sont déplacés. Mais c’est surtout la fréquentation quotidienne de ces deux monstres sacrés que sont Zola et Andersen. Ils nous ont "tirés vers le haut" comme on dit vulgairement. Ils nous ont inspirés : Zola avec son regard impitoyable sur la condition humaine. Oui, nous sommes capables d’être monstrueux et cette monstruosité-là est en nous. Il y a comme un plaisir sauvage à s’y résoudre. Nous sommes capables de dépasser toutes les limites de la raison. Par amour ? Plutôt par orgueil, par vanité, par goût de la perdition, par détestation de soi. Comme si à l’évidence nous prenions conscience que nous ne sommes pas "aimables". Zola, une force de la nature, un monstre évidemment. Un critique a salué l’audace du spectacle : C’est que Zola nous a fasciné dans son "emportement viscéral".
Andersen, lui qui sait regarder chaque chose, chaque être, chaque mouvement sur terre, avec la grâce d’un poète, mais qui, si j’ose dire, "ne fait pas de cadeau". Il tue presque tout ce qu’il regarde. Il nous dit par-là (me semble-t-il), ne faites pas comme moi, "sauvez le monde". Et les poètes sauvèrent le monde parce qu’ils surent dépasser sa brutalité, pour nous inviter à une légèreté soudain retrouvée. Les deux spectacles partent en tournée dès le début du mois de janvier (jusqu’en avril). Quelle chance avons-nous de tourner autant depuis cinq ou six ans. C’est aussi sur les routes que le théâtre prend tout son sens…

Le jour de Noël, René Gonzalez (directeur du théâtre de Vidy. Le théâtre peut-être le plus inventif d’Europe.) est venu voir La Petite Fille aux allumettes. Ensuite pot-au-feu au bistrot de Lyon. Je dois beaucoup à cet homme (vraiment beaucoup). Il m’a fait confiance à un moment où j’avais perdu toute confiance en moi. Il m’a traité à cette époque d’égal à égal. Il m’a soudain rendu la fierté d’être un homme de théâtre. C’est un compagnon de route. Un homme qui donne envie d’être digne. Bien sûr, comme dirait Brel, "Nous eûmes des orages…". Bien sûr "Mille fois je pris mon bagage", mais la force de nos désirs fut toujours centrifuge. Longue vie à lui, si solitaire et pourtant si au milieu des autres. René Gonzalez c’est un arbre dont les racines sont enfouies si profond qu’il est indéracinable.

Pinter est mort. Je me souviens avec une extrême émotion de la mise en scène de No Man’s Land de Planchon. Distribution vertigineuse : Michel Bouquet, Jean Bouise, Guy Tréjean, André Marcon. Spectacle mémorable. Vu l’autre nuit un documentaire justement sur Planchon. Depuis quatre ou cinq ans, je lui propose de créer un spectacle à la Croix-Rousse avec de jeunes comédiens, et presque sans décor. J’ai eu envie qu’il retrouve chez nous sa liberté des débuts, son innocence. À chaque fois, il accepte ma proposition puis deux jours après s’embarque sur des propositions redondantes mille fois expérimentées. Dommage. Arriverai-je à le convaincre de se débarrasser de ses décors d’opéra ? Toujours est-il que je me considère comme un enfant de Planchon. Ah ! Tartuffe ! Ah ! Athalie ! Ah ! Périclès ! Ah ! Par-dessus bord, et ses Folies bourgeoises… Autant de spectacles que la jeune génération de metteurs en scène n’ont pas vus ! Le théâtre a de ces cruautés…

Quand même, Bernard Tapie dans Oscar sur France 2 le soir de Noël, faut le faire ! De Funès était un génie dans le rôle, il avait la grâce et la folie d’un oiseau pris dans les phares d’une voiture, en pleine nuit. Un oiseau qui se cogne contre une réalité malveillante et injuste. De Funès, un oiseau affolé aux prises avec tout le malheur du monde. Pathétique et maladroit, vibrionnant au-delà du raisonnable. Si seul qu’il fait peur et provoque un étonnement délirant. Tout le contraire de Bernard Tapie qui se regarde jouer, et pire, qui s’apprécie comme acteur ! La fin des haricots quoi ! Et puis c’est inutile de comparer l’incomparable.

Vu plusieurs fois Luchini ces jours-ci à la TV. Nous l’avons beaucoup accueilli à la Croix-Rousse. Nous fûmes complices. J’ai recherché, je crois son affection. Mais Luchini "n’aime pas". Il joue toujours à être lui-même. C’est fascinant et ennuyeux tout à la fois, car il ne nous surprend jamais. Quelle est sa vraie relation avec tous ses auteurs fétiches : La Fontaine, Péguy, Nietzsche, Hugo et les autres ? Mystère ! Sincère ou maligne ? Profonde ou amusée ? Au fond, la déception vient qu’il ne soit pas une énigme (comme Michel Bouquet). Il est si prévisible ! Cela dit nous avons beaucoup ri ensemble. Ce qui n’est pas rien !

Stupéfaction : Julien Dray s’achète des montres à 54000 €. Je l’ai souvent entendu s’insurger contre la politique de la Ville initiée par Sarkozy… L’abandon des banlieues, la réduction des subventions pour toutes les associations qui travaillent sur le terrain… Je lis qu’il est un "acheteur compulsif" ! Cette passion des montres… Soupçons d’enrichissement personnel. Certes il y a la présomption d’innocence. Mais tout de même, comment un homme normal peut-il s’acheter une montre à 54000 € et y prendre du plaisir. Ce mystère-là est désolant et pour le moins peu rassurant.

On annonce un froid glacial. Notre théâtre est bien chauffé. Il y aurait donc deux sortes de monde : celui qui meurt de froid, et celui qui est à l’abri bien au chaud ?... Cette question m’effraye et me rend si vulnérable. À ce propos, notre semaine des "vêtements chauds" (voir la vidéo)a dépassé toutes nos espérances. Les caisses profondes, alignées dans le hall, sont pleines de vêtements chauds (bonnets, gants, couvertures, anoraks, manteaux, etc.). Ce qui me bouleverse, c’est le soin avec lequel le public dépose ces vêtements dans les caisses. Tout est lavé, repassé, empaqueté avec parfois des rubans de fête autour. On sent beaucoup de délicatesse dans la façon de donner. Tous ces vêtements seront redistribués par le Secours Populaire. La représentation du 30 décembre recette entièrement reversée aux Restos du Cœur) est pleine.
J’aime que le théâtre sache aussi s’inscrire dans la réalité sociale. Ainsi le théâtre n’est-il plus un monde à part : C’est le monde ! (ambition shakespearienne, non ?)

Je redis ce que je répète sans cesse. Jean-Marc Avocat, dans le studio du théâtre, poursuit son aventure racinienne. Bientôt Andromaque (après Phèdre et Bérénice). Racine est un génie. Jean-Marc Avocat n’est pas loin d’en être un dans son genre. Quelle fierté de les avoir tous les deux dans notre théâtre pour une aussi longue durée. La saison prochaine, ils seront dans la grande salle avec leur trilogie d’enfer. Logique, non ?

Ce blog m’est devenu une respiration nécessaire. Au fur et à mesure, j’essaie de "m’y mettre à nu", de m’y retrouver derrière le directeur, derrière l’homme de théâtre. Je sais bien que j’y suis encore trop conciliant, trop bienveillant avec moi-même. Je voudrais y être encore plus "cru". En tout cas, je tends vers la lucidité. C’est déjà ça de gagné.
Pourquoi ai-je depuis quelque temps autant conscience de mon humble rôle sur terre et en même temps de ma volonté d’être utile. À la place où je suis, je ne me pardonnerais pas d’exiger tout de moi-même. Cette exigence me donne un goût nouveau d’avenir.

Je découvre les propos d’Olivier Py à propos de ses spectacles adaptés des contes de Grimm (que nous avons accueillis à la Croix-Rousse) : « Les enfants ont peut-être confiance en cette étrange poésie qui osera leur dire ce qu’ils n’osent pas demander. » Bravo pour cette vision : J’adhère. Il ajoute : « Les contes de Grimm manient des vérités inébranlables. » Grimm/Andersen : même combat.

Cette réplique d’Antigone apprise depuis toujours : « Je ne suis pas venue sur la terre pour partager la haine, mais pour partager l’Amour. » Évidemment !

Et tirées des Béatitudes : « Heureux ceux qui pleurent ; ils seront consolés. »

J’ai trois enfants. Un garçon, deux filles. Je me dis que c’est beau d’être père. J’espère être digne d’eux. J’aime les enfants. J’aime qu’ils aient besoin de moi. J’aime aussi leur indépendance d’enfant. On se retrouve alors sur l’essentiel. Ne jamais les trahir. Les aimer dans la clarté d’une vie assumée. Leur donner en exemple le courage d’être soi-même dans ce que l’on a de meilleur. Mon Dieu quelle responsabilité ! Surtout ne pas se réfugier derrière les soubresauts de nos vies.

Vu à la télévision deux films.
Charlie et la chocolaterie de Tim Burton avec Johnny Depp. Tout y est magnifique. C’est un film inspiré. Et à la fin, Johnny Depp découvre "le bonheur d’avoir une famille ».
Bienvenue chez les Ch’tis. Prétendre que Danny Boon est le "Pagnol du Nord" c’est un peu exagéré ! C’est surtout n’importe quoi ! Pagnol avait le sens du tragique. La simplicité de ses mots nous amenait directement à l’absolu de l’amour. Tout ça avec un naturel quasi-documentaire. L’âme humaine n’avait pas de secret pour lui. Vivement Pagnol !

Début janvier, c’est Sacha Guitry qui prend le relais dans la grande salle. Un sacré voyeur ! Il voit tout. Surtout ce qu’il ne faut pas voir. Il y a chez lui l’ivresse de dire des vérités (toutes bonnes à dire). Le style emporte tout sur son passage. Guitry c’est un déferlement.

Hier, il y eut 300 morts après l’attaque d’Israël contre le Hamas. Et un peuple qui pleure ses morts. L’opération militaire s’appelait "Plomb durci". Sans commentaire ! Décidemment, seuls les poètes nous consolent de la folie humaine. L’arbre de Bethléem est éteint ! C’est un cyprès de dix mètres de haut. Il est éteint en signe de protestation. Vivement que la lumière soit.

Philippe Faure

jeudi 18 décembre 2008

Epaulons-nous les uns les autres

Nouvelle distribution de vivres aux Restos de Cœur. De plus en plus de monde : un métissage d’âges, de nationalités, de situations sociales, de détresses physiques et morales. Comme il est violent de donner à manger à ceux qui n’ont plus les ressources nécessaires pour se nourrir. Il y a comme un vertige, et comme une plénitude à être bénévole comme on dit.
Mais tout cela est-il réel ? Pourtant il existe bel et bien ce monde où 1 euro est une fortune.
Et tous ces milliards qui valsent au-dessus de nos têtes et dans notre dos, quelle valeur ont-ils ? Malheureusement la crise boursière nous rappelle qu’ils ne valent rien. Il faudrait revenir à "l’argent vrai". Celui que l’on gagne et que l’on dépense, celui que l’on investit concrètement pour développer les entreprises. Où est-il cet "argent vrai" ? Ce sont les banquiers, les actionnaires, les boursiers de malheur, les malins qui l’ont démonétarisé !
Et alors les petites gens, nous tous, nous courrons après cet "argent vrai". Mais il n’existe quasiment plus. Il est un vieux souvenir, du temps où 1 franc, c’était 1 franc. Maintenant 1 euro, c’est presque 7 francs. C’est le monde à l’envers. C’est le cas de le dire.

À partir de mardi, nous démarrons "La semaine des vêtements chauds". Je suis de plus en plus préoccupé que le théâtre rejoigne la réalité de la rue. Avec un petit spectacle en préambule des représentations de La Petite Fille aux allumettes, nous allons dresser le portrait de gens comme vous et moi… Sont-ils, sommes-nous, des sans-abri en puissance ? Malgré le succès incroyable de La Petite Fille aux allumettes et de Thérèse Raquin (près de 45 représentations archi-pleines), le malheur des gens de la rue m’empêche de me réjouir. Je veux (nous voulons ici dans cette maison) être acteur de ce sauvetage généralisé, car c’est bien de cela dont il s’agit… J’ai mal aux autres.

Quel bonheur que le théâtre soit un art rassembleur. Au moins, nous ne sommes pas inutiles sur terre. Nous rassemblons. Je sais bien que les plus intelligents pourront ironiser sur cette religion de la fraternité. Peu importe. Le temps presse. Le peu que nous faisons, c’est déjà ça de fait.

Quelques confidences :
Je n’aimerais pas, pour rien au monde, être président de la république, encore moins ministre. Maire peut-être (à la rigueur). Mais à Lyon la place est déjà prise et bien prise. Gérard Collomb est un maire remarquable.

Personne ne parle mieux des mers et des océans qu’Olivier de Kersauson. Son dernier livre Ocean’s songs est impressionnant.

Nous venons de décider le souhait inscrit sur notre carte de vœux 2009 : « Epaulons-nous les uns les autres ». J’adore cette idée de s’épauler !

Ouf ! Romane Bohringer devrait revenir chez nous la saison prochaine. Elle nous manque !

Lu un article de trois pages dans Libération sur Werner Herzog. Titre de l’article "Illuminer la vérité". Titre me semble-t-il d’une justesse absolue. Werner Herzog est à mon sens un des plus grand metteur en scène de cinéma. Aguirre ou la colère de Dieu, Fitzcarraldo sont deux films qui dépassent l’entendement.

Je sais que beaucoup lisent ce blog avec attention, et tendresse. Beaucoup de signes me sont adressés de manière pudique. Mon dieu, un peu de pudeur ne ferait pas de mal dans ce monde brutal et injuste ! Je ne supporte plus le spectacle de ce qui est voyant, cher et très prétentieux. Je repense à une très vieille dame ce matin aux Restos du Cœur, et à un jeune homme d’origine africaine, si doux tous les deux, si délicats, sûrement si seuls. J’avoue avoir "doublé" leurs vivres. J’ai désobéi aux règles. Plus de pâtes de fruits, de gâteaux, de compote. C’était ce que je distribuais ce matin.
Revenons donc à l’essentiel : « Epaulons-nous les uns les autres ».

Philippe Faure